« Imaginer la paix » (partie 1/2)

Pour l’académie Universelle des Cultures, dont le président fondateur est Elie Wiesel, prix Nobel de la

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jeudi 30 janvier 2003

Pour l’académie Universelle des Cultures, dont le président fondateur est Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix, c’est maintenant une tradition que d’organiser chaque année un forum consacré à un thème qui préoccupe l’opinion publique. Le thème choisi pour cette année est : « Imaginer la Paix ». On ne peut choisir meilleur moment pour parler de paix. II est inutile de dire pourquoi. La réponse est dans l’actualité.

L’excellente idée de faire dialoguer, un israélien, le romancier Abraham B. Yehoshua, et un palestinien, Sari Nusseibeh, Président d’AI-Quds University (Jérusalem), avait finalement avorté, ce dernier ayant été retardé - un hasard ? - par un problème de contrôle aux frontières. Les deux hommes ne purent finalement se rencontrer, et on ne réussit pas à les faire dialoguer. Chacun parla de son côté. L’israélien proposa une solution provisoire à la chypriote, avec déploiement de casques bleus. Le palestinien tint des propos lénifiants. On le Ioua, et ce fut tout. L’initiative est louable, mais le résultat est maigre. Il fallait s’y attendre.

Le forum, placé sous le haut patronage du Président Jacques Chirac, après l’allocution d’accueil prononcée par Françoise Rivière au nom de l’UNESCO, fut inauguré par Luc Ferry, philosophe, Ministre de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche, indice certain de l’intérêt que lui porte les plus hautes autorités en France. L’assistance était composée surtout de lycéens, plus de 2000, et d’un nombre relativement réduit d’adultes qui en raison de leurs fonctions ou de leurs motivations propres s’intéressent à la paix. Les intervenants étaient presque tous des européens avec une nette prédominance française.

On ne présente pas Luc Ferry, philosophe agnostique et humaniste, dont l’ouvrage, l’Homme Dieu, fut un incontestable best seller avec plus de 100.000 exemplaires vendus. Il mit en garde contre le terrorisme, « aujourd’hui organisé par des gens cultivés » - l’était-il auparavant par des idéologues imbéciles ? - et exposa les idées kantiennes sur la paix perpétuelle. Ces deux thèmes seront repris par la majorité des orateurs.

Tous les orateurs mirent I’accent, non seulement sur le désir, mais sur la véritable vocation de paix, jusqu’à l’obsession, qui avait toujours animé l’Occident depuis la Genèse à nos jours. De la Pax Romana à la Pax Americana en cours, l’Occident, avec toutes ses composantes antiques et judéo-chrétiennes, avait toujours cherché, nous dit-on, cherche toujours inlassablement la paix, rien que la paix, même lorsqu’il ne peut l’instaurer, l’assurer ou la maintenir. Pour l’Occident, nous dit le très célèbre philosophe et romancier italien Umberto Eco, « le désir de paix est comme le désir d’immortalité », ardemment ressenti et inaccessible. Faute de paix générale, il nous conseille de limiter nos ambitions et de rechercher de « petites paix locales », autrement dit : « cultiver son jardin », et « balayer devant sa porte ». C’est bien ! Mais il faut que monsieur Bush nous foute la paix, ce que personne n’osa dire. Le courant circulait plutôt dans le sens inverse, en faveur de la guerre dite « de prévention ».

L’helléniste et académicienne Jacqueline de Romilly nous assura que la Grèce chérissait la paix. Et alors nous vint à l’esprit cette interrogation : Alexandre le Grand, élève d’Aristote, sa figure emblématique, était-il un envahisseur, ou un bâtisseur de paix avec les crânes des ennemis de la paix ? Les Grecs, nous dit J. de Romilly, avaient leur conception de la paix. Soit ! Elle nous I’exposa, et force nous est de constater qu’elle nourrit jusqu’à nos jours l’Occident. Le médiéviste Jacques Le Goff, par cassette vidéo interposée, avec force citations vétero et néotestamentaires, fit feu de tout bois pour nous prouver que le Moyen Age occidental, nourri d’Amour et de Charité chrétienne, n’avait d’autre préoccupation que la paix. Nous envoyons à l’histoire. Le Judaïsme, nous explique le poète et essayiste estonien Jaan Kaplinski, qui est aussi un arabisant, n’avait qu’un rêve : faire paître ensemble le loup et l’agneau. C’est un beau rêve, mais ce n’est qu’un rêve dont la réalisation est renvoyée à la fin des temps.

Nous ne pouvons tout citer. Retenons que l’image qui se dégage de toutes les interventions est que l’Occident avait toujours œuvré pour la paix. Seul ? C’est l’impression que l’on garde et c’est manifestement le but du forum. Il ne fut jamais question en effet de la contribution d’aucune des autres cultures qu’occidentales à la paix. Et si, en particulier, l’Islam fut évoqué, ce fut, comme nous le verrons, comme preuve a contrario, et pour le mettre dans le box des accusés. Seul Odon Vallet, universitaire et docteur en droit et en science des religions, fit un rapide survol des autres cultures. On loua tout juste son érudition.

Après l’histoire les tentatives d’explication savante. Blandine Kriegel est philosophe et Présidente du Haut Conseil à l’Intégration. On s’attendait sûrement à ce qu’elle fit le procès des immigrés et des « quartiers difficiles » marqués, parce que l’Islam y niche, par un déficit de paix, et un surplus de violence. Déception. Tout en son honneur, il n’en fut rien. Elle s’interrogea plutôt : « La violence est-elle une composante de l’être humain ? » C’est-à-dire de l’être humain d’une façon générale, et elle fit ce constat : « la violence est. » Faut-il l’exalter ou la reléguer ? Les deux tendances ont leurs partisans, et elle conclut sur une note optimiste : ce n’est pas parce que la violence a été qu’elle sera toujours.

Roger-Pol Droit, philosophe aussi et chroniqueur bien connu du journal Le Monde, nous invita, lui, à nous interroger d’abord : « d’où vient la paix ? » Puis à inverser le modèle : « et si l’on posait la guerre comme norme, et la paix comme lâcheté, faiblesse et impuissance ? » Ce que certains ont fait. Alors la paix ne serait plus qu’un règlement des relations humaines par la Loi, une conséquence de la loi. Et il aboutit à la même conclusion  : « pourquoi ne pas faire ce qui n’a jamais été fait ; imaginer la paix ? »

Pour la psychanalyste et écrivain Julia Kristeva aussi la paix est une aspiration désespérée. Elle commença par évoquer le cri angoissé de Jérémie  : « La paix, la paix, il n’y a pas de paix. ». Puis elle se demanda à son tour : « peut-on faire la paix ? » La paix, en effet, en elle-même, n’existerait pas, elle ne serait qu’une hallucination, un discours imaginaire. Au commencement était la haine et la pulsion de mort, nous dit Freud. Les monothéismes ne font que nous enseigner une morale issue de la Bible qui culmine dans l’Amour chrétien, l’amour agape. Et elle constate : la paix est en crise à Gaza et à Jéricho ; à New York et à Paris.

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Auteur : Mohamed Talbi

Agrégé d'arabe, spécialiste de l'histoire musulmane médiévale, ancien doyen de l'université de Tunis

Mohamed Talbi est notamment l'auteur de :

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