Ils sont fous ces Ricains !

Farid Al Asri évoque avec sa verve habituelle le bombardement par les américains de la ville historique d’

par

samedi 24 novembre 2001

Tout à l’air d’aller si vite, l’Alliance du Nord règne sur Kaboul, les Talibans ne contrôlent plus que 20% du pays en cratères , l’ONU sort du coma, Rabbani se refait une cape royale sur mesure, Al Jazeera s’en va comme une princesse, les Kaboulis se rasent (1), Bush et Poutine font de l’humour nucléaire, le « Terrorisme » se meurt et Oussama…

Quelle rentrée ! Tragédie en septembre, hécatombe en octobre et là : Bilan. Afghans des montagnes et des plaines, Abris de fortune construit avec de la peine, entrepôts de la croix rouge vitaux pour des agonisants entre deux rafales américaines et puis Hérat, ville où durant le médiéval, la science y était reine, ont tous étés balayés par le Tsunami du Serial Killer texan. Ari Fleisher, porte-parole de la Maison Blanche, nous informa des propos tenu le 13 novembre par Mr Bush. Pharaon se déclare : « très satisfait des progrès de la guerre (2) » ! Bénit soit celui qui professa :« les Etats-Unis, avant-garde de la décadence. »

Ô Hérat, Cité des âges attestant de la gloire Timouride. C’est toi qui aujourd’hui gémit tandis que le monde ignore ta majesté ! Venues de loin, des hordes de Yankees et de Highlanders déferlèrent sur tes remparts. Beaucoup de récits en tes moindres recoins, trop de projectiles de B.52 vinrent y mettre fin. Le charme est rompu et le joyau d’antan touche à sa fin. Les civilisations de l’humanité se sont indignées face au vandalisme des Talibans, alors que ces derniers effaçaient la face de Bouddha du roc afghan. Et pour toi Hérat, où sont les intellectuels et les amoureux garant de la Mémoire ? Deux poids deux mesures ? Le silence de l’UNESCO est strident face à ton extermination, toi, fleuron asiatique et patrimoine de l’humanité. Kofi Anane et son institution sont-ils assommés par le prix Nobel de la paix 2001 ? Depuis l’hégire, quinze siècles se sont égrenés au travers desquels, la naissance d’un monde dispensateur de savoir s’est longtemps manifesté. Plus vaste que l’empire romain à l’époque de sa plus grande extension, le monde musulman laissa des signes pour les générations. Des repères d’une glorieuse civilisation, les Témoins de pierres, la Culture livresque de génie et les Hommes de science qui étoilent toujours nos vies ; tels sont les vestiges qui s’opposent à l’amnésie.

Les murs ont des récits, racontez je vous prie !

C’est l’envie de quitter la route de la soie qui me poussa vers tes remparts. Les lourdes portes glissent, ce lieu tapisse mes sens de toutes part. Dans la pierre façonnée par la foi, je veut dire dans la cité, mon âme fut traversée par la splendeur. Je suis conquis par le dédale des senteurs d’épices de l’orient, des bruits de marchants bradant leurs étoffes chinoises en persan. A l’horizon, les coupoles de Mosquées couleurs lapis-lazuli sont mariées aux briques de sables des demeures. C’est un mirage d’où émerge des fontaines, des ateliers d’artisans et des échoppes de produits caravaniers. En l’an 1414, Shah Rukh délaissa Chiraz pour proclamer Hérat sa capitale. L’ image de Grande Cité sera vite supplantée par la nouvelle réputation de la ville. L’éclatante Capitale des Timourides devient celle de l’art du livre. Hérat est désormais le refuge des artistes de toutes les régions du monde musulman. Dandinant par la route de la soie, des caravanes de génies, de l’artisanat, des hommes de sciences et de la sensibilité culturelle se tassent dans les caravansérails, pêle-mêle. Le sentier en provenance de la merveilleuse Samarkand n’a de cesse de déverser ces richesses humaines. Bientôt, au cœur d’Hérat, émergera un style poétique tout à fait original. Dans les ateliers de la miniature, Shah Ruskh favorisera l’illustration des manuscrits scientifiques et d’histoire. C’est sans doute lui qui tira de l’oubli le célèbre ouvrage de Rachid Ad Dîn. Presque tout les manuscrits de l’auteur mongole de l’Histoire Universelle portent d’ailleurs le sceau de la bibliothèque personelle de Shah Rukh. La première grande école de la miniature timouride prit forme réellement à la succession de son fils Baysunqur. Rassemblant autour de lui de grosses pointures l’art de la calligraphie de l’époque, le sultan se fera mécène de tout les arts nobles pourtant. Pour la majesté du roseau taillé on retient surtout Al Ustadh Ja’far de Tabriz et le virtuose Shams Ed Dîn. Les pages qu’ils retranscrivent nous content Kalila et Dimna, l’Anthologie de Baysunqur, le Gulestân et le Shah Nameh. Mais c’est avec son descendant Husayn Bayqara, souverain à cheval sur le quinzième et le seizième siècle, que les Timourides atteindront le summum de la miniature persane. Le garant de cette apogée sera Behzad, le plus grand miniaturiste de tous les Temps. Ce dernier aurait peint, dit-on, pendant plus de septante années de sa vie. C’était cela la ville d’Hérat. Au troisième millénaire, plus rien, sauf une série de peintures contemporaines insignifiantes représentants : des cris afghans glaçant le sang, une détresse d’un peuple à l’écran sidérant l’humanitaire, les Etats-Unis terrorisant depuis des semaines tout le monde, sauf celui que le monde présume coupable, une nation crevant sous les ogives de la Justice, bien loin de nos enfants et des bombardements chirurgicaux défigurant, à coup de scalpel, la génération des Unijambistes d’Asie.

On sème des mines anti-personnelles mais ce qu’on en récolte n’a rien de personnel, assurément. La miniature laissa place à un carnage beaucoup trop grand pour une peinture. Une bavure internationale ! Désormais, l’heure est à la prière du défunt ! En rang serrés, les manuscrits de Fez, les tombeaux de savants à Médine, la muraille de Kairouan, la Césarée du Caire, le mausolée en Inde, les palais de l’Alhambra, et la Mosquée sacrée de Jérusalem se tiennent, là, psalmodiant, moroses et défaits. Tous boivent ternis à la coupe amère du démantèlement du saphir d’antan.

 

1.Pierre Celerier (AFP), Liesse des Kaboulis : « Demain, je me rase », in Le Soir, 14 novembre 2001

2 Le Monde, 14 novembre 2001

 

 

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Auteur : Farid El Asri

Licencié en philologie et histoire orientale Agrégé en langue arabe Professeur de religion Islamique (Bruxelles)

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