Ils ont hurlé leur colère face à Netanyahu : ces opposants israélo-américains s’expliquent auprès d’Oumma

Exclusif. Au lendemain de la visite aux Etats-Unis du Premier ministre Benyamin Netanyahu, Oumma vous propose de découvrir le nouveau visage de la dissidence juive et israélienne à travers un entretien avec les membres de l’association Jewish Voice for Peace.

Exclusif. Au lendemain de la visite aux Etats-Unis du Premier ministre Benyamin Netanyahu, Oumma vous propose de découvrir le nouveau visage de la dissidence juive et israélienne à travers un entretien avec les membres de l’association Jewish Voice for Peace.

A moins de suivre de très près l’actualité du conflit israélo-palestinien, vous n’en avez certainement pas entendu parler en France. Sauf, évidemment, sur Oumma.com. Un incident rare s’est produit en novembre dernier aux Etats-Unis, dans la ville de la Nouvelle-Orléans. Durant le congrès annuel regroupant les représentants des communautés juives d’Amérique du nord, des activistes israélo-américains ont interrompu à plusieurs reprises le discours de Benyamin Netanyahu. L’agence Associated Press a brièvement rapporté la scène en images.

Une autre séquence vidéo permet de mieux saisir le déroulement de l’opération. Capturé par un militant, le film révèle une tension croissante dans le public au fur et à mesure que les interruptions se répètent.

Au terme d’une minutieuse préparation, les cinq protestataires –trois Israéliens, deux Israélo-Américains- sont déterminés. Au cri de « L’occupation délégitime Israël ! », ils brandissent des bannières pour dénoncer la poursuite de la colonisation. Parmi eux figure Matan Cohen : ce jeune homme avait été auparavant blessé à l’œil par un tir de l’armée israélienne durant une manifestation contre le mur de séparation en Cisjordanie.

« Délégitimer Israël »

Sur le vif, les autres militants se sont exprimés dans une interview réalisée quelques heures après leur expulsion de la salle. Face caméra, ils reviennent sur leurs motivations. Comme le précise Matthew Taylor, entouré d’Emily Ratner et de Rae Abileah, il s’agissait de « faire parvenir un message : des politiques destructrices sont en train de délégitimer Israël ». Des exemples ? « La démolition des maisons, l’apartheid, les implantations, l’occupation, le siège de Gaza », renchérit-il.

Le mouvement se dénomme « Jewish Voice for Peace »- une « voix juive pour la paix ». Basé essentiellement sur la côte ouest des Etats-Unis, il s’agit d’un groupe de pacifistes juifs, américains ou binationaux, qui rejettent radicalement la politique actuelle du gouvernement israélien. Celle-ci pose dorénavant, selon eux, la question taboue de la légitimité d’Israël.

Qualifiée de « tempête dans un verre d’eau » par l’organisateur du congrès, la manifestation de la Nouvelle-Orléans s’inscrit dans une tradition culturelle : en 1969, de jeunes activistes avaient déjà fait du grabuge lors du rassemblement annuel pour protester alors contre le manque de solidarité communautaire au sein de la Fédération des associations juives. Aujourd’hui, les dissidents juifs arborent plutôt des pancartes de soutien aux Palestiniens.

Au lendemain de la rencontre crispée, ce weekend, entre Barack Obama et Benyamin Netanyahu, la question israélo-palestinienne paraît toujours autant figée. En exclusivité, les membres de Jewish Voice for Peace ont bien voulu accorder, à travers leur porte-parole Antonia House, un entretien à Oumma  afin d’exposer les motifs de leur démarche.

Antonia House

Combien de temps vous a-t-il fallu pour préparer la protestation de la Nouvelle-Orléans ?

Nous avions organisé plusieurs conférences téléphoniques entre nous tout au long du mois précédent. Des communiqués de presse avaient été finalisés une fois que nous étions tous ensemble réunis à la Nouvelle-Orléans. Arrivés là-bas, nous avons eu deux jours complets de préparation avant l’Assemblée générale et nos travaux se sont poursuivis jusqu’au jour J, lorsque nous avons publié la vidéo ainsi qu’un compte rendu de ce qui s’était passé.

Quel est le profil des cinq manifestants ?

Ils sont âgés de 22 à 36 ans. Il s’agit de deux étudiants, un écrivain, un programmeur informatique et un salarié d’une organisation anti-guerre.

Des remarques houleuses ont fusé dans la salle. Comment expliquez-vous l’hostilité apparente du public à votre encontre ?

Beaucoup étaient en désaccord avec ce que nous avions à dire, dans la mesure où la plupart ont été violents avec nous. Mais nous avons eu aussi quelques sympathisants qui nous ont rejoints depuis et beaucoup, beaucoup plus de partisans, Juifs et non-Juifs, en dehors de cette salle qui ont été touchés par notre message et notre action. D’autant que nous avons également suscité un débat au sein de l’Assemblée générale.

Quelles ont été les réactions par la suite ?

Quelques jours plus tard, une réunion du JVP à San Francisco a été interrompue par les membres d’une organisation appelée « Stand With Us » qui ont attaqué certains de nos membres avec un spray au poivre. Cependant, ce sont les agissements d’une minorité désespérée, et dans l’ensemble, les réactions ont été extrêmement positives. Beaucoup de Juifs nous ont dit qu’ils sentent qu’ils peuvent être fiers d’être juif après avoir vu notre action, ou qu’ils ont été émus aux larmes par notre déclaration. Par ailleurs, de nombreux alliés non-Juifs ont exprimé leur soutien. Et des centaines ont exprimé leur gratitude ainsi que leur désir de participer à notre combat. Généralement, la couverture médiatique, tant aux États-Unis et en Israël, a été aussi positive que nous aurions pu l’espérer, étant donné la nature de notre action.

Ne craignez-vous pas d’être contre-productif dans l’opinion publique juive avec ce genre d’action coup de poing ?

Comme cela a été dit, la plupart des Juifs sont d’accord avec notre message, bien que beaucoup n’approuvent pas nos tactiques. Néanmoins, nous avons estimé que c’était la seule solution possible comme nous l’expliquons dans un article en ligne. Ce qui a fait le succès de cette protestation, c’est que ce n’était pas seulement une perturbation. L’interruption a été un moyen d’attirer l’attention sur notre message, notre déclaration- non seulement sur les droits des Palestiniens et notre opposition à des pratiques anti-démocratiques par Israël, mais aussi sur la nécessité pour qu’il y ait un espace au sein de la communauté juive pour les Juifs qui critiquent Israël, y compris pour ceux qui ne sont pas sionistes.

Vous avez interpellé avec virulence le Premier ministre israélien lors de son allocution. Pourquoi s’opposer à lui en particulier ?

Nous pensons que Netanyahu délégitime Israël. Ses politiques contribuent à la poursuite du conflit, à l’oppression des Palestiniens -tant dans les territoires occupés et en Israël- et à la détérioration de la démocratie israélienne. Il a fait de la paix un objectif plus difficile à atteindre.

La campagne BDS est particulièrement controversée -notamment en France- auprès des représentants officiels des communautés juives. Que pensez-vous de l’efficacité de ce type de militantisme ? Le mouvement boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) englobe une variété de tactiques et d’objectifs. Nous rejetons l’affirmation selon laquelle le BDS est intrinsèquement antisémite et nous encourageons la discussion au sein de notre propre communauté et à l’extérieur de celle-ci à propos de l’expansion d’un tel mouvement. Nous défendons le droit des militants à utiliser toute la gamme des tactiques BDS sans devoir craindre d’être persécuté ou diabolisé. Nous appuyons le désinvestissement et le boycott des entreprises qui profitent de l’occupation par Israël de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, et de Gaza. Nous ne soutenons ni une solution à un Etat, ni une solution à deux Etats. Au lieu de cela, nous faisons la promotion de soutien pour les droits de l’homme et le droit international. Nous appuyons une solution qui soit compatible avec les droits nationaux des Palestiniens et des Juifs israéliens, que ce soit un Etat binational, deux Etats, ou une autre solution. Les personnes vivant en Israël-Palestine sont celles qui doivent décider de leurs propres formations politiques et de la meilleure façon de résoudre ce conflit. Pour ainsi dire, nous estimons qu’il y a des interférences extérieures, en particulier celles des États-Unis, qui constituent le plus grand obstacle à la création d’une solution directement par les deux peuples concernés.

Quelle vision en définitive vous anime ?

Nous sommes inspirés par la vision d’une communauté juive dont nous sommes fiers de faire partie, une communauté qui ne serait pas nécessairement d’accord avec nous sans pour autant nous faire taire en raison de nos opinions sur Israël et la Palestine. Nous sommes inspirés par des valeurs et une tradition juive qui nous poussent à la lutte pour la justice et l’égalité pour tous, y compris les Palestiniens et les Israéliens. Ces engagements figurent au complet sur notre site youngjewishproud.org . Que vos lecteurs sachent qu’ils sont les bienvenus.

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Bonus, pour aller plus loin :

* La parole est à la défense. Le 5 mai dernier, une heure après avoir quitté son « ami » Nicolas Sarkozy à l’Élysée, Benyamin Netanyahu était l’invité du journal de 20h de TF1. Pour cet entretien rare à la télévision française, le Premier ministre israélien, visiblement tendu, a dû répondre aux questions d’une Laurence Ferrari moins affable que d’ordinaire.
http://www.wat.tv/video/20h-netanyahu-insiste-sur-3nc25_2i0u7_.html

* Un membre de Jewish Voice for Peace, Emily Schaeffer, a récemment participé à un clip réunissant plusieurs personnalités israéliennes qui s’opposent à la volonté -affichée par la Knesset- de criminaliser les manifestants hostiles à l’occupation ainsi que les partisans de la campagne BDS. Sous-titrée en anglais, la vidéo illustre l’engagement croissant de figures issues de la sphère culturelle.

Auteur : Hicham Hamza

Journaliste

hhamza@oumma.com

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