Il y a soixante-dix ans le « Front Populaire » prononçait la dissolution de l’Etoile Nord Africaine

Le « Front Populaire » est, presque toujours, présenté comme un moment particulièrement important dans

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dimanche 28 janvier 2007

Il y a soixante-dix ans le « Front Populaire » prononçait la dissolution de l’Etoile Nord Africaine

« Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre. »
Karl Marx

Le « Front Populaire » est, presque toujours, présenté comme un moment particulièrement important dans l’histoire de la gauche française. Il représente la mise en place d’un gouvernement qui avait à la fois pour tâche de lutter contre la montée de l’extrême droite en France et de mettre en place un certains nombres de réformes sociales, en faveur des prolétaires et des classes subalternes en France. De cette action de réforme sociale, l’institution des congés payés est souvent présentée comme la mesure emblématique.

Au-delà de cette politique sociale en faveur de prolétariat et des classes subalternes de l’hexagone, il n’est presque jamais fait référence à la politique du « Front Populaire » vis-à-vis des peuples colonisés par la France alors qu’à l’époque l’empire français s’étendait sur quatre continents. Cette politique fut-elle marquée par des avancées significatives dans la lutte pour l’émancipation des peuples colonisés ou bien s’inscrivit-elle dans la continuité de la politique menée par les gouvernements conservateurs ? Le « Front Populaire » fut-il uniquement « populaire » pour les Français ou présenta-t-il un caractère réellement populaire pour tous les peuples vivants dans l’empire français ?

L’une des mesures les plus significatives de la politique à l’égard des peuples colonisés du « Front Populaire » fut la dissolution de l’Etoile Nord Africaine, le parti nationaliste algérien qui luttait pour l’indépendance de l’Algérie et de l’ensemble du Maghreb.

L’Etoile Nord Africaine fut dissoute le 26 janvier 1937 en application du « décret Régnier » qui réprimait les manifestations contre la souveraineté française en Algérie. Le décret avait pour but d’atteindre tous ceux qui « en quelque lieu et par quelque moyen que ce soit, ont convoqué soit des indigènes algériens, soit des résidents en Algérie, à des désordres ou manifestations contre la souveraineté française, à la résistance active ou passive contre l’application des lois, décrets, règlements ou ordres de l’autorité publique »[1].

Les raisons invoquées par le gouvernement du « Front Populaire » pour dissoudre l’Etoile étaient : actions séparatistes, influences étrangères, et tentatives de division venues du dehors. Le président de l’Etoile Nord Africaine, Messali Hadj, au cours de son procès en 1937, souligna l’importance politique de la dissolution de son mouvement par le gouvernement du « Front Populaire ». « Il est grave, affirmait le leader nationaliste, que ce gouvernement du Front populaire ait appliqué un décret scélérat, le décret Régnier, à des militants luttant pour améliorer la situation de leurs frères. Il est grave surtout que l’on cherche à résoudre, par l’usage de la contrainte judiciaire et policière, par la méthode de l’emprisonnement, c’est-à-dire du bâillon, les terribles problèmes qui se posent en Algérie et plus généralement en Afrique du Nord »[2].

Le sous-secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Raoul Aubaud, justifia cette mesure, devant le sénat en disant que cette dissolution était attendue depuis 1934. Le gouvernement du « Front Populaire » l’avait retardée en raison des conflits sociaux qui agitaient l’Algérie. Selon lui la décision fut prise au moment où les nationalistes algériens étaient rejetés par le Congrès Musulmam et où « le parti communiste se séparait nettement de cette association ». Le « Front Populaire » a, alors, donné le « coupe de grâce »[3].

Par cette dissolution, le « Front Populaire », et son relais algérien le Congrès Musulman, se débarrassaient d’une organisation nationaliste contestataire qui allait à l’encontre de sa politique assimilationniste et « modérée ». Le Parti Communiste Français avait une responsabilité importante dans cette politique de répression menée contre les nationalistes Algériens. Ainsi, le 24 janvier 1937 L’Humanité avait accusé « les dirigeants de l’Etoile Nord Africaine, de prendre la même position que les gros colons croix de feu d’Algérie et les fascistes »[4], contre le projet Blum-Violette.

En fait, les communistes prenaient leur revanche sur une organisation qui avait toujours lutté pour préserver son autonomie vis-à-vis du PCF. Selon le secrétaire général de l’Etoile Nord Africaine, Amar Imache, « les communistes ont toujours cherché à s’emparer des mouvements nationalistes en se servant des musulmans affiliés à leur parti, ont refusé l’adhésion de l’Etoile au congrès d’Amsterdam-Pleyel, et ont essayé pendant l’incarcération des chefs nationalistes de s’emparer d’El-Ouma »[5].

La dissolution de l’Etoile Nord Africaine répondait au refus des nationalistes Algériens de se plier aux injonctions de la gauche coloniale française. Ces injonctions se situaient à deux niveaux : premièrement, en politique étrangère la gauche coloniale demandait le soutient des Algériens au « Front Populaire » espagnol ; deuxièmement, en matière coloniale elle exigeait également un soutient inconditionnel de sa politique.

Sur le premier point, il n’était pas question pour l’Etoile Nord Africaine de soutenir un gouvernement qui ne renoncerait pas aux possessions espagnoles outre-mer. De fait, les nationalistes Algériens refusèrent de s’engager dans les Brigades Internationales qui luttaient aux cotés des républicains espagnols contre les franquistes.

En septembre-octobre1936, El-Ouma l’organe du parti nationaliste algérien, affirmait : « il faut qu’on sache, que nous ne voulons pas rester les éternelles dupes ! La guerre de 1914 nous a suffisamment échaudés ! Il faut qu’on sache que nous ne sommes pas des mercenaires complaisants. Si nous devons nous battre : nous voulons savoir pour qui et pourquoi nous nous battons ! Nous posons la question, il faut qu’on nous réponde. Et cela par des actes, non par des promesses. La vie des Algériens est aussi chère que les autres ! S’ils doivent la sacrifier, ils veulent savoir pourquoi et pour qui ! »[6]. El-Ouma assurait que « l’Etoile n’était inféodé à aucun parti. Nous ne servirons de troupe de choc à aucun parti. Notre corps n’est pas plus à vendre que notre âme. Si un jour nous devions mourir, Messieurs sachez-le bien, ce ne sera pas pour votre cause, et ce ne sera pas non plus pour un idéal autre que le notre »[7]. L’organe de l’Etoile de Nord Africaine poursuivait : « quand au danger fasciste en général et celui d’Espagne en particulier, nous croyons lui trouver également un remède très simple : s’il s’inquiète à ce point, il n’y a pour le Front populaire espagnol qu’à proclamer l’indépendance du Maroc espagnol »[8].

Sur le deuxième point, l’Etoile Nord Africaine n’était pas prête à renoncer à son objectif premier, c’est-à-dire l’indépendance de l’Algérie, pour soutenir le « Front Populaire ». Celui-ci, connaissant les positions de l’Etoile Nord Africaine, s’appuya sur le Congrès Musulmans, créé en juin 1936, qui regroupait la « Fédération des Elus », de tendance assimilationniste, du Parti Communiste Algérien, de l’Association des Oulémas[9] et des indépendants.

Tous les membres du Congrès Musulman, sauf les Oulémas qui émirent quelques réserves, soutinrent le projet de Blum-Violette qui admettait « à l’exercice des droits politiques des citoyens français, sans qu’il en résulte aucune modification de leur statut ou de leurs droits civils »[10] des Algériens de catégorie limitativement déterminés.

Concrètement, cela voulait dire que le projet accordait la citoyenneté française à une « petite élite » d’environ vingt mille Algériens, diplômés de l’enseignement, élus, militaires ou fonctionnaires. Messali Hadj, condamna se projet dans lequel il ne voyait qu’un « nouvel instrument du colonialisme, appelé, selon les méthodes habituelles de la France, à diviser le peuple algérien, en séparant l’élite de la masse »[11].

En Mars 1937, le leader nationaliste condamnait le projet Blum-Violette comme anti-démocratique dans les colonnes de La Gauche Révolutionnaire  : « c’est d’abord un projet antidémocratique, qui fait fi de l’histoire et qui renforce le colonialisme en augmentant ses serviteurs de 20 000 laquais, pour aggraver le sort de 6 millions et demi de fellahs, d’ouvriers, de petits commerçants et d’anciens militaires. Le projet Violette n’est nullement une solution, il n’est pas non plus un commencement de réformes sérieuses, c’est la discorde et la division entre une classe doublement privilégiée et une autre doublement sacrifiée »[12].

 Il était évidant que par le projet Blum-Violette, le « Front Populaire » cherchait à combattre l’Etoile Nord Africaine et l’idée d’indépendance de l’Algérie. L’historien socialiste Charles-André Julien ne cachait, d’ailleurs, pas cet objectif lorsqu’il affirmait : « le projet Blum-Violette admettait 21 000 indigènes à bénéficier de la citoyenneté dans le statut. Chaque année ce nombre se fût accru et cette accession désirée, comme ce ne fut plus le cas quand le général de Gaulle en reprit les disposition par l’ordonnance de 1944, eut été le plus sûr obstacle au nationalisme et, plus encore, au panarabisme en établissant un écran de « francisation » entre la Tunisie et le Maroc »[13].

De fait, seule la gauche pivertiste de la SFIO, les dissidents trotskystes du Parti Communiste et le parti frontiste de Gaston Bergery, qui ouvrit les colonnes de son journal à Messali Hadj, prient position contre la dissolution du mouvement nationaliste. Pour le reste la droite et la gauche se montraient unanimement d’accord pour saluer cette décision. Le Congrès Musulman resta silencieux quant à la dissolution de l’Etoile Nord Africaine.

El-Ouma rappela que l’Etoile Nord Africaine avait toujours été aux côtés des partis de gauche français dans la lutte contre l’extrême-droite et pour le progrès social : « L’Etoile nord-africaine est une organisation ouvrière adhérent au Rassemblement populaire dès le jour de sa création. Elle a participé à toutes les manifestations, à tous les meetings aux côtés du peuple français pour le pain, la paix et la liberté, et notamment le peuple de France a remarqué avec joie, aux deux grands défilés des 14 juillet 1935 et 1936, le cortège de l’Etoile nord-africaine groupant plus de 30 000 Nord-Africains et manifestant en criant : la terre aux fellahs ! du pain au travailleurs et la liberté aux peuples ! »[14].

Le 30 janvier 1937, dans une interview parue dans le hebdomadaire La Flèche, organe du parti frontiste, Messali Hadj rappelait le programme de son mouvement : « liberté de la presse, de réunions et d’associations, liberté de voyager entre la France et l’Algérie, égalité devant le service militaire, développement de l’enseignement arabe et français, application des lois sociales et ouvrières, suffrage universel pour toutes les assemblées algériennes et création d’un parlement algérien élu au suffrage universel, sans distinction de races et de religions. Dans l’ordre économique, nous avons demandé avec insistance, en considération de la misère épouvantable, un ordre nouveau permettant de venir en aide aux petits commerçants, aux fellahs, aux ouvriers, aux artisans et aux chômeurs ; création de travaux publics permettant de résorber le chômage car le nombre des ouvriers chômeurs augmente tous les jours. Aussi, nous avons sans cesse demandé la construction d’écoles pouvant contenir le million d’enfants qui traînent dans les rues et qui cherchent souvent leur nourriture dans les boîtes à ordures. Il va sans dire que le Code de l’indigénat, les lois d’exception et l’unique Code forestier qui placent l’algérien sous un régime digne du Moyen Age, ont été en toutes circonstances mis à l’avant de notre lutte pour leur abrogation et leur suppression totale. Quant à notre religion, nous avons demandé pour elle la liberté, le respect et l’application de la loi de 1905 qui sépare l’Eglise de l’Etat »[15].

Le problème pour la gauche coloniale n’était pas tant le programme économique et social de l’Etoile Nord Africaine que ce qu’elle représentait, c’est-à-dire un mouvement indépendant réclamant la fin de la domination coloniale. La gauche coloniale ne pouvait pas accepter qu’un mouvement nationaliste algérien, dirigé par des hommes issus d’un peuple non-européen, revendiqua l’émancipation de leur pays.

La gauche, une fois au pouvoir, était décidée de défendre l’empire français avec autant d’âpreté et d’acharnement que la droite alors qu’elle se voulait l’incarnation des idées d’émancipations des plus démunis en France. Les nationalistes Algériens étaient, en fait, confrontés à la double face de Janus, dieu romain de la guerre et de la paix, de la gauche française, progressiste et sociale à « l’intérieur », en France et vis-à-vis des « nationaux français », et impérialiste à « l’extérieur » et vis-à-vis des immigrés, c’est-à-dire envers des hommes de culture et de tradition non-occidentale. Cette politique reposait sur le présupposé implicite d’une coupure de l’humanité en deux catégories d’hommes : les humains à part entière, les occidentaux, et les humains « incomplètement humains », les « autres ».

Un an après la dissolution de l’Etoile Nord Africaine, en janvier 1938, Belkacem Radjef dressa le bilan de la politique du « Front Populaire » en Algérie dans les colonnes d’El-Ouma  : « le nombre de ceux qui meurent de faim en Algérie n’a pas diminué d’une unité, les lois d’exception y ont retrouvé une vigueur nouvelle, et l’opinion algérienne est plus que jamais traquée dans la personne de ses représentants… Messali et ses co-détenus n’ont pas fait autre chose que militer dans leur sphère pour la réalisation du même programme et c’est pour avoir demandé du pain, la paix et la liberté qu’il sont aujourd’hui en prison »[16].

Belkacem Radjef concluait en s’interrogeant sur les raisons de la répression déclanchée contre le mouvement nationaliste algérien : « que demandions nous sinon du pain pour les millions d’affamés qui sillonnent les routes d’Algérie à la recherche d’une insaisissable substance et de liberté de pensée et de réunion pour sept millions d’hommes qui n’ont dans leur propre pays, que le seul droit de souffrir et de se taire »[17].

Remettant le problème de la dissolution de l’organisation nationaliste dans une perspective historique, dans un essai intitulé « l’Algérie au carrefour, la marche vers l’inconnue », Amar Imache écrivait que « la bourgeoisie a appelé les gueux et les va-nu-pieds pendant la Révolution française. A l’époque il lui fallait le prolétaire pour abattre les féodaux comme il lui faut aujourd’hui contre le fascisme, une nouvelle forme féodale […]. L’alliance du bourgeois avec l’ouvrier n’est que le suprême sauvetage du bourgeois lui-même […]. La bourgeoisie lâchera bien quelques miettes pour se sauver contre l’ennemi qui la guette et pour avoir, dans l’adversaire d’hier qu’était l’ouvrier, un auxiliaire d’aujourd’hui »[18].

Par cette formule, Amar Imache dénonçait le quasi unanimisme de la classe politique française sur la question coloniale. Au final, le « Front Populaire », pour le secrétaire général de l’Etoile Nord Africaine, en matière coloniale, « n’est qu’un mot comme les autres ; il a refusé d’accorder des libertés aux Rifains, et il a toléré la conquête de l’Ethiopie. C’est le Front Populaire français qui a dissout notre organisation et applique le bâillon. C’est dans l’ordre et la logique, car c’est toujours la bourgeoisie impérialiste qui gouverne, elle s’appelle la gauche ou la droite »[19].



[1] Julien Charles-André, L’Afrique du Nord en marche, Omnibus, 2002, page 113

[2] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, Ed. Paris-Méditerranée, 2003, page 450

[3] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 448

[4] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 448

[5] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 449

[6] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 447

[7] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 447

[8] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 457

[9] A propos de cette engagement de l’Association des Oulémas dans le Congrès Musulman, Malek Bennabi porta un jugement très sévère : « l’Islah traîna alors dans le ruisseau où coulait le champagne des festins électoraux mêlé parfois au sang pur du peuple versé pour des causes impures bien des fois ». in. Le problème des idées dans le monde musulman, El Bay’yinate, 1990, page 81

[10] Julien Charles-André, L’Afrique du Nord en marche, Omnibus, 2002, page 113

[11] Julien Charles-André, L’Afrique du Nord en marche, Omnibus, 2002, page 114

[12] Guérin Daniel, Ci-gît le colonialisme, Mouton, 1973, page 308

[13] Julien Charles-André, L’Afrique du Nord en marche, Omnibus, 2002, page 114

[14] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 459

[15] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 459

[16] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 543

[17] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 543

[18] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 458

[19] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, t1, 1939-1951, op. cit., page 449

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Auteur : Youssef Girard

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