Il était une fois la dépêche d’agence

En France, la phagocytose des entreprises de presse par le complexe militaro-industriel a eu pour curieux rés

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dimanche 10 janvier 2010

En hommage aux soutiers de l’information : les agenciers ou journalistes d’agence, par l’un des leurs.

L’Agence France Presse (AFP) est la doyenne des agences de presse, première agence francophone et troisième agence mondiale derrière l’américaine Associated Press (AP) et la britannique Reuters. Elle est présente dans 165 pays et compte près de 4 000 collaborateurs à travers le monde. Elle fournit en continu, à plus de 7 000 clients, un contenu prêt à l’emploi (dépêches, photos, infographies et vidéos), rédigé et hiérarchisé dans un souci de qualité éditoriale et d’objectivité. Son statut fait l’objet d’un débat qui pourrait remettre en question son indépendance. Retour sur un métier et son histoire au moment où l’avenir de l’AFP est plus incertain que jamais.

A la mémoire de Jean Marin, Bernard Cabanes, Boni de Torhout et Jean Vincent (1)

Paris, 5 janvier 2010. Plante sauvage qui pousse dans des lieux désertiques, la figue de Barbarie correspond parfaitement à l’image de l’agencier, le journaliste d’agence, épineux d’apparence, savoureux de substance. Premier arrivé sur les lieux, dernier parti, observateur permanent et méticuleux de l’actualité, loin des phénomènes de mode, l’agencier est un historien de l’instant, non un rapporteur factuel des évènements, c’est-à-dire un être dépourvu de réflexion comme se sont plus à le présenter longtemps de faux confrères envieux de sa position, encore moins un retransmetteur passif de communiqués comme projettent de le réduire des fossoyeurs de la démocratie en mal de notoriété.

Le travail de l’agencier, invariablement, se décompose selon un rituel immuable : Comme une partition en trois temps, l’entrée en scène se fait crescendo, le factuel, la description des faits à l’état brut impérativement « sourcés », puis la mise en perspective, « la contextualisation », selon le jargon moderne, enfin l’éclairage, où se glisse parfois un zeste d’analyse politique. Vigile solitaire, son travail est rythmé par les fuseaux et les contraintes horaires et son lexique emprunte parfois au langage guerrier : Deadline, le délai impératif au-delà duquel un papier est décrété caduc et « poubellisé » en conséquence. Cauchemar des journalistes en panne d’information ou tributaires des aléas des transmissions, le deadline équivaut à une mort subite.

L’agencier, c’est aussi une discipline et une rigueur qui ne s’encombrent pas de fioritures : les faits bruts impérativement « sourcés ». L’anonymat est une donnée inhérente à sa fonction et « le quart d’heure de célébrité médiatique », selon l’expression chère à Andy Warhol, ne constitue pas son obsession de vie. Longtemps anonymes, ses papiers, souvent reproduits quasi intégralement par les journaux clients, ne seront revêtus de sa signature que très tardivement vers la fin du XX me siècle, plus exactement dans la décennie 1980. Auparavant, leur signalement résidait dans les initiales de l’auteur en bas de texte de la dépêche que les spécialistes décryptaient avec le plus grand soin pour juger de la valeur d’un papier et jauger son auteur.

Lorsque parut l’informatique….

Moment charnière de l’histoire des médias, l’avènement de l’informatique va provoquer un bouleversement radical dans la conception de l’information, dans la chaîne de production et l’économie du secteur de l’information. Le passage de la machine à écrire, et son prolongement le couple télex perforatrice, à l’ordinateur va ainsi s’accompagner, parallèlement, d’un bouleversement psychologique et structurel de la profession, signant au passage l’arrêt de mort des deux symboles séculaires du travail d’agencier, le télex et le « pneumatique », ce module à compression couvant en son sein un message propulsé dans des boyaux souterrains spécialement aménagés dans le ventre de Paris et les étages de l’AFP. Tonitruant mais efficace messager, plus discret et moins onéreux en tout cas que les coursiers contemporains. Dans la décennie 1970, la vitesse d’écoulement de la copie par télex était de 70 bauds par minute, soit pour un papier journée (le Lead), une moyenne de trois minutes…une lenteur bienvenue en ce qu’elle prévenait d’éventuelles erreurs de précipitation.

Une décennie plus tard, l’introduction de l’informatique va induire un phénomène d’accélération des particules, triplant la vitesse d’éjection de la copie, propulsant une dépêche de 1.000 mots en une minute, contre trois minutes pour un papier moindre de 600 mots dix ans auparavant. La fébrilité, l’état naturel de l’agencier en temps normal, cède alors la place à la frénésie, l’information à la communication, la célérité à la précipitation.

Concomitante de la mondialisation, l’informatique va accélérer la circulation de l’information et démultiplier les sources d’information par le développement de la diffusion satellitaire, la multiplication des chaînes transfrontières et d’autres canaux de diffusion tels l’Internet (Web), le courrier électronique, le blog ou encore le fax ou le mobile (téléphone portable). Au point que les sociologues et analystes politiques viendront à célébrer l’avènement d’une « société de l’information » comme la marque caractéristique du XXI me siècle, l’échec du totalitarisme et le terme ultime de la démocratie néo-libérale.

Mais ce phénomène va, par contrecoup, impulser un processus de concentration capitalistique, donnant naissance à des groupes multimédia agrégeant contenant et contenu, producteur et distributeur de flux et favoriser la mise des principaux vecteurs d’information sous la coupe des conglomérats financiers, assurant la constitution d’une nouvelle « caste médiatique » technologique propulsée par des promotions fulgurantes avec ses codes, son langage et ses usages.

La prolifération des bases de données et des moteurs de recherches va, de surcroît, atrophier quelque peu la mémoire vive au sein d’une large fraction des opérateurs de la corporation, le véritable centre de documentation humain, constitué par l’effet cumulatif de l’expérience, l’antidote au risque de désinformation généré par la surinformation. Jamais dans l’histoire de l’humanité, en effet, l’information n’a été si abondante et si instantanée et sa diffusion si générale. Cette information mondialisée a certes aboli les frontières physiques et linguistiques et transformé la planète en un « village planétaire ».

Mais cette concentration médiatique va poser d’une manière récurrente le problème de la préservation du rôle de la presse, et partant de l’amélioration de l’information du citoyen et du débat démocratique. ((Selon une étude de John Stauber et Sheldon Rampton, qui passent pour être les meilleurs spécialistes de la profession et co-auteurs d’un remarquable ouvrage sur la question (Toxic sludge is good for you- Common Courage presse 1995), le nombre des salariés des agences des relations publiques (150.000) dépassait à partir de la décennie 1990 celui des journalistes (130.000).

Aux Etats-Unis, 40 pour cent de ce qui est publié dans la presse est directement reproduit, sans altération, des communiqués des « Public relations » soutient Paul Moreira, producteur de l’émission de référence de Canal + et auteur d’un ouvrage documenté sur « Les nouvelles censures- dans les coulisses de la manipulation de l’information » (Editions Robert Laffont février 2007).

Tragique retour de choses : La communication a tendu ainsi à se substituer à l’information et ses dérives avec les « spin doctor’s » ont tendu à renvoyer à la propagande de base des régimes totalitaires que les pays démocratiques étaient censés combattre, comme ce fut le cas notamment lors de l’invasion américaine de l’Irak, en 2003 (3). Le « quatrième pouvoir », le garant de la démocratie, est apparu alors comme le vecteur d’une idéologie dominante et le langage de ses opérateurs comme un marqueur d’une d’identité culturelle avec les enjeux économiques que sous tendait la guerre sémantique qu’elle impliquait (précarité versus flexibilité).

Pis, le contrôle accru des grands conglomérats industriels sur les vecteurs d’information, l’importance prise par ailleurs par les stratégies de communication, au détriment de l’information proprement dite, l’endogamie croissante au sein du couple média et politique de même que l’interactivité des divers acteurs au sein de ce même couple va poser dans toute son acuité le problème du rapport entre Média et démocratie, et d’une manière sous jacente la question de la viabilité d’un débat démocratique dans une société où les principaux vecteurs d’information sont dominés par les puissances d’argent et la promotion des intérêts privés.

En France, la phagocytose des entreprises de presse par le complexe militaro industriel a eu pour curieux résultat de placer les grands quotidiens nationaux et les grands vecteurs audio visuels sous la coupe des grands conglomérats adossés aux commandes de l’état : TFI Bouygues (Bâtiment et téléphonie mobile), Le Figaro Dassault aviation, Libération-Edouard de Rothschild (Banque) ainsi que Lagardère armement et édition (Le Monde, Paris Match, Europe 1, VSD, Le journal de dimanche). Autrement dit, l’Etat et partant le contribuable ont nourri de grands groupes qui se sont emparés de vecteurs pour formater l’opinion publique au service de la satisfaction des objectifs particuliers des entreprises privées.

Face à un tel déferlement, l’AFP apparaîtra comme un îlot isolé d’indépendance. L’agencier sera ainsi relativement préservé de ce chamboulement par son mode opératoire et son statut hydride, voté en 1957 à l’initiative du ministre de la justice de l’époque François Mitterrand, garde fou contre une dérive collaborationniste du type de la presse française du temps de Vichy.

Ce que fut l’agencier de l’AFP…

Bien avant l’apparition des nouvelles technologies de la net économie, l’agencier se devait d’être, en effet, par choix et par nécessité, concis et économe tant de ses mots que de son argent. La carte bancaire de paiement n’existait pas alors. L’agencier était comptable de ses mots, payant rubis sur ongle chaque terme de sa dépêche au télégraphiste de la poste. Une retenue qui le préservera ultérieurement de l’inflation verbale, amplifiée par l’exacerbation de la concurrence et le nouveau procédé technologique du « copié collé ».

Le Flash ne devait en aucun cas dépasser cinq mots source comprise, un impératif catégorique qui déclenchait instantanément un branle bas du combat à tous les étages, mettant en route un mécanisme qui répercutait l’info en trois secondes aux quatre coins du monde sur fond d’un joyeux tintamarre réjouissant… mais anxiogène pour la suite de l’événement.Le bulletin, lui, avait droit à un paragraphe de trois lignes et le fameux Lead journée jamais plus de trois feuillets, six cents mots, le même calibre que l’Editorial du journal le Monde, identifiable, tel un logo, par sa localisation en première page, en colonne de gauche pour le lecteur, son orientation politique du temps où le quotidien vespéral était le journal de référence intellectuelle et morale de la classe politique et de la jeunesse étudiante.

Le système pouvait paraître rétrograde mais demeure encore de nous jour le meilleur antidote à la sialorrhée, le moins propice à la manipulation et à la désinformation. A ce titre, l’Agence France Presse, bien avant la floraison des écoles de journalisme, aura été à sa façon une école de journalisme, le principal vivier du journalisme français, le pourvoyeur des grands quotidiens en grande plume, y compris Le Monde, surtout Le Monde, dont l’organigramme foisonne de ses transfuges, à commencer par Pierre Vianson Ponté, son prestigieux chef du service politique du temps du Général de Gaulle.

Que l’on se rassure toutefois : L’agencier ne frise pas constamment l’apoplexie. Il est des rêveries régénératrices aux lueurs de l’aube, lors du « Curtain raiser », littéralement, le lever de rideau, le papier d’ouverture sur le lendemain, bouquet final d’une production journalière particulièrement harassante.

Sur les grands coups, l’agencier commence sa journée par un « Morning Lead », le papier directeur de la matinée, celui qui donne le ton pour la tranche matinale (06h00-12h00). Il embraye ensuite pour le « Lead journée » destiné au bouclage des grands journaux d’Europe et de la province française de même que pour les bulletins de début de soirée des chaînes de radio et de télévision. Le « Night Lead » prend le relais pour les destinations plus lointaines (18h00-24h00) notamment le continent américain et l’extrême orient, suivi de « l’Overnighter », l’au-delà de la nuit, qui assure la jonction, le passage vers le lendemain, avant que ne reprenne ses droits le « curtain raiser ».

L’agencier, convenons-en, n’est pas un adepte des RTT (réduction du temps du travail) propre à la civilisation des loisirs ou des trente-cinq heures, ni même des trois rotations journalières, les fameuses brigades 3×6 propres à l’industrie lourde, mais des vacations de quatre fois six heures.

Un soutier de l’information en somme, condamné de surcroît à être jugé sur pièce, à chaque évènement, sans qu’il lui soit possible d’opérer la moindre retouche, de se sortir par une clause de style ou par une pirouette d’une situation quelque peu complexe.

De mémorables erreurs………..qui font le délice des chaumières

L’agencier n’est toutefois pas cet être parfait, « le Bayard du journalisme sans peur et sans reproche ». Faillible, il l’est, mais pas trop souvent quand même. Beaucoup de générations de journalistes se gaussent encore, à son évocation, de cette bourde monumentale annonçant, dans l’émotion, le décès du Maréchal Josep Broz Tito, dirigeant de la Fédération de Yougoslavie. Il a fallu se prendre à trois reprises pour que les choses se passent dans l’ordre naturel des choses.

Le virtuose du clavier qui se trouvait de fonction n’avait pas, ce jour-là, le doigt heureux… preuve de l’humanité de la fonction du journalisme d’agence. Le premier flash qui a crépité sur les téléscripteurs du monde entier annonçait « Titi est mort », suivi trois secondes plus tard d’un nouveau Flash rectificatif « Toto est mort », pour finalement se stabiliser avec ce flash comminatoire, superbe de désolation, « merci bien lire partout Tito (bien Tito) est mort ». Tout le monde avait compris. Mais il fallait que les choses soient dites dans les normes. Cela a été fait dans les formes.

Une soirée arrosée pouvait sauver l’Italie d’un désastre écologique, mais non du ridicule. Ainsi cette nuit où un journaliste du desk anglais, de retour de la célébration de la région vinicole du Beaujolais, un certain jeudi soir de Novembre, traitant un effondrement de terrain dans la région italienne des Pouilles, répercutera ainsi l’information par l’annonce d’un« collapsus at balls area », ce qui se traduit pudiquement en langue française par un effondrement « dans la zone périnéale ». L’affaire s’est jouée sur une syllabe. Fruit d’un journaliste spiritueux, la dépêche, spirituelle, resta sans conséquence pour la hiérarchie. Ce qui n’a pas été toujours le cas.

Les intempéries pouvaient jouer un mauvais tour, même à l’agencier le plus perspicace. Ainsi lors de la réouverture du Canal de Suez, un cargo empruntant la voie d’eau, a eu droit à un tonnage variable en fonction de son lieu de passage. C’est d’ailleurs le seul cas de l’histoire de la navigation qu’un cargo changeât autant de fois de tonnage en fonction du lieu de son court passage.

À l’époque les dépêches étaient expédiées en morse, le langage codé des chiffres et des lettres, et l’émission était tributaire de la météorologie, si capricieuse en Orient, particulièrement lors des tempêtes de sable, fréquentes le long du Sinaï. Ainsi le cargo a emprunté le Canal avec un chargement de départ officiellement annoncé de 35.000 tonnes. A mi chemin, au cours d’une halte, le correspondant régional a annoncé l’escale du bâtiment précisant le tonnage correct, mais c’était sans compter avec le vent qui en a troublé la réception.

Le desk, et, par contrecoup ses destinataires, ont eu droit à une dépêche à la mi-journée annonçant l’escale du cargo avec un chargement de 3.500 tonnes, soit une réduction drastique du chargement. En fin de journée, le cargo atteignait le port d’Aden et le correspondant au Yémen du Sud relatait le fait dans sa simplicité, mais c’était sans compter là aussi sur l’intervention du vent. Via Londres, le journaliste de service cette nuit-là à Paris décryptait la dépêche pour annoncer finalement l’arrivée du cargo avec un chargement de 350.000 tonnes, soit une considérable inflation du poids.

L’esprit de synthèse étant une vertu cardinale de l‘agencier, le journaliste de permanence reprenant les trois messages de la journée narrant la traversée, en fit une synthèse éblouissante pour répercuter sur les fils la dépêche dans les termes suivants : « Le cargo qui change de tonnage à chaque escale est arrivé à Aden cette nuit, au terme d’une traversée du canal de Suez marquée par un constant changement de tonnage de sa cargaison à chaque escale. Parti de Suez avec une cargaison de 35.000 tonnes, il s’est retrouvé à Aden avec 350.000 tonnes, après une escale à mi-parcours où il se révélait charger 3.500 tonnes. »

L’époque n’était pas encore au vidéo-gag. L’agencier impertinent a été licencié sur le champ, sans la moindre considération pour son humour irrévérencieux, qui était grand, ni pour son talent, qui était tout aussi grand.

Un passeur, un témoin

Longtemps, l’agencier était l’interlocuteur obligé, l’intermédiaire nécessaire entre l’actualité et les médias, un passeur de nouvelles. Depuis la confuse profusion des moyens de communication et leur sophistication avec les journalistes « embedded », les SMS (short message system), Facebook et autres twitter, son rôle a pu paraître sinon déclassé du moins décalé. Il demeure néanmoins un intercesseur indispensable, toujours sur le terrain, irrémédiablement soumis aux contraintes de l’écriture agencière.

Observateur avisé, il a pu ainsi relever la lente érosion de la langue française par simple phénomène de mimétisme de l’anglicisme qui fait qu’il est désormais de bon chic de parler des « Qataris et Koweïtis » alors que les dépêches rédigées à l’époque où l’auteur de ces lignes commençait sa carrière, il était jugé plus conforme à la pureté de la langue française de dire et d’écrire, les Qatariotes et les Koweïtiens. De même l’Irak s’écrivait avec un K et non avec un Q, plus conforme, celle là, à l’orthographe anglaise.

Une personne était « discréditée » du fait de ses actes répréhensibles et non « décrédibilisée », de même un homme assumait « la responsabilité de ses propos » et non « assumait ses propos », son comportement était « réprouvé » et non « désapprouvé », tout comme les nouvelles se répandaient « comme un feu sur une traînée de poudre » et non comme une « traînée de poudre », tant il est vrai qu’une traînée peut traîner longtemps s’il n’y a feu qui l’enflamme.

L’alternative s’articulait autour des deux termes, car il a toujours existé depuis les temps les plus anciens deux termes à une alternative et non deux alternatives ce qui en faisait quatre termes donc quatre possibilités. Il était également plus conforme à la pureté de la langue d’annoncer un entretien d’une personnalité avec une autre personnalité et non un entretien entre deux personnalités, ce qui constituait une redondance dans la mesure où dans le terme entretien, « l’entre – tien » était suggéré.

Enfin, tout le monde à l’époque travaillait à Paris ou au Popocatépetl ou ailleurs et non sur Paris ou sur les cimes du Mexique, à moins d’y être parachuté ou qu’il ne s’agisse d’un dossier sur la région parisienne ou sur la zone montagneuse mexicaine.

Quiconque se livrait à de telles incorrections de langage était accusé de parler le français comme un « basque espagnol » et non comme « une vache espagnole », tant il est vrai que de mémoire d’homme jamais vache n’a pu emprunter le langage humain pour exprimer une pensée problématique.

L’agencier débutant dans les années 1970 s’amusera de constater l’ampleur prise ultérieurement par la nouvelle génération politique de la « gauche mutante », inconcevable à l’époque, phénomène marquant de l‘époque contemporaine, le plus important vivier de transfuges du militantisme révolutionnaire vers le conservatisme contemporain le plus rigide. Ce phénomène frappe aussi bien le monde arabe que le monde occidental. Il s’amusera de constater aussi la permanence de la stigmatisation de la figure du croquemitaine dans la construction de l’imaginaire occidental.

De Gamal Abdel Nasser (Égypte) à Mohammad Mossadegh, à l’Ayatollah Ruhollah Khomeiny et Mahmoud Ahmadinejad (Iran) en passant par Yasser Arafat et Cheikh Ahmad Yassine (Palestine), à Moqtada Sadr (Irak) et Hassan Nasrallah (Liban), tous ont eu l’honneur d’assumer cette fonction sans que jamais personne n’ait songé à établir un lien entre l’arrogance occidentale et la radicalisation des contestataires de sa suprématie.

En trois décennies, la carte géostratégique du monde a connu une modification radicale, mais le lexique diplomatique international demeure inchangé sur un seul fait : « l’Arabe israélien », une expression forgée pour désigner un Palestinien porteur de la nationalité israélienne, mais l’occultation du fait national palestinien, fait majeur de la diplomatie internationale de la seconde moitié du XX me siècle, a conduit les stratèges de la communication à forger cet être hybride par excellence, comme si l’Arabe israélien n’était pas un Palestinien, comme si le Palestinien et la Palestine ne se situaient pas au cœur du monde arabe et au cœur des conflits du XX me siècle.

Epilogue

L’auteur de ces Lignes a vécu cet état pendant vingt ans sur les « points chauds » de l’actualité internationale, d’abord, en tant que correspondant tournant au bureau régional de l’Agence France Presse à Beyrouth (1969 à 1979) où il a notamment couvert la guerre civile jordano palestinienne, le « septembre noir » de 1970, la nationalisation des installations pétrolières d’Irak et de Libye (1972), une dizaine de coups d’Etat et de détournements d’avion, ainsi que la guerre du Liban (1975-1990), la guerre d’octobre (1973), les premières négociations de paix égypto israéliennes de Mena House Le Caire (1979).

Puis en tant que responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France presse (1978-1989) où il a couvert, à ce titre, la guerre irako iranienne (1979-1988), la guerre algéro-marocaine, la guerre tchado-libyéenne (1982-1987), le conflit américano-libyen (1986-1987), l’assassinat du président égyptien Anouar El-Sadate (1981), le raid contre la centrale nucléaire irakienne de Tammouz (1980), les sommets des Non-alignés de New Delhi (1983) et de Harare (1987), les sommets arabes de Fès (1981 et 1982) de Rabat et d’Alger (1988), les sommets islamique de Lahore (1974), de Kuala Lumpur (1975) et de Ryad (affaire Salman Rushdie 1989) ainsi que l’affaire des otages occidentaux au Liban (1984-1988), la guerre des ambassades entre Paris et Téhéran (1987) et la percée diplomatique de Yasser Arafat à Paris (1989) et en Europe occidentale.

Français d’origine libanaise, jouissant d’une double culture franco arabe, natif d’Afrique, juriste de formation et journaliste de profession ayant opéré pendant 40 ans au Moyen Orient, en Afrique du Nord et en Europe, l’auteur de ces lignes dont l’expérience internationale s’articule sur trois continents (Afrique – Europe Asie) a été la première personne d’origine arabe à exercer, bien avant la diversité, des responsabilités journalistiques sur le Monde arabo-musulman au sein d’une grande entreprise de presse française de dimension mondiale. Le mérite en revient à l’AFP, qui a eu, en la matière, un rôle précurseur, bien avant que les concepts de « discrimination positive » ou de « quotas ethniques » ne viennent polluer le débat public.

Tout au long de cette séquence, l’AFP a veillé à maintenir une visibilité pluraliste de l’actualité, comme lors de la guerre du Vietnam ou le conflit du Liban, forçant le respect de ses usagers, gage de sa pérennité, compensant quelque peu sa conquête tardive du marché de l’Information économique. L’auteur de ces lignes a exercé ses fonctions sans la moindre interférence éditoriale de sa hiérarchie ou des pouvoirs publics, ce qui est loin d’être le cas dans l’audiovisuel public. Il a souhaité en donner publiquement acte et porter témoignage en ce moment particulier de l’histoire de l’AFP, en hommage à l’esprit d’indépendance forgé par des générations d’agenciers, alors que le débat sur le statut de l’Agence France Presse mène cette prestigieuse entreprise vers un avenir incertain.

Bernard Cabanes, rédacteur en chef à l’AFP, -tué le 13 juin 1975 par erreur dans un attentat à la bombe contre son appartement en banlieue parisienne-, a été le premier à repérer « le saute ruisseau » que le signataire de ce texte devait sans doute être à l’époque, le faisant venir depuis Beyrouth en stage de familiarisation avec le desk central à Paris, en juin 1975, prélude à sa titularisation. Boni de Torhout, Chef du service diplomatique de l’AFP, a été le premier envoyé spécial de l’AFP en Cisjordanie occupée en 1967, correspondant de guerre en Irlande du nord, puis à Beyrouth.

Grand spécialiste de l’Asie, Jean Vincent a été l’interlocuteur du premier ministre chinois Chou En Lai et du Général Nguyen Van Giap, ministre vietnamien de la défense, vainqueur de la bataille de DIEN BIEN PHU. L’auteur de ces lignes a eu le délicieux privilège de servir sous leur autorité au sein du service diplomatique de l’AFP (1980-1990), du temps de son prestige avant son démantèlement. En leur dédiant ce papier, il a souhaité s’acquitter de sa dette de gratitude à leur égard, rendant ce témoignage posthume à ces trois grands seigneurs du journalisme, au-delà à l’AFP, et, à travers l’AFP, à tous les agenciers à travers le monde.

Références :

1. Jean Marin a été le premier président de l’Agence France Presse de l’après guerre, de 1957 à 1975. De son vrai nom Yves Morvan, il était un journaliste et résistant français, né à Douarnenez le 24 février 1909, mort à Paris le 30 juin 1995. En 1940, il entre dans la Résistance alors qu’il est correspondant pour l’agence Havas à Londres depuis un an. Il sera, jusqu’en 1943, l’une des voix de la France Libre sur l’antenne de la BBC, dans la célèbre émission écoutée clandestinement de l’autre côté de la manche Les Français parlent aux Français ». En 1944, il intègre la deuxième division blindée du Maréchal Leclerc qui libère Paris le 25 août.

2. Ce texte d’hommage est tiré du prologue du dernier ouvrage de René Naba « De notre envoyé spécial……Un correspondant sur le théâtre du monde (1969-2009) » Editions l’Harmattan Mai 2009

3. Sur la nouvelle problématique des Médias à l’ère de la Mondialisation et de la net-économie Voir à ce propos :

De l’endogamie entre Média et Politique en France, l’embedded à la française http://www.renenaba.com/ ?p=524 [1]

Les médias comme véhicule d’‘une idéologie dominante http://www.renenaba.com/ ?p=520 [2]

Les journalistes, nouveaux acteurs des relations internationales http://www.renenaba.com/ ?p=1159 [3]

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Auteur : René Naba

 Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants: "Média et Démocraitie, La captation de l'imaginaire un enjeu du XXI me siècle", Golias Novembre 2012 -"Erhal (dégage), La  France face aux rebelles arabes" Golias Novembre 2011- "Les révolutions arabes ou la malédiction de Camp David" Editions Bachari Mai 2011- "Hariri de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres" - Harmattan Janvier 2011 -«Liban: Chroniques d’un pays en sursis » (Éditions du Cygne) - «Aux origines de la tragédie arabe”, Editions Bachari 2006 - ”Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002. «Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen» (Harmattan 1998)- “De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde”, Editions l’Harmattan Mai 2009 - L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres; L'Islam otage du wahhabisme" Golias Automne 2013: www.renenaba.com

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