Ian Hamel : « Les capitaux des pays du Golfe ont tendance à fuir la Suisse »

Journaliste suisse d’investigation, et spécialiste du monde musulman, qui mieux que Ian Hamel pouvait retra

mardi 23 mars 2010

Ian Hamel :  « Les capitaux des pays du Golfe ont tendance à fuir la Suisse »

Journaliste suisse d’investigation, et spécialiste du monde musulman, qui mieux que Ian Hamel pouvait retracer l’histoire du pays cher à son cœur, à l’aune d’une révolution bancaire, la levée partielle du sacro-saint secret bancaire, et d’un référendum anti-minarets, véritable coup de tonnerre dans les pays du Golfe ? Dans cette interview accordée à Oumma.com, Ian Hamel, auteur du livre Et si la Suisse ne servait plus à rien ? »« (Editions Larousse) nous dévoile la face cachée du plus blindé des coffres-forts européens, qui tente aujourd’hui, tant bien que mal, de dissimuler la fuite des capitaux des pays du Golfe pour d’autres contrées, où l’air est plus respirable pour les musulmans.

Le titre de votre ouvrage est sur le ton de la provocation. Qu’est-ce qui a motivé votre démarche et quelle condamnation sous-tend-il ?

Il y a d’abord l’actualité. En 2009, l’UBS, la principale banque suisse, sous la pression, a accepté de livrer les noms de certains de ses clients au fisc américain. C’est tout de même une révolution en Suisse, et surtout le début de la fin du célèbre secret bancaire. Jacques Marseille, historien et économiste, patron de la collection « à dire vrai », chez Larousse, m’a proposé d’écrire un ouvrage sur ce sujet. Tous les titres de cette collection sont provocateurs. Du genre « Faut-il sauver les banques ? » ou « A quoi servent les députés ? ». En France notamment, on considère que la Suisse sert à cacher l’argent des riches. D’où le titre de mon ouvrage. Si la Suisse ne peut plus le faire, à quoi peut-elle bien servir ?

Depuis toujours, la Suisse évoque la neutralité en temps de guerre, mais également l’or des nazis, l’extrême opulence, l’évasion fiscale d’acteurs, de sportifs français… Quelle était au fond la véritable spécificité et, dans la continuité de votre titre, l’utilité de la Suisse ?

Grâce à sa neutralité, la Suisse a échappé aux deux grandes guerres mondiales. En 1945, ses infrastructures étaient intactes au milieu d’une Europe en ruine. Elle a donc été choisie par les multinationales pour y établir Ian Hamelleurs sièges européens. Ensuite, avec la guerre froide, la Confédération est devenue indispensable entre les deux blocs, capitaliste et communiste, pour les négociations secrètes, le financement des guerres dans le tiers-monde. La Susse a profité de sa situation incontournable pour imaginer des législations un peu différentes que celles de ses voisins pour s’enrichir. On pense aux banques, mais aussi aux assurances, au négoce, au trafic d’armes et d’objets d’art, sous oublier l’or et les diamants. Mais depuis la chute du communiste, on n’a plus vraiment besoin de la Suisse. Petit à petit, ses anciens amis, la France, l’Allemagne, les Etats-Unis la dépouillent de ses privilèges.

Est-ce qu’il est fondé de croire que la Suisse va se rallier à l’Europe. Et quel serait son rôle dans ce cadre précis ?

Aucun parti politique ne réclame sérieusement l’adhésion à l’Union européenne. La Suisse préfère passer des accords avec Bruxelles qui lui sont favorables, afin d’obtenir les avantages (car elle réalise 70 % de son commerce avec l’Europe) et pas les inconvénients. En effet, pays riche, membre de l’UE, la Suisse devrait payer pour les pays plus pauvres, ce qui est normal.

Comment vit la Suisse de l’après-vote référendaire contre les minarets ? Le climat islamophobe est-il plus irrespirable qu’avant ?

Ce vote doit être interprété de différentes façons. Bien évidemment, il y a beaucoup d’islamophobes en Suisse. Il ne faut pas oublier que l’UDC de Christoph Bloch est le premier parti du pays. Imaginez que Le Pen en France fasse entre 25 et 30 % des voix ! Toutefois, il ne faut pas négliger le vote de l’extrême gauche et d’une partie de la gauche qui est anti-cléricale. Ils ne sont pas contre les musulmans mais contre les églises, quelles qu’elles soient. Ils auraient voté contre les clochers comme contre les minarets. Depuis ce vote, c’est surtout la gauche qui se mobilise en Suisse afin de montrer qu’elle n’est pas contre les musulmans.

Ce plébiscite populaire pourrait-il être invalidé par un jugement de la cour européenne des droits de l’Homme ?

Ce vote risque, bien évidemment, d’être invalidé par la Cour européenne des droits de l’homme. A titre de comparaison, comment pourrait-on interdire une église sans clocher ou sans presbytère ? Mais d’un autre côté, il s’agit d’une « votation » populaire. Comment aller conte la volonté populaire juridiquement ? C’est l’un des gros problèmes de la Suisse. Le gouvernement peut accepter l’adhésion à l’Union européenne et le peuple la rejeter. De la même façon, l’extrême droite veut réclamer l’expulsion des étrangers délinquants. Que faire si ce vote passe ?

Qu’en est-il des avoirs des pays du Golfe depuis ce plébiscite populaire contre les minarets ?

Les banques suisses peinent à le reconnaître, mais leurs capitaux des pays du Golfe ont tendance à fuir les bords du lac Léman et du lac de Zurich pour s’investir en Asie, notamment à Singapour et à Hong Kong.

Quel pourrait être le futur rôle de la Suisse dans l’avenir ? Doit-elle d’ailleurs s’imaginer un nouveau positionnement sur l’échiquier international ?

La Suisse possède beaucoup d’atouts. En dehors de la finance, elle est compétente dans de multiples domaines comme l’agro-alimentaire, les machines outils, la chimie. Genève reste le siège de l’ONU en Europe, accueillant de nombreuses organisations internationales comme l’OMS, le BIT, l’OMPI. Le problème, c’est que la classe politique,les décideurs économiques, les médias, sont tenus par les banques et n’imaginent toujours pas d’autres alternatives que d’être le coffre-fort du monde. Avant la crise, la Suisse accueillait un tiers de la fortune de la planète. Un pactole qui fait vivre les banquiers, mais aussi les hôteliers, les restaurateurs, les avocats d’affaires, les fiduciaires, les boîtes de nuit, les joailliers, les locataires de voitures de luxe, et même les prostituées…

Propos recueillis par la rédaction

Ian Hamel , Et si la Suisse ne servait plus à rien ? »(Editions Larousse)

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