I`jaz `Ilmiy : la « miraculosité scientifique » du Coran (2/2)

Bustami Mohamed Khir, écrivain soudanais contemporain, souligne plutôt la relation spéciale que les Musulma

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dimanche 23 novembre 2008

I`jaz `Ilmiy : la « miraculosité scientifique » du Coran (2/2)

La « méthodologie » de l’I`jaz

J’ai récemment examiné avec une grande attention la méthodologie de l’I`jaz en y consacrant un chapitre entier dans mon prochain livre (Réconcilier l’Islam et la Science Moderne, Presses de la Renaissance, à paraître en janvier 2009). Je peux ainsi affirmer que :

1) son approche théorique montre une compréhension erronée de la science moderne, de sa philosophie, de ses méthodes et de l’évolution de ses résultats aussi bien que de celle du Coran (interprétation, herméneutique, etc.) 

2) en pratique, ses partisans, même ceux qui ont publié des « bases » ou « critères », comme Al-Naggar lui-même, violent allègrement règles.

Permettez-moi de ne donner ici que quelques exemples (bien que j’en dispose de dizaines d’autres) de cette approche, en m’attardant particulièrement sur les travaux d’Al-Naggar, leader de cette école, qui a largement traité de sujets issus de ma propre spécialité (l’astronomie et la physique), bien qu’il ne se limite malheureusement pas à ce domaine.

1. Al-Naggar et ses partisans insistent sur le fait que la Science est une idéologie partisane et subjective, et qu’à ce titre, on peut donc passer outre tout résultat et certainement toute théorie ne se conformant pas à une vision ou à une description prédéterminée de la nature et du cosmos. Ainsi, Al-Naggar affirme : « Il existe autant de théories se rapportant à la création qu’il existe de statuts idéologiques différents, de croyants, d’athées, de polythéistes, d’agnostiques, de gens heureux, de gens malheureux et stressés, de personnes droites ou déviantes, etc. Cependant, le Musulman reçoit une lumière de son Seigneur, ce qu’il acquiert par le biais d’un verset coranique ou d’une déclaration prophétique, et cette lumière peut l’aider à opérer une distinction entre de nombreuses théories troublantes et à élever l’une d’entre elles comme étant la bonne, celle auréolée du statut de vérité établie, non pas parce que les sciences acquises l’auront proclamée comme telle mais parce qu’il en aura reçu le signe à partir des textes sacrés. » .

On est tout simplement effaré à la lecture d’une telle déclaration. Notre auteur tente d’étayer son assertion en prenant pour exemple la cosmologie contemporaine : « De leur point de départ de déni de la création, les astronomes modernes préfèrent mettre en avant l’idée d’un univers ouvert, c’est-à-dire d’un univers qui va s’étendre jusqu’à l’infini ; cependant, les estimations des masses manquantes dans les calculs de l’équilibre de l’univers observé confirment que l’univers est fermé. » Malheureusement, l’auteur se trompe à propos du paradigme cosmologique actuel et, bien entendu, à propos de ses allégations selon lesquelles les modèles et les résultats scientifiques seraient le produit de positions idéologiques.

2. Al-Naggar décrète que certains domaines de la connaissance demeureront hypothétiques, quelle que soit la quantité de preuves matérielles qu’ils fournissent  : «  Dieu dans sa miséricorde nous a laissé, enfouies dans le ciel et dans les roches de la Terre, des preuves concrètes pouvant nous aider – avec nos capacités limitées – à arriver à comprendre le processus de création ; un tel modèle, toutefois, reste de nature théorique et conjecturale et ne peut jamais acquérir le statut de vérité, car les vérités scientifiques doivent relever des sens et de la perception de l’homme » (quoi que cela veuille dire). Al-Naggar applique ensuite ce principe en décrétant que l’univers doit être fermé (sur la base du verset 21:104)… en dépit de ce que la (vraie) recherche cosmologique affirme (et elle dit le contraire !).

3. Al-Naggar et son école font preuve d’une compréhension simpliste, sinon largement erronée, de la science, y compris, et en particulier, de la physique : « Le ralentissement de l’accélération de l’univers » (ce qui est contraire à ce que nous savons désormais) « implique que la gravité surmontera, à un moment que seul Allah connaît, l’expansion, menant à un rassemblement de toute la matière et de l’énergie en un objet de haute densité, qui explosera ensuite comme lors du premier Big Bang, permettant à une nouvelle terre et à de nouveaux cieux d’apparaître conformément aux versets 21:104 et 14:48  : « Un jour, la terre sera changée en une autre terre, de même pour les cieux, et (les hommes) comparaîtront devant Allah, l’Unique, l’Omnipotent ». »

Je dois également faire remarquer que récemment est apparu un nouveau sous-genre de la littérature de l’I`jaz stipulant que les déclarations prophétiques (hadiths) seraient également scientifiquement miraculeuses. Il n’est pas nécessaire de produire ici une critique détaillée de cette tendance (je le fais cependant  dans mon prochain livre), étant donné que l’on y retrouve les mêmes erreurs méthodologiques que celles évoquées ci-dessus – voire pires. Il me faut  néanmoins avertir les lecteurs de l’ampleur des erreurs contenues dans de tels travaux.

En effet, Al-Naggar a récemment publié un livre en deux volumes intitulé Al-I`jaz al-`Ilmiy fi s-Sunna n-Nabawiyya (L’I`jaz scientifique dans la tradition prophétique, la Sunna). Moins d’un an après leur publication (en 2004), les deux volumes avaient respectivement été réédités sept et cinq fois, témoignant ainsi de la popularité dont jouissent ces livres dans le monde arabe.

Après une introduction justifiant la nécessité de tels « traitements érudits  », l’auteur étudie respectivement 28 et 25 hadiths. A chaque fois, il commence par présenter les différentes versions d’un hadith sur cinq à six pages, puis le relie aux connaissances scientifiques contemporaines que ce dernier est censé contenir, concluant invariablement qu’il est « tellement en avance sur la connaissance détenue par l’humanité en son temps qu’il doit être considéré comme étant un autre témoignage de la divine prophétie de Mohammed ».

Voici quelques exemples tirés de ce travail en deux tomes d’Al-Naggar :

·  « Le Jour du Jugement n’aura pas lieu avant que le Soleil ne se lève à l’ouest » . L’auteur explique que la rotation de la Terre autour de son axe s’est ralentie depuis la formation de la planète, et qu’ainsi, un jour viendra où elle s’arrêtera et commencera une rotation rétrograde !  Il s’empresse toutefois d’ajouter que cela ne signifie pas que l’on puisse calculer (ou même estimer) la date du Jour du Jugement, étant donné qu’elle aura lieu « sans que les lois cosmiques, les calculs, ou le ralentissement de la Terre n’y soient pour quoi que ce soit » ! Il est difficile de trouver un sens à cette logique.

 Cependant, deux choses ici sont claires : 1) que le Professeur Al-Naggar ne comprend pas l’effet des forces de marées, qui se traduit par un « verrouillage » de la révolution et de la rotation (égalité ou rapport fixe des périodes), et non par un arrêt total, et encore moins par une inversion de la rotation ; 2) l’auteur n’a pas pris la peine d’explorer le problème scientifique de manière académique, ou du moins méthodique…

·   « Les mois lunaires (à partir desquels les occasions islamiques – comme le Ramadan – sont déterminées) sont composés soit de 29 jours soit de 30 jours » .  Al-Naggar explique alors que le Prophète a présenté là des informations qui ne nous sont devenues disponibles qu’au cours de ces deux derniers siècles (ce que la moindre connaissance en histoire de l’astronomie déclarerait comme archi-faux). Il ajoute qu’une telle déclaration prophétique ne pouvait se faire que si l’on avait déjà compris la révolution de la Lune autour de la Terre et celle de cette dernière autour du Soleil, ainsi que les rotations de la Lune et de la Terre autour de leurs axes, mais ce raisonnement est tout à fait incorrect…

·   « Allah a créé Adam à son image, lui donnant la taille de 60 coudées (de hauteur) ». Notre auteur nous précise ici que ce hadith est une autre preuve de la fausseté de la théorie darwinienne. Il  insiste en affirmant qu’il existe des preuves (fossiles) témoignant de la décroissance de la taille des créatures à travers les âges – ce qui, bien sûr, est complètement faux…

Les causes de ce phénomène

Après toutes ces incroyables affirmations basées sur des méthodologies fantasques, la question qui demeure posée est de savoir pourquoi cette incroyable théorie de l’I`jaz est si populaire ? Il n’est guère évident de formuler une réponse solide à cette question, qui relève de facteurs sociologiques et historiques. En effet, pour pouvoir répondre à cette question, il faut en explorer plusieurs autres : Quelle compréhension de la science le monde arabo-musulman a-t-il ? Quel est aujourd’hui le niveau d’analyse critique dans la société musulmane en général ? La nation islamique n’a-t-elle pas aujourd’hui la volonté de substituer son immense retard (dans tous les domaines en général) par une posture visant à se convaincre que sa religion et sa civilisation sont vraies – au sens le plus absolu du terme – et supérieures ?

Sans apporter de réponse claire à notre question, Mustafa Abu Sway, auteur contemporain, examine l’état psycho-sociologique de la Oumma islamique : « Plutôt que de se lancer dans une acquisition de la science dans un effort de soutenir la vision islamique du monde, il semblerait que l’interprétation scientifique ait plutôt apporté un coussin réconfortant. Le reste du monde peut faire de la science, et nous, Musulmans, pouvons la découvrir de nouveau dans le Coran ! »

Bustami Mohamed Khir, écrivain soudanais contemporain, souligne plutôt la relation spéciale que les Musulmans entretiennent avec la science et l’attitude qu’ils adoptent à son égard plus généralement : « L’expérience qu’ont les Musulmans de la science est distincte [de celle de l’Occident] à bien des égards. Plutôt que de défendre l’Islam contre l’offense de la science moderne, les Musulmans ont tenté d’utiliser la science comme base de nouvelles preuves permettant d’appuyer les vérités du Coran. »

Pour ma part, j’estime que le problème découle du manque flagrant de compréhension de la nature de la science (la philosophie de la science est très rarement enseignée dans le monde arabo-musulman, surtout aux scientifiques eux-mêmes), mais aussi d’une vision étriquée et primitive du Coran et de ses méthodes d’interprétation (l’herméneutique). C’est sur ce double terrain qu’il nous faudra travailler au cours des prochaines années.

Références :

Mustapha Abu Sway, « Modern Science and the Hermeneutics of the ‘Scientific Interpretation’ of the Qur’an » (« La Science Moderne et l’Herméneutique de l’‘interprétation scientifique’ du Coran »), www.fau.edu/ mabusway/ScienceQur’anandHermeneutics.pdf

Zaghloul Al-Naggar, Min ayat al-I`jaz al-`Ilmiy – As-Samaa’ fi l-Qur’an al-Kareem (« Des signes de l’I`jaz scientifique : le cosmos dans le Glorieux Coran » ), Dar al- Ma`rifa, Beyrouth, 4e édition, 2007.

Zaghloul Al-Naggar, Al-I`jaz al-`Ilmiy fi s-Sunna n-Nabawiyya (« L’I`jaz scientifique dans la Tradition Prophétique, la Sunna »), Nahdat Misr Publ., Volume 1 (7e édition) et Volume 2 (5e édition), 2005.

Bustami Mohamed Khir, « The Qur’an and Science : the Debate on the Validity of Scientific Interpretations » (« Le Coran et la Science : le Débat portant sur la Validité des Interprétations Scientifiques »), Journal of Qur’anic Studies, vol. 2, n° 2, décembre 2000, pp. 19 –35.

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Auteur : Nidhal Guessoum

Astrophysicien,  a travaillé au Goddard Space Flight Center de la Nasa. Professeur à l’université américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis), dont il est également le vice-doyen, Nidhal Guessoum est l'auteur de « Islam et science : Comment concilier le Coran et la science moderne.

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