I`jaz `Ilmiy : la « miraculosité scientifique » du Coran (1/2)

On affirme souvent que la récente « flambée » de l’I`jaz fut déclenchée par Maurice Bucaille, le ch

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mercredi 12 novembre 2008

I`jaz `Ilmiy : la « miraculosité scientifique » du Coran (1/2)

En Mars 2008 a eu lieu à Sétif (une des plus grandes villes d’Algérie) un congrès « scientifique international » sur l’I`jaz `Ilmiy (« Miraculosité » ou « Contenu Scientifique Miraculeux ») du Coran et de la Sunna, sous le haut patronage du Président Bouteflika, et sous l’égide de l’« Autorité Mondiale de l’I`jaz Scientifique dans le Coran et la Sunna ».

Le discours d’ouverture a été prononcé par M. Belkhadem, alors Premier Ministre algérien, en présence du ministre des Affaires religieuses et de nombreux dignitaires. M. Belkhadem a ainsi affirmé que « bon nombre de chercheurs et de savants ont fini par admettre que leurs prouesses et inventions existent bel et bien dans le Coran » ! La presse algérienne s’est largement fait l’écho de telles déclarations, sans omettre de souligner l’engouement du public et celui de nombreux scientifiques à ce sujet.

Pour avoir une idée des interventions qui ont été présentées, mentionnons les exemples suivants  : « Les satellites témoignent de la vérité de la prophétie de Mohammed (Que la Paix et la Grâce soient sur lui) » ; « L’I`jaz scientifique dans la description dans le Coran du mouvement des ombres »  ; « Le miracle dans la thérapie par le miel »  ; « Le poids d’un atome dans une perspective numérique ».

La palme du « papier » le plus stupéfiant revient sans conteste à un chercheur du département d’énergie bio et de l’environnement (du centre des énergies renouvelables) qui estime avoir trouvé la technologie de l’énergie par la cellule d’hydrogène dans le fameux verset de la Lumière, qui un des plus sublimes et des plus imagés du Coran. On est en fait, pour prendre le contre-pied de ce « papier », en plein dans les ténèbres…

En décembre 2006, la même Autorité Mondiale sur l’I`jaz Scientifique dans le Coran et la Sunna avait organisé l’édition précédente de cette série de congrès, au Koweït (à l’hôtel Sheraton) en présence de nombreux dignitaires. Durant plusieurs jours, des « spécialistes » ont présenté 86 documents de travail (en sessions parallèles) sur des sujets comme[1] :

·  L’I`jaz (miracle) scientifique dans la destruction par le cri puissant

·  L’I`jaz scientifique dans la distinction entre l’urine de la jeune servante et celle du nourrisson mâle

·  La maladie et le remède dans les deux ailes de la mouche 

·  La description miraculeuse de la (re-)création des corps humains (et non de l’âme) à partir de l’os de la queue, le jour de la résurrection 

·  Le miracle dans la « descente » du fer (du ciel) et ses graves endommagements

·  Étude de l’effet d’une saignée sur la biologie moléculaire de patients atteints d’hépatite C 

·  La supériorité du traitement du bas du dos par des prières sur le traitement par lasers 

·  Aperçu de l’I`jaz scientifique dans le hadith prophétique relatif au remède par le vinaigre.


Pour clore cette série hallucinante de « recherches » et « congrès scientifiques », je voudrais signaler que certains « chercheurs » musulmans vont jusqu’à affirmer aujourd’hui que La Mecque est le centre magnétique du monde. J’ai personnellement entendu des professeurs d’universités insister sur ce point lors d’une conférence scientifique internationale. Une interview télévisée [2] d’un chercheur égyptien affirmant cela est ainsi disponible sur le net. En février 2008, j’ai même reçu une invitation pour participer à un colloque dont le thème était « La Kaaba comme centre du monde ! »

Certains lecteurs non avertis estimeront certainement que tout cela émane d’individus  ignorants qui, par excès de zèle envers le Coran et la Sunna, consacrent leur temps à tenter de trouver des relations numériques ou « scientifiques » entre certains versets ou hadiths et les connaissances d’aujourd’hui que tout un chacun peut trouver sur un site ou dans un livre.

 Cela est en partie vrai, et combien d’écrits de ce genre sont produits, vendus, achetés et présentés sur les chaînes de télévision arabes qui en « raffolent » particulièrement. Mais le plus dangereux est que cette tendance inclue également un grand nombre de professeurs d’universités qui demeurent convaincus par ces « trouvailles » jusqu’à y consacrer des « travaux de recherche » assidus.

L’exemple certainement le plus célèbre est celui du calcul de la vitesse de la lumière à partir d’un verset coranique (« Il réglemente (toutes) les affaires depuis les cieux jusqu’à la terre : au final (toutes les choses) vont vers Lui, en un Jour, dont la durée sera (comme) un millier d’années de ce que vous comptez  ». 32:5) par Mansour Hassab-Elnaby, alors professeur de physique à l’Université de Ain Shams, au Caire, décédé depuis. Par un « tour de force » abracadabrantesque, il en tire la valeur précise de 299792.5 km/s !

Plus récemment, Kamel Ben Salem, professeur d’analyse des données dans le département des sciences informatiques de l’Université de Tunis, a suivi l’exemple et la « méthodologie » de Hassab-Elnaby en partant d’un verset similaire (70:4, qui donne un « jour » auprès de Dieu comme 50 000 ans au lieu de 1000 ans dans le verset utilisé pour la vitesse de la lumière) ; Ben Salem parvient à obtenir aussi bien l’âge de la terre (4 565 704 538 ans) que l’âge de l’univers (13 697 113 614 années), mais aussi le temps restant jusqu’au jour du jugement (4 565 704 538 ans aussi), tout cela avec une précision que même les techniques scientifiques les plus sophistiquées n’obtiennent pas !

Les exemples abondent, je dirai seulement qu’une recherche rapide sur Internet sur ce genre de littérature permet de découvrir des titres comme « Le monde subatomique dans le Coran », « La Science et la Sunna : le Code Génétique », « La Théorie de la Grande Unification (GUT) : ses Prédictions dans le Coran », « L’Islam et la Deuxième Loi de la Thermodynamique », etc. D’autres articles proclament tout simplement que le Coran avait prédit l’invention du téléphone, du fax, de l’email, de la radio, du télégraphe, de la télévision, des lasers, ainsi que l’existence des pulsars et des trous noirs…

Un rapide exposé historique 

On peut faire remonter cette « théorie » très loin dans le temps, jusqu’à certains grand érudits comme Al-Suyuti (1445-1505), ou même Al-Ghazali (1058-1111), même si l’idée de faire concorder des faits ou découvertes scientifiques précises avec des versets coraniques n’a réellement émergé qu’au début du vingtième siècle.

On affirme souvent que la récente « flambée » de l’I`jaz fut déclenchée par Maurice Bucaille, le chirurgien français qui a publié en 1976 le livre « La Bible, le Coran et la Science : Les écritures saintes examinées à la lumière des connaissances modernes » dans lequel il déclare que le Coran ne contient non seulement aucune assertion pouvant être contredite par les connaissances scientifiques les plus récentes, mais comporte, en outre, des références à certains faits qui ne pouvaient être connus de quiconque il y a quatorze siècles.

En fait, on peut probablement attribuer le lancement de cette approche à Muhammad al-Iskandarani, un médecin qui, vers 1880, écrivit deux livres visant à « mettre à jour les secrets lumineux coraniques à propos des corps célestes et terrestres, des animaux, des plantes, et des substances métalliques ». Il fut suivi par d’autres, dont les programmes étaient plus audacieux, comme Tantawi Jawhari, qui produisit en 1923 rien de moins qu’une encyclopédie coranique entière portant sur des sujets scientifiques, avec des images et des tableaux, « démontrant » point par point que le Coran contenait des « joyaux » (jawahir dans le titre de son livre) de connaissances ayant précédé toutes les découvertes modernes.

Aujourd’hui,  ce mouvement qui s’est largement amplifié, jusqu’à devenir dominant dans le paysage culturel musulman, surtout arabe, est mené par Zaghloul Al-Naggar, en particulier, qui a reçu en 2006 à Dubaï le Prix International du Saint Coran en tant que « Personnalité Islamique ». Notons qu’Al-Naggar, qui est un ancien professeur d’université en géologie, est le président du Comité de la « Miraculosité Scientifique » du le Saint Coran et membre du Conseil Suprême des Affaires Islamiques en Égypte.

Dans la seconde partie de cet article, j’exposerai la méthodologie de l’I`jaz (en théorie et en pratique), et je discuterai assez brièvement les causes de ce phénomène culturel.



[1] Le programme de la conférence, ainsi que des textes d’intervention, des enregistrements vidéo et de nombreux entretiens sont accessibles sur le site http://nooran.org/con8/4.htm.

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Auteur : Nidhal Guessoum

Astrophysicien,  a travaillé au Goddard Space Flight Center de la Nasa. Professeur à l’université américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis), dont il est également le vice-doyen, Nidhal Guessoum est l'auteur de « Islam et science : Comment concilier le Coran et la science moderne.

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