Hommage au Cheikh Martin Lings

La rencontre entre René Guénon et Martin Lings eut une grande influence sur ce que l’on nomme l’Ecole tr

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mercredi 25 janvier 2006

Hommage au Cheikh Martin Lings

 

L’article que nous présentons et avons traduit est un hommage rendu au Cheikh Abū Bakr (Martin Lings) par l’une des plus importantes autorités de l’Islam actuel, le Cheikh ‘Alī Jum‘a qui assume les fonctions de grand Muftī d’Egypte. Il a très bien connu le Cheikh Abū Bakr et son article fait preuve d’une profonde connaissance de son œuvre. Puisse cet article être, pour le plus grand nombre, l’occasion de découvrir ou d’approfondir l’œuvre de celui qui a permis à d’innombrables lecteurs (musulmans ou non) de mieux connaître et comprendre la biographie du Prophète (ص).

Rahimahu-Llāh rahmatan wāsi‘a.

Tayeb CHOUIREF

Départ du Cheikh Abū Bakr Sirāj al-Dīn

Par Son Excellence le Cheikh ‘Alī Jum‘a, grand Muftī d’Egypte

(Paru dans le quotidien égyptien al-Ahrām, le 11 juin 2005)

Un grand homme a quitté notre monde le jeudi 12 mai (2005) au matin, chez lui dans le Kent en Angleterre. Il fut enterré dans son jardin dont il s’était occupé la vie durant par amour pour les fleurs et la beauté. Il s’agit du Cheikh Martin Lings dont le nom en Islam est Abū Bakr Sirāj al-Dīn. Il naquit dans le Lancashire, en janvier 1909, dans une famille protestante. Ses parents l’aimèrent beaucoup et s’aperçurent, dès son enfance, de son intelligence et de sa sainteté également. C’est pourquoi ils ne s’opposèrent jamais à lui, pas même lorsqu’il entra en Islam.

Il passa sa prime enfance aux Etats-Unis où son père travaillait. De retour en Angleterre, il commença un cursus scolaire au Clifton College où ses qualités de leader devinrent manifestes. Il entra à l’Université d’Oxford en 1928 où il étudia la littérature anglaise auprès de C. S. Lewis qui trouva en lui un étudiant brillant dont il appréciait la compagnie. Après ses études, il enseigna la littérature anglaise en Lituanie.

Martin Lings avait deux amis qui partageaient sa quête de la Vérité. Le premier, nommé Paterson, lorsqu’il devint musulman, reçut le nom de Sīdī Hussayn Nūr al-Dīn. Il est enterré au cimetière mamelouk du Caire. Le second rejoint l’Islam par une autre voie et fut nommé Sīdī Dāwud. Il mourut en Angleterre. Dans un premier temps, Paterson se rendit en Chine à la recherche de la vérité et rencontra le Confucianisme alors que Lings, n’ayant pas trouvé dans le Catholicisme ce qu’il recherchait, décida de se rendre en Inde pour y étudier l’Hindouisme.

Lors d’un voyage en 1940, Lings rencontra l’intellectuel musulman d’origine française, René Guénon au Caire. Il s’agit de celui qui fut nommé Cheikh ‘Abd al-Wāhid Yahyā ; il mourut au Caire en 1950 où il est enterré près de l’ami de Lings, Sīdī Hussayn. Les enfants de René Guénon vivent encore aujourd’hui au Caire, que Dieu nous fasse bénéficier de leur présence. Martin Lings fut satisfait de sa rencontre avec Guénon et était déjà converti à l’Islam. Lorsque Paterson revint au Caire, il se convertit également. Il enseigna à l’Université du Caire alors nommé Fu’ād 1er. Paterson mourut quelques années plus tard d’une chute de cheval.

En 1944, Martin Lings se maria avec Lesley Smalley qui embrassa aussi l’Islam et reçut le nom Rābi‘a. Elle vit toujours dans leur maison, dans la campagne du Kent après le départ de son époux dont elle partagea les idées pendant plus de soixante ans.

Lings vécut au Caire près des pyramides dans le village de Nazlat al-Samān jusqu’en 1952. Les vêtements traditionnels égyptiens qu’il a toujours portés étaient cousus par le Hājj ‘Āchūr qui était un saint parmi les Amis de Dieu, que Dieu leur accorde à tous Sa miséricorde. Sa boutique était installée à l’entrée de Khān al-Khalīlī. Lings aurait aimé passer toute sa vie au Caire s’il n’y avait eu des troubles politiques qui l’en empêchèrent. En effet, il y eut des manifestations contre les Anglais après la révolution de 1952 où trois de ses collègues à l’Université furent tués.

Le retour à Londres en 1952 fut difficile car la compétition universitaire réclamait plus qu’une simple expérience d’enseignement en Lituanie et en Egypte et il lui fallait obtenir un doctorat. C’est à ce moment que fut publié The Book of Certainty qu’il avait écrit en arabe alors qu’il était en Egypte sous le titre Kitāb al-yaqīn, al-madhhāb al-sūfī fī-l-īmān wa-l-kachf wa-l-‘irfān. Il obtint une licence d’arabe suivi d’un doctorat pour lequel il écrivit une thèse sur le cheikh al-‘Alawī, thèse qui fut publiée par la suite sous le titre Un Saint soufi du vingtième siècle. C’est un de ses livres dont l’influence fut la plus forte car il permet, de manière unique, d’aborder la spiritualité musulmane de l’intérieur.

En 1955, Lings obtint un poste au British Museum où il s’intéressa à la calligraphie coranique. Son livre, The Art of Quranic Calligraphy and Illumination fut publié par ‘‘The World of Islam Festival’’ en 1976 pour coïncider avec l’exposition de Londres.

Lings a passé les trente années qui suivirent à écrire pour son lectorat sans cesse croissant. Parmi ceux-ci : Muhammad : his life based on the earliest sources (1983) et Shakespeare in the light of the Sacred Art (1966) réédité en 1984 avec une introduction du Prince de Galles sous le titre The Secret of Shakespeare. Dans ce dernier livre, Lings examine les fondements traditionnels et l’héritage platonicien et scolastique de Shakespeare. Son livre The Art of Quranic Calligraphy and Illumination fut revu et édité en 2004 sous le titre Spendours of Quranic Calligraphy and Illumination. Son dernier livre devait être Mecca, publié en 2004, il est aujourd’hui suivi par A return to the Spirit qui est une publication posthume.

La rencontre entre René Guénon et Martin Lings eut une grande influence sur ce que l’on nomme l’Ecole traditionnelle (madrasat al-turāth) laquelle dénonce le matérialisme du monde moderne et lui oppose la sagesse présente au cœur de chaque religion révélée que ce soit l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Judaïsme, le Christianisme ou l’Islam. Cette sagesse est la lumière primordiale (al-nūr al-fitrī) que Dieu plaça dans le cœur de chaque homme, lumière par laquelle les hommes peuvent rejoindre la Vérité :

« Tourne ta face en pur monothéiste (hanīf an) en direction de la Religion : telle est la nature originelle (fitra) selon laquelle Dieu a façonné les hommes. Nul ne peut changer la Création de Dieu. Telle est la Religion immuable mais la plupart des hommes sont dans l’ignorance. » (Cor. 30  : 30)

Martin Lings vécut dans la lumière de cette guidée jusqu’au terme de sa vie bénie. Son entrée en Islam se fit auprès d’un Suisse, le Cheikh ‘Īsā Nūr al-Dīn [Frithjof Schuon] lequel avait reçu l’Islam auprès du grand saint Algérien de Mostaghanem, le Cheikh al-‘Alawī dont la tarīqa est toujours vivante en Algérie et ses livres y sont régulièrement édités et largement diffusés.

Martin Lings avait un profond intérêt pour le symbolisme des couleurs, leurs significations et leur développement chez les Musulmans. Il écrivit dans son Spendours of Quranic Calligraphy and Illumination  :

« La couleur, en tant que forme, était utilisée aux mêmes fins. L’or venait au premier rang et, après une courte période de fluctuations, vers le milieu du IV/X ème siècle, le bleu devint prééminent et l’emporta sur le vert et le rouge. Rapidement il devint aussi important que l’or en Orient musulman alors qu’au Maghreb le bleu resta en seconde position.

Si le bleu libère par ‘‘Infinitude’’, l’or, quant à lui, libère parce que, comme le soleil, il est un symbole de l’Esprit et donc, virtuellement, il transcende la monde des formes. L’or, par sa nature, échappe à la forme au point que le calligraphe doit entourer sa lettre de noir afin que sa forme apparaisse effectivement. En tant que couleur de la lumière, l’or, comme le jaune, est intrinsèquement un symbole de la connaissance. Le bleu en présence de l’or est alors la miséricorde qui tend à se révéler. »

Ce que nous avons cité est bien peu en face de l’œuvre immense de Martin Lings laquelle est et restera d’une grande portée dans un monde en totale confusion. C’est toutefois sa personnalité qui affecta si profondément ceux qui l’ont connu. C’est particulièrement le cas d’un grand nombre de jeunes gens qui ont reçu de sa part des conseils spirituels. Ils porteront cela en eux pour le reste de leur vie sachant qu’ils ne rencontreront plus son pareil. Que Dieu lui accorde Sa large miséricorde et qu’Il accorde à la communauté musulmane des hommes de sa qualité. Āmīn.

Nous avons besoin d’étudier l’œuvre de ces grands hommes qui se sont convertis à l’Islam d’une manière qui confirme l’universalité de cette religion et son caractère approprié à toute époque et à tout lieu.

Traduit de l’arabe par Tayeb CHOUIREF.

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Auteur : Tayeb Chouiref

Traducteur et écrivain, Tayeb Chouiref est spécialiste de la mystique musulmane.

Il a enseigné la langue arabe dans l’enseignement secondaire ainsi qu’à l’Université Charles de Gaulle de Lille.

Il a notamment traduit et annoté deux chapitres de la somme spirituelle de Ghazâlî Ihyâ’ ‘ulûm al-dîn, ainsi qu’un chapitre des Futûhât al-Makkiyya d’Ibn ‘Arabî, et un ensemble de lettres du Cheikh Darqâwî.

Il est enfin l'auteur d'un ouvrage intitulé Les Enseignements spirituels du Prophète, (éditions Tasnîm, 2008). Il s’agit d’une anthologie de hadiths commentés par les grands maîtres de la spiritualité musulmane.

www.tayeb-chouiref.net

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