Herzl, père du sionisme politique, fait l’union sacrée à l’Hôtel de Ville

Nous apprenons avec consternation que le Conseil de Paris a émis à l’unanimité des présents, y compris l

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dimanche 20 juin 2004

Nous apprenons avec consternation que le Conseil de Paris a émis à l’unanimité des présents, y compris les membres communistes, le vœux qu’une artère de la capitale soit baptisée du nom de Théodor Herzl, fondateur du sionisme politique. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë a tenu à se réjouir de cette proposition à l’initiative de Jacques Dominati et Jacques-Yves Bohbot, membres de l’UMP, rappelant à l’occasion que T. Herzl avait été un « grand socialiste » (sic). Il a néanmoins repoussé le choix et l’inauguration de l’artère à un moment « plus apaisé » (le 4 juillet prochain, jour anniversaire du centenaire de sa mort ?). Il va sans dire qu’une telle décision, au delà de son caractère inopportun, constitue une prise de position qui sera ressentie comme une incroyable provocation pour tous ceux qui ont à cœur la dénonciation du colonialisme sous toutes ses formes. De plus, ce vœux apparaît comme politiquement aberrant et moralement insoutenable et ce aussi bien par rapport aux Juifs que par rapport aux Arabes.

En effet, rappelons que l’œuvre de T.Herzl., marquée par une vision pessimiste et tragique de l’histoire est imbibée de l’esprit réactionnaire du nationalisme romantique germanique dans le creuset duquel elle a été élaborée (Vienne à la fin du 19ème siècle, capitale de l’Empire austro-hongrois). Herzl, s’il se présente comme l’avocat de la solution nationale pour les Juifs, c’est d’abord parce que, décrétant le caractère éternel et insoluble de l’antisémitisme, il considère comme vain et contre-productif le combat contre celui-ci. En ce sens, il s’oppose aux dreyfusards Zola et autres Jaurès pour lesquels ce combat est central. Appelant les Juifs, et surtout les plus pauvres d’entre eux vivant en Europe centrale et orientale, à partir coloniser la Palestine, plutôt que de lutter au côté des démocrates européens, il apparaît aux yeux de beaucoup et pour longtemps comme l’idéologue de la défaite et du renoncement. Rien d’étonnant dès lors qu’il est considéré de façon bienveillante par tous les racistes de l’époque qui voient en lui celui qui a compris les vertus de la nécessaire séparation des "peuples". Ainsi, écrit-il p.287 de l’Etat des Juifs, son œuvre majeure, « les antisémites seront nos meilleurs alliés ».

L’argument misérable d’un Herzl grand socialiste, non seulement est fallacieux mais ferait sourire si cette histoire n’était aussi tragique. En effet, au moment où anarchistes et socialistes russes parmi lesquels de nombreux Juifs tentent d’ébranler le pouvoir tsariste, que dire d’un Herzl recherchant obstinément le soutien de Von Plehve, ministre de la police du tsar, antisémite notoire, et accessoirement auteur du faux antisémite « les protocoles des sages de sion ». Rencontrant Plehve au lendemain du pogrom de Kichinev (1903), il lui propose une véritable alliance : « Soutenez mon projet, je vous débarrasserai de vos révolutionnaires juifs" (diaries, T.1, p.387).

S’agissant des Arabes, Herzl se situe dans la droite ligne du colonialisme expansionniste européen, n’appréhendant les « peuples mineurs » que comme, au mieux, des obstacles à son avancée conquérante, au pire, des sous-humains menaçant, devant être impitoyablement refoulés. S’il y a bien un génie chez lui, c’est celui d’avoir compris l’insatiable appétit territorial des différents impérialismes européens qu’il n’aura de cesse de chercher à séduire. Du tsar de Russie à l’empereur d’Autriche-Hongrie, en passant par le Keiser d’Allemagne ou la couronne britannique. La citation majeure de Herzl est éloquente : « pour l’Europe, nous constituerons la-bas un morceau de rempart contre l’Asie. Nous serons la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie » (l’Etat des Juifs, p.95). L’ambiance coloniale et européocentriste de l’époque ne justifie en rien une pensée bien plus proche de celle des conquérants de l’ouest américain que de celle des utopistes rêveurs (Fourrieristes, St simoniens...). En ce qui concerne plus précisément les Arabe de Palestine, le nom de Herzl résonne de façon terrible puisqu’il est de fait le théoricien de leur dépossession. Depuis son élaboration, le sionisme n’a fait que postuler leur inexistence. La formule alors martelée à satiété en Europe concernant ce pays n’était-t-elle pas « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Dans l’Etat des Juifs, nulle mention des 700 000 Palestiniens musulmans ou chrétiens qui peuplaient la Palestine au début du siècle. Aussi inutiles que les rochers ou les buissons, ils n’étaient qu’obstacles à contourner, promis à une dispersion rapide. C’est cette conception, déjà négationniste de la présence palestinienne qui prédisposera les esprits à l’expulsion de tout un peuple 50 ans plus tard, en 1948.

Rappelons à Bertrand Delanoë que « le grand socialiste Herzl » était naturellement admirateur de Cecil Rhode, précurseur de l’apartheid dans la colonie d’Afrique du Sud. C’est d’ailleurs chez lui qu’il puise toute son inspiration pour initier son projet de compagnie à charte pour la Palestine.

Nous ne ferons pas l’injure au maire de Paris d’imaginer un seul instant qu’il ait pu ignorer ces faits. Ceci rend d’autant plus inquiétante cette décision. Si on devait la considérer comme une simple opération de basse politique, dans ce cas soyons francs : à combien de voix estime-t-on le prix d’une telle forfaiture historique et morale ? combien espère-t-on monnayer cette offense faite à un peuple dont la plus grande partie continue, dans ses camps de réfugiés de souffrir de l’utopie de M. Herzl ? Certes, aujourd’hui, l’Etat d’Israël est un fait politique avéré et la direction palestinienne le reconnaît sans réserve. Comment, au moment où Sharon se déchaîne, ne pas voir cette proposition comme un encouragement à sa politique ? Comment, par ailleurs, ne pas la considérer comme une gifle infligée à la face de cette population française issue de l’immigration coloniale du monde arabe, d’Afrique noire, des caraïbes et d’Asie pour lesquels le déni de reconnaissance historique perdure. Offense également faite à tous les militants anti-colonialistes convaincus.

Cependant, la question demeure quant aux motivations de cette initiative. Dans l’hypothèse où elle correspondrait à un véritable choix politique et non simplement politicien, il y aurait alors lieu de s’en inquiéter davantage. En effet, cette démarche s’inscrirait dans ce cas dans la vaste entreprise de révision de l’histoire coloniale en cours. Des amis de Monsieur Dominati, membres de l’UDF, n’ont-ils pas il y a peu, déposé à l’assemblée nationale un projet de loi visant à faire reconnaître l’œuvre positive de la France en Algérie. Que des élus de la gauche socialiste, communiste et des verts en viennent à se retrouver aux côtés d’hommes de droite nostalgiques de l’Algérie française dans une si étrange coalition idéologique sur le dos du peuple palestinien, voilà qui est préoccupant !

Ne s’agit-il pas là de la tentative de remise sur pied d’un nouveau « Parti Colonial » informel semblable à celui qui, transcendant les clivages gauche/droite, réunissait ceux qui à l’assemblée s’opposaient à toute évolution du statut des indigènes algériens ?

En tout état de cause, ces sombres manœuvres, ces calculs de boutiquiers déshonorent tant leurs initiateurs que ceux qui, à gauche, toute honte bue, ont cru bon les soutenir. M. Delanoë, socialiste prétendument new-look chercherait-il son inspiration dans le socialisme colonial suranné des Marius Moutet et autres Guy Mollet, de sinistre mémoire. A la différence de Herzl, M. Delanoë et le conseil de Paris ne peuvent, eux, prétexter ignorer l’existence d’un peuple palestinien.

Honorer par une rue, celui-la même qui avait programmé sa dispersion, n’apporterait qu’un bien éphémère et misérable avec, en retour, pour Paris la honte et le discrédit et chez tous les anti-colonialistes amertume et défiance qui loin d’apaiser les esprits ne feraient que les enflammer.

Monsieur Delanoë serait bien avisé de méditer cette citation tirée du Discours sur le colonialisme de Aimé CESAIRE.

"Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.
Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde".

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