Grandeur de la diplomatie turque et misère de la diplomatie arabe

Les Occidentaux exultent. Sous la pression des pétromonarchies réactionnaires du Golfe, la ligue des Etats a

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vendredi 18 mars 2011

Les Occidentaux exultent. Sous la pression des pétromonarchies réactionnaires du Golfe, la ligue des Etats arabes vient de demander officiellement au Conseil de sécurité de l’ONU l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Certes, la ligue arabe se dit officiellement hostile à une intervention militaire directe en Libye, mais des informations démenties par le ministre saoudien des Affaires étrangères font état d’une demande américaine adressée à l’Arabie saoudite, en vue d’armer l’opposition de Benghazi. Les Américains vont-ils inventer un nouveau type d’intervention par procuration qui leur économise les coûts financiers et diplomatiques indésirables, en attendant le moment propice d’une intervention directe le cas échéant ?

La complexité de la crise libyenne, dont les derniers développements militaires sur le terrain laissent présager un enlisement propice à toutes les éventualités, explique les tergiversations dans le camp occidental. En tout état de cause, Américains et Européens semblent conditionner l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye par une résolution du Conseil de sécurité. Seule la France se dit prête à intervenir, même en dehors d’un mandat onusien explicite. Les Américains sont clairs. S’ils tergiversent à ce point, c’est parce qu’ils restent sceptiques quant à la possibilité de l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne sans risque d’escalade militaire, allant jusqu’à une intervention militaire directe sous la forme d’une attaque aéronavale des bases de Kadhafi.

Si on laisse de côté les arguments idéologiques pseudo-humanitaires servis dans les médias occidentaux et arabes pour justifier une intervention occidentale, force est de constater que l’interventionnisme occidental, relayé anticipativement par la ligue arabe, obéit à une grossière logique d’intérêts. Au Bahreïn, où un soulèvement pacifique, qui dure depuis plusieurs semaines, en vue de réclamer une « monarchie constitutionnelle » et des réformes sociales, a été et continue d’être réprimé dans le sang par un régime féodal et autocratique, ni les Américains, ni leurs alliés européens et arabes n’ont décelé de « crimes contre l’humanité » appelant un « devoir d’ingérence humanitaire »...

Le jeu des pétromonarchies du Golfe

Manifestement, c’est même le contraire qui aurait été décelé. Il faut croire que le peuple du Bahreïn a fini par constituer une menace pour la famille Al Khalifa, au point où le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a décidé d’intervenir militairement dans cet Etat. Les troupes saoudiennes ont pénétré le lundi dans ce petit pays pour aider le régime à rétablir l’ordre public. L’opposition au Bahreïn parle, quant à elle, d’occupation.

L’intervention des Etats du Golfe au Bahreïn n’a suscité jusqu’ici aucune réaction de la part des puissances occidentales, ni des autres Etats arabes. Impuissants, quand ils ne sont pas carrément complices lors des agressions israéliennes répétées contre les peuples palestinien et libanais, ces Etats trouvent la force et les moyens d’intervenir contre un peuple voisin qui n’a fait qu’exprimer pacifiquement son droit à la résistance contre l’injustice et l’oppression. Il est pour le moins curieux que les Etats, qui sont intervenus au Bahreïn contre le peuple bahreïni, sont les mêmes qui ont inspiré la résolution de la ligue arabe appelant à une zone d’exclusion aérienne en Libye, en vue de « protéger le peuple libyen ».

Comme c’était prévisible, l’intervention des monarchies du Golfe au Bahreïn a été mal accueillie par l’Iran. Ce dernier accuse - à juste titre d’ailleurs - ces monarchies de « confessionnalisme » anti-chiite, dans la mesure où la majorité de la population du Bahreïn est effectivement chiite et se trouve confrontée à une dynastie autocratique d’obédience sunnite. C’est dire que l’intervention des pétromonarchies du Golfe, outre son caractère réactionnaire avéré, risque d’alimenter la division confessionnelle entre sunnites et chiites sur laquelle joue l’impérialisme pour mieux diviser et dominer les peuples de la région.

Si l’intervention des pétromonarchies du Golfe en vue de sauver la dynastie Al Khalifa au Bahreïn n’étonne guère, leur mainmise sur la ligue arabe lors de l’examen de la crise libyenne est révélatrice d’une évolution diplomatique dangereuse dans le monde arabe. Au lieu de servir à défendre un minimum d’intérêts arabes communs, la diplomatie des pétrodollars est en passe de devenir un vecteur au service d’intérêts dynastiques sectaires et étroits, qui peuvent aisément être instrumentalisés par les puissances occidentales, lesquelles y trouvent leur compte, même si elles peuvent parfois être irritées par l’infantilisme d’une diplomatie arabe misérable. Le désir inavoué de vengeance tribale de la famille des Al Saoud, qui n’a jamais pardonné à Kadhafi une présumée tentative d’assassinat du roi Abdallah, peut-il expliquer à lui seul l’ingérence de cette puissante pétromonarchie dans le conflit libyen, ou bien y a-t-il d’autres motivations géopolitiques et dynastiques qui pousseraient ces pétromonarchies du Golfe à jouer un rôle régional, qui les dépasse ?

La passivité de la diplomatie égyptienne

Sans préjuger des réelles motivations politiques et diplomatiques qui ont guidé la position des Etats comme la Syrie et l’Algérie, qui se sont opposés à la mainmise saoudienne dans les rouages de la ligue arabe, l’attitude de la diplomatie égyptienne suscite interrogations et inquiétudes. La passivité égyptienne peut-elle s’expliquer uniquement par les difficultés de la phase transitoire par laquelle elle passe ? Ou bien la tendance géopolitique lourde, qui fait que - par-delà le changement de régime constitutionnel - l’Egypte continue à regarder l’ancienne Cyrénaïque comme une zone d’influence naturelle, l’a-t-elle emporté ? La diplomatie des pétrodollars a-t-elle réussi à émousser préventivement le rôle historique qui devrait être celui de la nouvelle Egypte postrévolutionnaire ?

En tout état de cause, en choisissant la prudence et en ne s’opposant pas au forcing diplomatique des pétromonarchies du Golfe, la diplomatie égyptienne, se réserve la possibilité de jouer un rôle décisif dans le dénouement de la crise libyenne, puisqu’elle pourrait user de son influence auprès de l’opposition libyenne installée à Benghazi, si la nécessité d’un dialogue politique inter-libyen finissait par s’imposer à la "communauté internationale".

Même si le poids de l’opinion publique égyptienne favorable à l’opposition libyenne, surtout que cette dernière est partie de la région orientale traditionnellement proche de l’Egypte, a joué un rôle important, il n’en demeure pas moins que l’attitude de la diplomatie égyptienne risque de fausser la donne géopolitique régionale. Le fait que les deux Etats, qui se sont opposés à l’intervention étrangère en Libye - Syrie et Algérie - soient connus pour avoir de bonnes relations avec l’Iran, risque d’être utilisé par les médias à la solde des pétromonarchies du Golfe, afin de détourner l’attention de l’opinion publique arabe des véritables enjeux politiques et diplomatiques qui se cachent derrière l’interventionnisme arabe et occidental en Libye. Interventionnisme, qui n’a rien à voir avec les prétextes « humanitaires » et « démocratiques » agités à des fins de propagande, pour mieux cacher les véritables mobiles stratégiques et hégémoniques des puissances occidentales.

Grandeur de la diplomatie turque

Heureusement, à côté de cette diplomatie arabe pusillanime, une puissance musulmane est en train de montrer une autre voie, alliant réalisme et principes. Dans un entretien accordé à la chaine satellitaire Al Arabiya, le premier ministre turc, Tayeb Erdogan, a rappelé quelques principes qui devraient guider toute diplomatie arabe qui se respecte.

Avant toute chose, le leader turc a rappelé l’exigence de prendre en considération le désir de changement profond exprimé par les peuples arabes, non sans préciser que ce changement connaîtra des formes et des rythmes propres à chaque situation nationale. Tout en exprimant avec franchise ses sentiments sur ce qui se passe en Libye, il a réaffirmé la position de la Turquie qui s’oppose à toute intervention étrangère, intervention qui risque selon lui de plonger ce pays dans une situation comparable à ce que vit l’Irak ou l’Afghanistan. Il a également rappelé ses efforts en vue de contribuer à la solution du conflit libyen, tout en répondant au désir de démocratisation du peuple libyen. A cet égard, Erdogan rappelle qu’il a a eu un entretien téléphonique avec Kadhafi, et qu’il lui aurait conseillé de proposer une personnalité consensuelle, en vue de superviser une période de transition préalable à l’instauration d’un régime constitutionnel.

Bien entendu, il ne s’agit pas de surestimer le rôle de la diplomatie turque dans la résolution du conflit libyen. Trop d’intérêts occidentaux et arabes s’opposent à ce que la solution de bon sens turque trouve une matérialisation sur le terrain. La Turquie n’a pas de frontière commune avec la Libye. Si le régime de Kadhafi n’a pas d’autre choix que de saisir la bouée de sauvetage que lui propose la Turquie, l’opposition libyenne, grisée par le soutien occidental et saoudien, et profitant de la passivité complice d’une Egypte qui n’a pas encore retrouvé ses marques diplomatiques propres, risque tout simplement d’ignorer l’appel de la Turquie.

Mais si les développements militaires sur le terrain continuent à aller dans le sens d’un enlisement durable et dangereux pour la sécurité et la stabilité de la région, il n’est pas dit que la seule solution qui s’offre aux Américains et à leurs alliés soit de transporter militairement les opposants de Benghazi jusqu’à Tripoli ! Le souci de la préservation de leurs intérêts stratégiques dans la région pourrait conduire les Américains à ignorer l’interventionnisme français aux relents douteux, pour préférer suivre les recommandations de la Turquie, qui reste après tout un allié organique au sein de l’OTAN, et un allié autrement plus sérieux et plus sûr que l’Arabie saoudite !

Si une telle éventualité pouvait voir le jour, ce n’est pas seulement la diplomatie turque qui en sortirait renforcée, mais également la diplomatie arabe, qui pourrait ainsi se libérer de la tutelle réactionnaire des pétromonarchies du Golfe. Cette perspective aura d’autant plus de chances de devenir réalité si l’Egypte, une fois qu’elle aura retrouvé sa stabilité, se décide enfin à retrouver le rôle historique qui est le sien dans la région. Un rôle qu’elle ne pourra reconquérir qu’à la condition de dépasser l’horizon de certains intérêts étroits, et de se hisser à la hauteur des enjeux stratégiques qui conditionnent l’avenir de l’ensemble de la région, comme le font, chacune à sa façon, Ankara et Téhéran. Et le Maghreb ?

Cette évolution diplomatique souhaitable, si elle peut être favorisée par le rôle grandissant de la diplomatie turque dans la région et la résistance de l’Iran, devrait avant tout rompre avec les velléités hégémoniques surannées, qui ne correspondent plus aux tendances lourdes structurant le nouvel espace régional arabe. Velléités que continue d’alimenter, malheureusement, un « orientalo-centrisme » en vogue dans les élites politiques et intellectuelles du Machrek arabe, et qui se fourvoie en prenant pour négligeable le rôle géopolitique des Etats du Maghreb. Le dernier échantillon de cet « orientalo-centrisme » nous a été livré par les analyses surréalistes du quotidien libanais Al Akhbar, pourtant proche de la résistance et de la Syrie, qui table sur un axe Le Caire-Damas-Téhéran, qui reste toutefois en l’état actuel chimérique. Ce faisant, cette analyse feint d’ignorer que, dans la réalité, il existe bien objectivement un axe diplomatique Damas-Alger-Ankara-Téhéran qui demande, certes, à être conforté par l’entrée en scène décisive de l’Egypte.

Bien entendu, les Etats qui, comme la Syrie et l’Algérie, cherchent légitimement à contrebalancer le poids de la diplomatie des pétrodollars saoudienne, au sein de la ligue arabe, ne pourront aller jusqu’au bout de cette tendance que s’ils s’ouvrent réellement aux profondes aspirations démocratiques de leurs peuples, ce qui aura l’avantage de renforcer la nécessaire cohésion interne, qui reste un des principaux fondements politiques d’une diplomatie forte, à l’instar du modèle turc.

Mais au-delà de la position diplomatique de l’Algérie, c’est tout le Maghreb qui est appelé à occuper la place qu’il mérite sur la scène régionale et internationale. La diplomatie de la Tunisie postrévolutionnaire continuera, sans aucun doute, à souffrir de la dépendance économique du pays, ainsi que des limites des ressources fiscales de l’Etat tunisien. Mais ces limites ne pourraient-elles pas être compensées par d’autres facteurs qui influent de leur poids historique, au premier rang desquels il faudra bien ranger la bravoure du peuple tunisien, et l’intelligence mêlée de maturité de ses élites sociales et intellectuelles ? L’opposition de plusieurs centaines de manifestants tunisiens à la visite d’Hillary Clinton augure-t-elle désormais des perspectives d’une nouvelle diplomatie, plus soucieuse d’une opinion publique avertie et vigilante ?

La synergie tant attendue avec l’Algérie voisine, appelée à connaître également de grands changements internes, sous la pression aussi bien des revendications populaires que des contraintes géopolitiques régionales, permettrait-elle d’entrevoir des perspectives politiques et diplomatiques susceptibles d’accélérer une décantation plus heureuse au sein de la ligue arabe ? Devant les défis communs auxquels ils sont désormais confrontés, l’Algérie et le Maroc prendraient-ils enfin le chemin d’une réconciliation salutaire, et tant espérée par les peuples qui sont conscients, que la division entretenue notamment par la France et les lobbies israéliens, constitue un frein à l’émergence d’un Maghreb indépendant, prospère et démocratique, capable de conquérir le statut diplomatique qu’il mérite au sein du monde arabe et dans le bassin méditerranéen ?

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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