Georges Corm : « Il y a quelque chose d’artificiel à vouloir mettre tous les musulmans dans une organisation politique »

Eminent spécialiste du Moyen-Orient et de la Méditerranée, consultant auprès d’organismes et de banques

vendredi 7 avril 2006

Georges Corm : « Il y a quelque chose d’artificiel à vouloir mettre tous les musulmans dans une organisation politique »

Peut-on parler d’un retour du religieux ou de la religion à l’échelle internationale ?

Non, il n’y a pas de retour du religieux, mais un recours au religieux par des régimes politiques manquant de vision et d’idéal et souvent de légitimité. Ce recours au religieux s’inscrit dans une certaine continuité historique en Occident dans ses relations avec les autres peuples. La conquête des Amériques puis la colonisation des autres continents par les puissances européennes s’est déroulée sous le signe de la propagation de « la civilisation » et donc du christianisme. Au moment de la décolonisation, on assisté à la création de l’Etat d’Israël, réalisant le rêve d’Herzl d’un « Etat des Juifs », mais avant lui du Pakistan (Etat des purs) qu’une partie des Indous musulmans, encouragés par la Grande-Bretagne, ont insisté pour avoir en dépit de tous les efforts de Ghandi et Nehru pour les dissuader de faire sécession.

Durant le Guerre froide, les trois monothéismes, juif, chrétien et musulman ont été instrumentalisés de façon intensive par les Etats-Unis pour contribuer à faire reculer l’idéologie communiste et à abattre l’Union soviétique. L’Arabie Saoudite et le Pakistan ont été des Etats qui ont soutenu et encouragés cette politique américaine pour des raisons qui leur étaient propres. C’est d’ailleurs sous leur protection et la protection américaine que les groupes de Jihadistes, dont celui du trop célèbre Ben Laden, ont été mis en place pour aller se battre en Afghanistan contre les troupes soviétiques, puis en Bosnie, en Tchétchénie et au Kosovo.

De plus, les Etats-Unis devenus hyper puissance depuis la chute de l’URSS, puisent une justification de leur politique impériale dans le fondamentalisme religieux de certaines églises protestantes qui ont le vent en poupe depuis la présidence de Ronald Reagan (1980-1988). Les Etats-Unis ont toujours connu une vie religieuse assez intense traversée par la vitalité du fondamentalisme de source biblique ou « littéralisme », soit le fait de lire le livre saint d’une façon littérale et non point symbolique ou métaphorique. Il semble que ce type de fondamentalisme ait influencé le fondamentalisme islamique

Du côté musulman, la tradition de panislamisme politique remonte au Sultan ottoman Abdul Hamid qui, à la fin du XIXè siècle, pour lutter contre le dépècement des territoires de l’Empire ottoman par la Russie et les puissances européennes, a encouragé la constitution d’une sorte d’internationale islamique destinée à mobiliser une opposition globale aux ambitions européennes dans le monde musulman. De grands penseurs réformistes comme Jamal el Dine Al Afghani ou Chakib Arslan ou Ahmad Farès Al Chidiac ont participé à ce pan islamisme, mais qui était, à l’époque, ouvert sur l’évolution du monde, les progrès de la science et le recul de l’autocratie et de l’oppression.

Le panislamisme d’aujourd’hui est tout à fait autre chose, même s’il est lui aussi une réaction à la politique occidentale à nouveau très agressive au Moyen-Orient, en particulier l’appui inconditionnel à la politique de colonisation d’Israël et l’embargo si cruel, puis l’invasion de l’Irak. Il a d’abord plusieurs facettes complexes et des couleurs idéologiques très différentes. Il n’est pas possible dans ce cadre de les énumérer, mais on peut dire, en règle générale, qu’il sert aux régimes politiques qui se réclament de lui à compenser un manque de légitimité certain, une corruption forte des élites dirigeantes et leur démission totale face à la domination américano-israélienne du monde arabe et du Moyen-Orient.

Il sert aussi de légitimation aux forces de la contestation des régimes en place. Ces régimes et leurs oppositions instrumentalisent tous deux la religion musulmane dans une surenchère permanente qui font de la laïcité et d’un certain universalisme des valeurs promu depuis la philosophie des Lumières et la Révolution française un repoussoir bien commode, sur lequel ils s’accordent. Du temps du grand réformisme musulman et de la Nahda arabe au XIXè siècle et jusqu’aux années cinquante du siècle dernier, l’islam n’avait pas du tout cette coloration fondamentaliste rigide et fermée qui le caractérise aujourd’hui et qui participe de la perte généralisée des valeurs humanistes dans le monde et de la stupide thèse du choc des civilisations.

N’oublions pas aussi la constitution de l’Organisation des Etats islamiques en 1969 qui regroupe pour la première fois dans le monde moderne des Etats sur la base de la religion de leurs habitants et non sur la proximité géographique ou l’unité linguistique ; elle semble vouloir marquer comme une spécificité irréductible de certaines sociétés qui ne participeraient pas pleinement de l’évolution sociale, scientifique et économique du monde ou ne voudraient pas la partager. Or les sociétés musulmanes sont parfaitement disparates par la langue, les milieux géographiques et l’histoire.

L’islam n’est ni une nationalité, ni un espace géographique, ni un espace culturel comme peuvent l’être la francophonie ou le Commonwealth britannique. C’est une religion universelle, transnationale, translinguistique, trans-ethnique et transculturelle. C’est d’ailleurs bien le message du Coran lui-même. Il y a quelque chose d’artificiel à vouloir mettre tous les musulmans dans une organisation politique. C’est l’erreur qu’avait le catholicisme au Moyen Age et qu’il a payé très cher. C’est aussi l’erreur que fait le judaïsme en voulant s’autocentrer sur l’Etat d’Israël qui lui-même est bâti sur une vision violente des rapports avec ses voisins et le refus des droits palestiniens.

Quelles sont les conséquences des mutations des systèmes d’identités nationales ?

Ces conséquences sont très nombreuses. En fait, dans le monde arabe, l’échec du nationalisme arabe de type séculier et moderne, incarné par Nasser, le parti Baath et le Mouvement des nationalistes arabes, à résister à Israël et à faire l’unité des sociétés arabes dans l’ordre international, a ouvert la voie à la fois aux revendications particularistes, ethniques ou religieuses (sunnites, chiites par exemple) et à la revendication d’une identité englobante, totale et univoque, celle de l’islam, comme si religion et nationalité étaient confondues.

L’échec de la Ligue arabe à réaliser un minimum de solidarité entre Etats arabes est un autre élément de cette désintégration de la personnalité des sociétés arabes. Il s’agit d’une involution très grave et menaçante pour l’avenir, car en tant qu’Arabes, avec nos composantes importantes de Kurdes et de Berbères, de chiites et de sunnites, mais aussi de chrétiens du Machrek, nous ne pouvons pas nous fondre dans un monde musulman largement « imaginaire » où les différentes sociétés dites musulmanes ont des problèmes totalement différents suivant leur histoire propre et leur situation géographique et leurs origines ethniques très diverses.

En Europe, nous assistons à une crise non moins grave. La disparition des nationalismes européens classiques avec leur immense patrimoine culturel et artistique (français, italien, allemand, anglais, etc...) et la mise en place de l’Union européenne, machine aveugle du libre échange et de la globalisation, a créé un malaise identitaire sans précédent dans l’histoire de ce continent. A la génération des hommes politiques issus de la Seconde Guerre mondiale qui avaient une vision forte et idéaliste du monde a succédé une génération d’hommes politiques creux, sans vision d’avenir et qui se sont laissés tenter aussi bien par le thème facile et à la mode du « retour » du religieux que par la fièvre coloniale des Etats-Unis qui se cache derrière.

Le problème du chômage et l’augmentation du nombre d’immigrés en provenance de l’Orient arabe et turc, alors que « la machine » à intégrer et assimiler qui a fonctionné durant la période de forte croissance économique européenne (les « trente glorieuses ») est aujourd’hui totalement cassée, met les immigrés dans une situation impossible et les pousse au repliement sur l’identité religieuse islamique qui remplace un sentiment national introuvable, que ce soit pour son pays d’origine ou pour son pays d’adoption. D’où les tensions partout en Europe au sujet des immigrés et le racisme montant et la phobie de l’islam qui sont venus remplacer l’anti-sémitisme contre les Juifs ou l’ancienne peur du péril « jaune » ou celle plus récente de la subversion communiste.

Les immigrés tombent souvent dans le piège du repli identitaire sur la religion, ce qui confirme la peur de beaucoup d’Européens d’une « islamisation » de l’Europe. C’est un cercle vicieux et infernal.

Le résultat de tout cela, enrobé dans la vraisemblance acquise par les thèses huntungtoniennes sur la guerre des civilisations, c’est la reconstitution de mega identités qui fabriquent des nationalismes virulents, je dirai même des fanatismes civilisationnels. Une mega identité « Occident » dit judéo-chrétien et, en face d’elle, une mega identité musulmane ou arabo-musulmane.

Il y a là une machine folle qu’il faut arrêter, sous peine de désordres, de violences et de guerres additionnelles au quatre coins du monde.

En quoi le cosmopolitisme est une bien meilleure valeur à promouvoir en Europe plutôt que le multiculturalisme ?

Beaucoup d’Européens s’imaginent qu’en singeant les Etats-Unis et en institutionnalisant le multiculturalisme (en fait en accommodant les demandes identitaires de l’islam en Europe), ils pourront gérer la présence musulmane en Europe dont ils ont, par ailleurs besoin, pour atténuer un déclin démographique aux conséquences économiques et financières graves.

Je pense personnellement que le multiculturalisme n’est pas dans la tradition européenne ; même aux Etats-Unis, ce mot recouvre le plus souvent les formes nombreuses de discrimination qui affectent les différents groupes ethniques qui vivent dans la société américaine, mais le plus souvent à ses marges (noirs, hispaniques, arabes, sikhs, autrefois irlandais ou allemands, juifs, etc...).

Le multiculturalisme caractérise en général des sociétés très inégalitaires, alors que la tradition européenne, depuis la Révolution française, est égalitariste. C’est le droit à l’égalité républicaine qui domine la modernité européenne et non le « droit à la différence », expression très contradictoire, la loi étant censée être la même pour tous. De même la laïcité, en tant que séparation de l’espace public et de l’espace privé (religieux ou ethnique) est bien plus forte qu’aux Etats-Unis. C’est pourquoi d’ailleurs, l’institutionnalisation de l’islam en Europe qui réclame de plus en plus un droit à la différence se heurte naturellement à de plus en plus de résistances. Bien sûr, si les immigrés maghrébins et turcs avaient plus de chances d’accès à l’égalité des droits en Europe, il y aurait moins de revendication de droit à la différence sur base identitaire.

Je crois personnellement que le remède est dans le cosmopolitisme, c’est-à-dire dans le respect de toutes les cultures, tous les nationalismes et toutes les religions. Le cosmopolitisme c’est l’acceptation de la diversité du monde, la compréhension des mœurs des autres peuples, mais cela ne veut pas dire l’acceptation de différences identitaires qui veulent s’affirmer dans l’ordre public d’une société fondée sur l’égalité républicaine ou qui veulent aussi imposer leurs spécificités et exigences dans l’ordre international.

Ce cosmopolitisme n’empêche pas, au contraire, le « métissage » culturel et artistique pour employer un terme à la mode ; bien au contraire, songeons à la façon dont la culture européenne a accepté les emprunts à d’autres cultures, ce qui a fait sa force, notamment depuis l’époque de la Renaissance, comme cela a fait, autrefois, la force de la culture musulmane classique qui était si ouverte sur les grandes cultures byzantine, perse et syriaque de l’époque. Je préfèrerai d’ailleurs employer un mot qui a moins de connotation coloniale, comme interaction culturelle. Mais l’égalité républicaine, y compris dans le statut personnel, je ne crois pas qu’il faille y toucher.

Certes, il y a des exceptions et de taille. L’Inde est une grande république multiethnique et multi religieuse ; la petite Suisse l’est aussi. Mais dans les deux cas, le principe politique de base est l’égalité et le fonctionnement démocratique du fédéralisme qui est territorial et non communautaire, même s’il y a recoupement partiel.

Les musulmans, les chrétiens et les Juifs devraient réfléchir moins passionnellement sur ces problèmes en Europe. Il y a déjà suffisamment à faire pour apaiser la dynamique israélienne d’extension des colonies de peuplement et la fièvre identitaire islamique qui lui répond et répond à l’arrogance insupportable de la politique américaine au Moyen-Orient.

Regardons par ailleurs, aujourd’hui, ce qui s’est passé au Liban ou en Yougoslavie ou ce qui se passe en Irak, le communautarisme est une maladie qui ronge le corps social. Du multiculturalisme au communautarisme il n’y a pas vraiment de ligne de séparation.

En ce moment, hormis l’Extrême-Orient et l’Inde qui sont les zones les plus peuplées du monde, un énorme malaise affecte l’Occident et l’Orient, en leur propre sein, comme dans leurs relations réciproques devenues morbides. Je pense qu’il y a une crise grave des trois monothéismes qui sont totalement instrumentalisés par des systèmes politiques en manque d’assurance, de légitimité et de vision.

La solution facile, c’est le recours au religieux pour masquer cette énorme crise de « refondation », comme dirait Hanna Arendt. Le religieux est employé, en Orient comme en Occident, pour masquer les graves problèmes profanes auxquels nous sommes confrontés, cependant que les trois monothéismes semblent perdre toute capacité de s’élever au spirituel qui fait tant défaut. Ce ne semble pas être le cas du bouddhisme et de l’Hindouisme, les deux grandes religions de l’Asie non musulmane. Cela devrait nous faire réfléchir, à nous autres qui appartenons aux sociétés monothéistes.

Comment se traduit cette crise inachevée de la refondation de l’Occident ?

Je trouve très éclairantes les analyses de la grande philosophe allemande, Hanna Arendt, sur cette question. Dès les années cinquante du siècle passé, elle fait, en effet, supporter aux Etats-Unis une responsabilité majeure dans l’échec de la refondation de l’Occident, question ouverte par la fin du Moyen Age et les guerres de religion. Les idéaux de la révolution américaine, qui est la première matrice des révolutions modernes (si l’on excepte la révolution religieuse anglaise sous Cromwell), ont été abandonnés par la classe politique américaine qui s’en est écartée de plus en plus, comme le montre Arendt. Ce que nous voyons aujourd’hui de fureur vulgaire et guerrière de la politique américaine n’est que la continuation de ce qu’Arendt décrivait déjà il y a un demi siècle.

Face à cette crise américaine, l’Europe se tient quoi, embourbée dans son manque de croissance économique, son embarras devant l’augmentation des flux migratoires dont elle a pourtant besoin, le refus de s’autonomiser politiquement par rapport aux Etats-Unis et de tendre une main au reste du monde qui ne soit pas faite d’hypocrisie sur le respect des droits de l’homme, de néo-libéralisme doctrinaire et de droit d’intervention humanitaire qui déguise la permanence des anciennes pulsions coloniales ou du néo-colonialisme qui s’exerce dans les Balkans et dans l’environnement direct de l’Europe.

Pour éviter l’instrumentalisation politiques des 3 religions monothéistes, vous appelez la création d’un « pacte laïque » à l’échelle internationale

Oui, cela me paraît indispensable pour arrêter ce recours politique, insolent et tragique à la fois, à la religion que l’on a laissée envahir les espaces publics non seulement nationaux, mais aussi internationaux, et cela faute de vision et d’idéal humaniste renouvelé et débarrassé de l’hypocrisie ambiante ou de la langue de bois pratiquée par les diplomaties américaines ou européennes. De même que face à la condition ouvrière épouvantable du milieu du XIXè siècle, Marx avait poussé le cri de ralliement de « prolétaires de tous les pays unissez-vous ! », je pense aujourd’hui que tous ceux qui sont révulsés par cette instrumentalisation hautement politique du religieux devraient trouver les moyens de se rassembler et de sauver l’idée républicaine du naufrage actuel.

Pour cela, encore faudrait-il reconnaître et accepter la diversité des « républicanismes » qui ont germé dans le monde après la révolution française, en Russie, au Moyen-Orient, en Chine, aux Indes et ailleurs, même si ce républicanisme n’est pas une copie conforme de ce que souhaiteraient les puissances occidentales. Il faut surtout dégager l’espace public international des revendications identitaires et politiques d’origine religieuses, qu’elles proviennent des nouveaux évangélistes américains et des partisans de la guerre des civilisations ou du judaïsme et de l’Etat d’Israël ou des Etats qui se définissent « islamiques » et prétendent avoir à cœur la solidarité et le bien-être des musulmans partout dans le monde, mais qui restent totalement passifs devant l’hégémonie américano-israélienne devenue insupportable au Moyen-Orient. Le droit international ne peut être à double vitesse ou s’appliquer avec la plus grande brutalité dans certains cas (l’Irak) et être totalement piétiné dans d’autres (Palestine).

Il faut réclamer des espaces publics nationaux et internationaux qui ne soient pas infestés de revendications identitaires plus ou moins morbides, des espaces où les vrais problèmes politiques économiques et sociaux soient discutés hors des approches débilitantes de dialogue des cultures et des religions ou de guerres des civilisations.

C’est à cela que doivent s’atteler les républicains du monde entier en unissant leurs efforts et en évitant les combats de diversion, tel celui du voile islamique en France ou celui sur la mention du patrimoine chrétien de l’Europe dans la constitution européenne. La religion doit être respectée et acceptée par les républicains, mais elle ne doit pas non plus envahir l’espace public et empêcher la rigueur de la discussion politique véritable.

Propos recueillis par la rédaction

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