Gaza : un avant et un après

Un seul défi. Et il n’est pas du côté palestinien. Les Israéliens peuvent-ils s’abstraire de leur ment

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mercredi 4 février 2009

Gaza : un avant et un après

La poursuite de la contestation condamnant l’agression israélienne dans plusieurs capitales du monde ce week-end, plus d’une semaine après l’arrêt des bombardements, est la révélation qu’un séisme d’une dimension planétaire a ébranlé la conscience du monde. Gaza est un moment historique qui nous convoque à réinterroger notre être au monde, notre rapport à l’Histoire, à la philosophie de l’Histoire, notre rapport à l’Autre, notre vivre ensemble : en somme à repenser notre rapport au monde et notre vision de celui-ci.

Les événements historiques de cette première décennie de ce troisième millénaire (11 septembre 2001, l’invasion de l’Irak, la chute de Kaboul, la guerre du Liban ...) n’ont pas la résonnance et l’ampleur de cette tragédie : des décombres de Gaza, de ces corps ensevelis, s’élève le grand cri de l’injustice lancé à la face du monde.

La justice est la colonne vertébrale de la paix. Le chaos qui plane dans cette région et ces guerres à répétition déstabilisent notre présence au monde. Une idée manifeste traverse la contestation mondiale : la volonté de laver la face de l’humanité de cette souillure qui la marque depuis soixante ans - l’injustice faite au peuple palestinien.

Gaza est l’événement philosophique par excellence de cette décennie et, de ce fait, elle est et demeure la tâche de la pensée. C’est pour cette raison que nous sommes dans l’urgence d’y répondre et de dénoncer cette mise au pas éditoriale de l’espace médiatique lorsqu’il s’agit de traiter la question proche-orientale. Il y va de l’honneur du pluralisme médiatique, de notre honneur en tant qu’homme, et aussi de l’honneur de l’histoire de la France, qui a fait de la critique le synonyme même des Lumières.

Gaza marque une césure dans la lecture philosophique de l’Histoire qui prédomine depuis l’Age Moderne. La fin de l’Histoire vulgarisée par le texte de Fukuyama sur fond de lecture de pensée hégélienne place les valeurs libérales de l’Occident comme le sens ultime de l’histoire. Cette histoire, après la fin du communisme, signe le triomphe du libéralisme et avec elle de l’occidentalisation du monde. Sous cette orientation philosophique, tout ce qui arrive dans le monde est extérieur à celui-ci car rien ne peut venir affecter la vérité de l’histoire qu’incarne l’Etat moderne, occidental.

Gaza est le théâtre de l’Histoire car elle oppose le représentant de l’âme occidentale et l’Etat qui revendique l’excellence de « la Morale et de la Justice » à une organisation orientale qualifiée par l’Occident de « terroriste » alors qu’elle lutte pour sa reconnaissance. Gaza est la mise à nue de la face cachée qu’est la terreur dans l’Etat démocratique et elle révèle le nihilisme de la logique coloniale dans toute sa plénitude.

La lutte pour la reconnaissance des droits nationaux des Palestiniens face à un Etat créé par décision de l’ONU - l’Occident à l’époque, pour payer sa dette de la barbarie orchestrée par l’Europe envers les Juifs, ouvre de nouveau la question du sens. Il ne s’agit pas de la fin de l’Histoire mais de la fin d’une histoire : celle du devenir monde de l’Occident.

Sans omettre d’ajouter que l’armée la plus morale du monde moderne, la justice des hommes attend de juger ses généraux pour crimes de guerre et le tribunal de l’Histoire intégrera l’idéologie sioniste au même titre que le nazisme et le fascisme. Gaza n’est qu’une station de la problématique Orient-Occident qui a marqué l’histoire du monde depuis les premières confrontations des guerres médiques et puniques.

Sur le plan historique, rappelons aux Français un épisode sanglant de leur histoire : les massacres du 8 mai 1945. Ils furent le point de non retour en radicalisant toutes les forces politiques en présence, qui a donné naissance à l’insurrection nationale en 1954 où l’auteur de la fameuse citation « La France c’est moi » en 1936, Ferhat Abbas, ne parlait plus qu’au nom de la République algérienne après ces massacres. L’intransigeance coloniale a fait du défenseur de l’assimilation un nationaliste convaincu. L’Algérie et la France n’ont pas fini, à ce jour, de vivre les séquelles de cette fin tragique de la colonisation.

Pour ce qui concerne la Palestine, commençons par rappeler qu’en 1947, les Arabes avaient refusé la décision de l’ONU du partage de la Palestine. Un partage jugé inique puisqu’il donnait à Israël 55% des territoires pour un peuple qui ne comptait que le tiers de la population. Et la voix de l’ONU traduisait la volonté occidentale. Pourquoi un peuple qualifié de bédouins, frustre, inculte et impropre à s’élever à l’ordre des Nations avait-il dit non au partage ? A quelle logique répondait cette décision ? A une logique de droit et de justice ? Ou répondait-elle seulement à la logique des rapports de force ? La force n’est pas le droit.

Rousseau nous rappelle, avec raison, l’inconsistance de la force car celle-ci change sans cesse de maître. Signalons aussi que ce plan de partage, qui prévoyait 45% des territoires aux Palestiniens, est mort pour donner vie à la résolution 242 de 1967 qui ne leur laisse que 22% des territoires. Et les dits 22% se partagent entre une bande de Gaza ravagée et une Cisjordanie occupée et divisée en enclaves dans laquelle les colonies et le mur de séparation empiètent sur les 40% de sa superficie. L’ensemble des chefs d’état israéliens n’ont jamais négocié pour l’équation paix contre territoires.

Ils s’inscrivent tous dans la logique de Ben Gourion que résume sa devise « La paix contre la paix », reprise ensuite par l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, Moshe Dayan dans une conférence de presse à Tel-Aviv :« La question n’est pas quelle est la solution ? », mais « comment pouvons-nous vivre sans solution ?* ».

Le summum de cette logique qui réduit la paix à une coquille vide, a été atteint par Barak et Sharon lorsqu’ils ont propagé le grand mensonge relayé par la presse occidentale : « Israël n’a pas de partenaire pour la Paix ».

Sharon, après le 11 septembre, a qualifié l’homme qui a reconnu l’Etat d’Israël en 1988 à Alger sans rien obtenir en retour que l’espoir d’un hypothétique Etat Palestinien différé à l’infini en ces termes : « Arafat, c’est notre Ben Laden. » La sanction est tombée. La mise à mort politique d’Arafat est proclamée, sa mort physique ne fera que suivre. La simple protestation qu’osait émettre Arafat est refusée aux Palestiniens. L’autorité palestinienne, de concession en concession, s’achemine vers l’affaissement total.

C’est pour cette raison que le processus de paix entamé depuis Oslo est une véritable mascarade. Le visage machiavélique de ce processus s’est dévoilé lorsque l’autorité palestinienne a révélé sa mission d’anéantir le Hamas, et graver par le fer sur le front des Palestiniens la sentence de l’ancien chef d’état- major de l’armée Moshe Ya’alon : « Faire rentrer profondément dans la conscience des Palestiniens qu’ils sont un peuple vaincu* ».

Le Monde, dans un sursaut tardif, même en voulant retrouver le sens de la déontologie, dans son éditorial du 22 janvier Après Gaza, utilise le terme « La victoire militaire d’Israël » pour une agression et des actes qualifiés par des organisations des droits de l’homme de crimes de guerre. Une façon implicite de donner une légitimité à l’agression. L’article du Monde se termine par une requête qui sonne comme un aveu : « Plutôt que de pousser les Palestiniens les uns contre les autres, le temps est venu de travailler à leur réconciliation ».

Pourquoi avoir misé depuis la première intifadha de 1987 sur la carte de la division qui s’est terminée par un bain de sang en 2007 ? Pourquoi avoir encouragé la logique de l’affrontement entre l’autorité palestinienne et le Hamas depuis la victoire électorale de ce dernier en 2006 ? Comment peut-on interpréter le fait de l’avoir sollicité pour participer aux élections pour le diaboliser ensuite et le transformer ainsi en cible potentielle ? La mise à mort politique de celui-ci s’inscrivait dans la même logique que celle d’Arafat.

Simplement, cette fois-ci, la mort physique n’a pas suivie. Il y avait un écueil, et il était de taille : la volonté de vivre debout des Gazaouis. L’agression sur Gaza - une guerre planifiée par Israël - n’est que la mise en œuvre du rêve sioniste : l’asservissement de la volonté palestinienne. Ce que l’autorité palestinienne, le bras supplétif du Tsahal dans la logique des accords d’Oslo, n’a pas pu réaliser, l’armée israélienne devait l’accomplir : la chute du Hamas. Ce dessein n’est pas seulement un objectif stratégique pour Israël, mais il l’est aussi pour l’autorité palestinienne et le Quartette.

Si Israël était l’ennemi historique du Fatah d’Arafat, en se fourvoyant dans l’impasse des négociations et en faisant de la paix un choix stratégique, le Fatah et Israël sont devenus des alliés objectifs. Des alliés où il n’y a place que pour le maître et son vassal. Leur seul accord des négociations reposait sur la chute du Hamas. Pourquoi l’autorité palestinienne a-t-elle fait sienne la stratégie israélo-américano-européenne ? C’est l’existence même du Hamas qui pose problème car celui-ci revendique le retrait total, sans aucune condition, des territoires occupés après 1967.

Un retrait sans condition signifie que le retrait n’équivaut pas à une reconnaissance de l’existence d’Israël. Le Monde ne nous dit pas sur quel programme politique la réconciliation à laquelle il appelle se fera. Sur le postulat tacite des accords d’Oslo ou sur celui de la résistance ? C’est pour cette raison que toutes les voix qui appellent à une reprise des négociations dans l’esprit des accords d’Oslo nous préparent une huitième guerre plus meurtrière encore.

La seule question qu’une personne sensée doit se poser est celle-ci : que faire avec l’Etat d’Israël ? Si vraiment celui-ci est préoccupé par la paix qu’il applique alors la résolution 242 de 1967. Le processus de Paix « formolisé* »depuis Oslo n’a pour finalité que l’imposition à une autorité palestinienne les thèses israéliennes afin que l’accord conclu se substitue à la résolution de l’ONU. Si Israël se considère comme un partenaire de paix, la résolution 242 de L’ONU qui n’offre que 22% des 45% des territoires qu’elle a octroyés aux Palestiniens est plus que généreuse pour les Israéliens. C’est pour cette raison aussi que les conditions réitérées par l’Europe envers le Hamas sont un non sens politique.

Le Hamas ne remet pas en cause la réalité d’Israël. Mais le passage de la reconnaissance de la réalité d’Israël à la légitimation de son existence n’est pas une simple vue de l’esprit : des centaines de roses blanches saccagées par l’armée israélienne à Gaza se dressent sur la route qui y mène.

Pour paraphraser Shakespeare, ce qui a été fait ne saurait se défaire. La paix a été brisée à Gaza. Le mot approprié pour la circonstance est la trêve. La légalité de l’Etat d’Israël est doublement problématique : sur le plan historique comme sur le plan théologique. Sur le plan historique, le projet sioniste s’inscrit pleinement dans la logique occidentale du XIXème siècle : Israël est une entreprise coloniale.

Sur le plan théologique, le projet sioniste, de guerre en guerre, et la dernière encore plus, ne fait que renforcer la thèse de ceux qui considèrent le sionisme comme une « Hérésie » par rapport aux enseignements de la « Sainte Thora » et ne fait que vivifier le débat sur « la difficile conciliation entre Alliance et Etat dans la tradition politique juive.[1] »

Si la question « On ne discute pas avec les terroristes » allait de soi pour la conscience occidentale, que dire alors pour ceux qui disent aujourd’hui : peut-on parler de Paix « avec des assassins ? » Et les assassins d’aujourd’hui ont par le passé exproprié, chassé, tué, occupé et humilié la population palestinienne !

Dans le monde arabe, la Paix comme choix stratégique prônée par les Etats depuis trois décennies a été battue en brèche. Le mur s’est fissuré. Le fossé qui sépare les gouvernants de leurs populations ne fait que se creuser. Des populations entières se sentent blessées et révoltées. Un schisme s’est produit dans le monde arabe entre l’option de la résistance et celle de la paix. La Nakba de 1948 a produit une grande mutation politique dans le monde arabe. Celui-ci n’est pas à l’abri d’un bouleversement stratégique. Gaza, plus que le Liban, mobilise la population arabe et musulmane.

Les populations arabes, muselées politiquement, voient dans leurs Etats de simples régimes sécuritaires préoccupés plus par leur survie que par la solution de leurs problèmes. En les brimant et en leur refusant l’accès au politique, ces Etats se transforment en force d’occupation empêchant l’émancipation des peuples.

La similitude avec la population palestinienne n’est pas loin. La situation est explosive. Gaza a démontré la caducité des armées arabes et de leurs Etats. La mort d’Arafat a signé réellement la fin de l’idéologie nationale telle qu’elle a sévi depuis les années 50. Ce ne sont plus les Etats qui résistent mais des organisations sociales. La société ne peut plus supporter ni admettre indéfiniment que l’Etat sensé incarner sa volonté se dresse constamment contre elle.

Il est difficile après les massacres de Gaza, de lire Levinas et de regarder les documentaires sur les camps de concentrations sans que l’image de Gaza ne vienne ternir le message. Mais nous continuerons à jeter les ponts avec l’Autre car nous sommes convaincus qu’exister c’est aller avant tout à sa rencontre. Seule cette orientation est garante de notre humanisme. Le respect de l’Autre, c’est lui permettre d’exprimer librement son être. Ce n’est ni la négation de celui-ci ni son invitation dans la sphère publique pour lui demander de neutraliser son identité, c’est savoir que l’Autre « a une bouche et pas seulement des oreilles.[2] »

Les médias ont démontré qu’ils ont tous interprété la même partition. Un seul compositeur les a inspirés depuis le 27 décembre. Le « Big Brother » d’Orwell n’avait pas pour seule résidence l’autre côté du mur de Berlin. Comment ne pas se sentir blessé et révolté à la fois lorsqu’une grande manifestation comme celle du 24 janvier 2009 à Paris n’a pas été relayée par aucune chaîne de télévision publique ? Ceux qui étaient dans la rue ce jour là étaient –ils des citoyens de seconde zone ? Qui définit l’intérêt et l’utilité publics ? Et sur quels critères ? Cette voix qui battait le pavé à Paris n’a aucun relais politique ! Une bonne partie de la population n’a pas d’existence médiatique, donc de représentation politique.

L’esprit du « Code de l’indigénat[3] » est toujours présent dans la République.Gaza est le lieu de la fracture médiatique. La manifestation de Paris a été transmise par Al Djazeera le soir même. Même pour des évènements se déroulant sur le sol national, nous sommes amenés à aller chercher l’information sur des chaînes satellitaires. Voilà à quoi le Big Brother nous a réduits lorsqu’il s’agit de traiter de la politique extérieure de la France au Proche-Orient.

Ceux qui dénonçaient les images diffusées par des chaînes arabes, principalement El Djazeera, comme étant des images brutes, donc non policées et aseptisées car ne s’inscrivant pas dans la pensée médiatique unidimensionnelle, nous leur répondons que la vérité n’est choquante que pour ceux qui veulent la cacher. Nous jetons des draps blancs sur l’enfance assassinée et nous mettons un nom sur le visage lugubre de la mort. Le contrat moral qui nous unissait à cet univers médiatique est définitivement rompu. C’est pour cette raison qu’il est vital que cette population, principalement la population musulmane, investisse l’espace médiatique pour la sauvegarde et la défense de l’esprit public.

Il faut également noter que le CRIF, parlant au nom des Juifs de France, se dit solidaire de l’Etat d’Israël. Un attachement viscéral à celui-ci sans aucune distance critique. Aucune capacité d’objectivation n’est faite pour distinguer entre la politique du gouvernement et l’Etat d’Israël. Ceux qui manifestaient pour la Palestine défendaient une cause et non un Etat.

Ils n’étaient pas dans la rue en tant qu’Arabes ou Musulmans mais en tant que Français dénonçant l’injustice et condamnant un Etat qui se dit ami de l’Europe.

Que les Français Juifs sachent que l’honneur de la France durant la guerre d’Algérie a été sauvé par Sartre dans sa préface du livre de Fanon Les Damnés de la terre  en 1961, Henri Aleg dans La Question en 1958 et l’Affaire Audin 1957-1958 de Vidal-Naquet. Ils représentaient une minorité à l’époque, mais en se rangeant du côté de la Justice, ils ont apporté à la France la même charge symbolique que la Résistance face au Gouvernement de Vichy.

Gaza ouvre une nouvelle histoire dans notre rapport au monde. Si l’ère néoconservatrice de Bush a été dominée par la « guerre contre le terrorisme », « l’axe du bien contre le mal », le Hamas, par sa résistance à partir d’un ancrage national, nous libère définitivement de l’épouvantail d’El Qaïda. C’est la première fois dans un conflit où toutes les thèses chères à El Qaïda sont présentes, qu’elle en était quasiment absente. Les déclarations de ses deux dirigeants survenues quelque temps après l’agression n’ont eu aucune prise sur le cours des évènements.

Même l’intervention de Ben Laden est restée lettre morte. C’était une voix désincarnée, la voix d’un revenant, que la gravité de l’heure et la grandeur de la résistance reléguaient dans les méandres de l’Histoire. Hamas signe définitivement la mort de l’idéologie d’El Qaïda. La contestation et la résistance n’ont sens et valeur que lorsqu’elles reposent sur une réalité nationale. Le sol est le socle à partir duquel la résistance puise sa légitimité et fait entendre sa voix.

El Qaïda, cette nébuleuse organisation créée par l’Amérique et l’Arabie Saoudite, n’est que l’image agrandie d’une autre nébuleuse téléguidée elle-aussi par les services de sécurité algériens, le GIA (Groupe Islamique Armé). Ils ont le même mode opératoire, obéissent à la même logique idéologique et produisent la même finalité : la mise en spectacle baroque des victimes dans leurs opérations meurtrières, la guerre à toute organisation islamique s’engageant dans un processus politique et ont pour finalité le renforcement de la dictature et du népotisme dans le cas de l’Algérie, et l’avènement d’une Amérique impérialiste sur la scène mondiale dans le cas d’El Qaïda. Du GIA à El Qaïda, du terrorisme local au terrorisme international, la même logique est en œuvre. Ben Laden n’est que l’autre nom de Djamel Zitouni (chef du GIA en 1994).

Il est très utile à tout observateur que veut comprendre le terrorisme dans sa version planétaire et l’attitude prônée par la communauté européenne, l’Amérique, Israël et l’autorité palestinienne envers le Hamas de bien méditer le cas de l’Algérie.

Il suffit de regarder l’Algérie actuelle pour saisir l’ampleur de la catastrophe. Toutes les peurs invoquées pour légitimer l’arrêt du processus électoral sont plus que présentes dans l’Algérie d’aujourd’hui : une économie du bazar, une présidence à vie, une opposition inexistante, une jeunesse désenchantée car aucune ouverture politique ni économique ne se dessine à l’horizon. Il a fallu plus d’une semaine après l’agression pour qu’une marche spontanée ait lieu et qui se termine par des interpellations… L’Algérie n’est plus que l’ombre d’elle-même, à l’image de son président agonisant. Un nom plus qu’une réalité[4].

Le Hamas libère à jamais les Musulmans de la charge de plomb que représente El Qaïda. Les Musulmans, dans toute leur histoire, n’ont jamais suivi des chefs virtuels, ni obéi à une logique suicidaire et meurtrière. L’esprit de sacrifice n’a de valeur que dans la grandeur de la cause qu’il sert.

Enfin, peut-on dire que l’idée d’une Paix au Proche-Orient est envisageable ? De l’ordre du possible ? Comment procéder ?

Commencer par maintenir la mobilisation de soutien à la Palestine pour continuer à dénoncer les actes criminels de l’entité sioniste et être une voix dissonante dans le discours de pensée médiatique unidimensionnelle.

Demander le retrait immédiat et sans condition des territoires occupées par Israël depuis 1967 comme preuve réelle et tangible de son désir de paix.

L’Occident et l’Etat d’Israël admettent que le projet sioniste est le prolongement de la logique de conquête coloniale qui a jalonné leur histoire tout au long du XIXème siècle. Et ainsi se sentir responsable du malheur qu’ils ont causé aux Palestiniens depuis soixante ans.

Les sionistes d’Israël, dans un élan plein de ferveur, à l’image de leur prière devant le temple de Lamentations, demanderont pardon aux Palestiniens.Face à un repentir sincère, le futur président palestinien soumettra par voie référendaire la question de la paix à la population qui l’acceptera.

Un seul défi. Et il n’est pas du côté palestinien. Les Israéliens peuvent-ils s’abstraire de leur mentalité dominatrice et voir dans le Palestinien un égal à qui on demande pardon ? Tous les pays qui soutiennent inconditionnellement Israël ont un passé colonial lourd (extermination et esclavage). L’histoire de la décolonisation a démontré que l’équation occupant-occupé a toujours été une lutte à mort. Les Israéliens peuvent t–ils relever ce défi ? En être l’exception ? Toute la question est là.

La présence musulmane doit saisir l’enjeu philosophique qu’ouvre après Gaza. Une nouvelle histoire s’écrira avec elle ou sans elle. Sans elle, qu’elle sache que l’histoire se fera à ses dépends et encensera les défenseurs du choc de civilisation dont la loi sur le voile n’était que le premier tempo. Avec elle, par sa sensibilité, elle fera de la diversité qui caractérise le paysage et l’histoire de la France un véritable levier dont la France sortira encore plus grande. Et de cette grandeur, un grand pas pour la justice dans le monde.



[1] Voir l’article de Pierre BIRNBAUN « La question du politique, de l’Alliance à l’Etat », dans Philosophie et judaïsme, Critique, Janvier-Février 2008, pp 68-79.

[2] Franz ROSENSWEIG, Foi et Savoir, p.159, cité par Gérard BENSUSSAN, « Franz ROSENZWEIG, une pensée toujours nouvelle », in Critique, op, cit.

[3] Le code de l’indigénat a été adopté en 1881 et appliqué aux colonies en 1887. Il distinguait entre deux catégories de citoyens : les citoyens français et les sujets français. Les sujets français, les indigènes, sont un ensemble impropre qu’il faut séparer de la nation véritable parce qu’il menace son authenticité. Même s’il a été aboli officiellement en 1947, dans la pratique, ce code a perduré en Algérie jusqu’à l’Indépendance en 1962.

[4] Le traitement médiatique de la guerre sur Gaza est identique à celui qui a été fait lors de la décennie rouge en Algérie. Le même climat d’intoxication des années 1992-1998 a été reproduit durant la guerre sur Gaza. Les thèses des Eradicateurs algériens comme celles de l’Etat d’Israël ont été repris par la France officielle et les médias. Les mêmes plumes qui sont au service d’Israël l’ont été pour les généraux. L’assassinat de Hachani, la personne qui aurait pu changer la donne politique en Algérie, le 22 novembre 1999, prouve qu’en ce pays sévit réellement un intégrisme éradicateur, un véritable terrorisme stratégique. Par cet assassinat, les Eradicateurs ont signé la mort du FIS (Front Islamique du Salut) mais pas celle du GIA. Celui-ci, à l’image d’EL Qaïda, à l’éternité devant lui. D’où l’importance capital du sens que prend la résistance du Hamas. Un grand oui est donc accordé au djihadisme international avec tous les mystères qui entourent les commanditaires pour continuer à voir dans l’Islam même, la source du terrorisme. Un combat acharné est mené contre toute organisation islamo-nationaliste car elle incarne une véritable dynamique citoyenne qui remet en cause les intérêts de ceux qui asservissent leurs peuples.

 

* les citations en astérisques sont à consulter sur le site internet : http://www.republique-des-lettres.fr/10326-conflit-israelo-palestineins.php

« Formoliser le processus de paix » est une expression de Dov Weizglass, chef de cabinet d’Ariel Sharon, dans une interview accordé au quotidien israélien Ha’aretz en 2004  : le formol a pour principal intérêt d’empêcher les corps morts de se détériorer allant jusqu’à créer, parfois, l’illusion qu’ils sont encore en vie. Cette citation est à l’adresse web indiquée.

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Ancien professeur à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger

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