François Denord : « Le discours néo-libéral a envahi la vie publique jusqu’à former une vulgate. »

Chargé de recherche au CNRS, François Denord est l’auteur du livre « Néo-libéralisme version français

mercredi 28 novembre 2007

François Denord : « Le discours néo-libéral a envahi la vie publique jusqu’à former une vulgate. »

Contrairement à une idée reçue, le néo-libéralisme français ne vient pas tout droit de Grande Bretagne ou des Etats-Unis ?

On associe souvent le néo-libéralisme au gouvernement Thatcher ou à la présidence Reagan. En réalité, les origines de cette idéologie politique sont bien plus anciennes et largement européennes. Le néo-libéralisme constitue initialement une réponse à la crise économique des années 1930 et une réfutation des doctrines qui donnent alors le ton : le socialisme et le corporatisme.

L’histoire du néo-libéralisme débute avec la tenue à Paris du Colloque Walter Lippmann en août 1938. Des économistes, des hauts fonctionnaires, des patrons et des intellectuels participent à cette réunion internationale organisée en l’honneur d’un influent journaliste américain. Certains sont devenus célèbres comme Raymond Aron, Jacques Rueff ou l’économiste autrichien Friedrich Hayek, futur prix Nobel d’économie.

Leur objectif était double. Mettre sur pied un mouvement international contre l’économie planifiée et promouvoir un libéralisme nouveau qui puisse servir de base à un programme de gouvernement. Côté mouvement international, le Colloque Lippmann a notamment suscité la création après la Seconde Guerre mondiale de la Société du Mont-Pèlerin, une organisation qui depuis 1947 réunit tous les deux ans des universitaires, des hommes politiques et des représentants patronaux.

C’est la maison mère de nombreux think tanks contemporains. Côté libéralisme rénové, le Colloque Lippmann a engendré une définition du néo-libéralisme comme politique économique. Il ne s’agit pas de défendre le libéralisme classique, mais de construire un Etat libéral.

Le néo-libéralisme a ainsi été conçu pour préserver l’ordre libéral tout en admettant qu’un certain nombre d’interventions de l’Etat sont légitimes. Il doit d’abord se désengager du secteur productif et faire sauter les verrous réglementaires, législatifs ou corporatifs qui entravent la libre concurrence. Le néo-libéralisme comporte ensuite un versant plus pragmatique.

Il entend créer un cadre légal favorable au marché, suppléer l’initiative privée là où elle s’avère défaillante, inciter à la concentration industrielle ou, au contraire, la freiner. Et parallèlement à ces grands chantiers, il confie à l’Etat le soin d’adapter le droit aux évolutions économiques, de sanctionner les fraudes et, malgré tout, de venir en aide aux plus démunis. Sans ce filet social, les progrès du néo-libéralisme auraient été impensables dans un pays comme la France.

Quel est le néo-libéralisme de Louis Rougier qui a contribué à la structuration du néo-libéralisme en France et sur le plan international ?

Qu’il s’agisse de philosophie, de politique ou d’économie, Louis Rougier est un auteur aujourd’hui tombé dans l’oubli. L’histoire ne retient en général que son rôle d’intermédiaire, en partie autoproclamé, entre le régime de Vichy et la Grande-Bretagne, et des ouvrages comme Mission secrète à Londres, dont l’un des objectifs, outre le plaidoyer pro domo, est d’accréditer la thèse d’un double jeu du maréchal Pétain

Louis Rougier fut pourtant l’organisateur du Colloque Walter Lippmann. C’était un philosophe relativement marginal dans le paysage académique français de l’entre-deux-guerres : il rejetait le rationalisme qui formait à l’époque la tendance dominante chez les philosophes universitaires, mais il n’adhérait pas pour autant à une démarche métaphysique ou spiritualiste.

Il se voyait volontiers comme un franc tireur. Sur certains plans, il était très avant-gardiste : il se passionnait pour les sciences, pour la logique et pour les travaux du Cercle de Vienne. En même temps, il avait des sentiments mêlés vis-à-vis de la démocratie : sans être royaliste ou fasciste, il croyait dans la nécessité d’un gouvernement des élites, bien distinctes des masses qu’il avait en horreur.

Louis Rougier disposait de peu de soutiens auprès des philosophes français. En revanche, il a su s’attirer la sympathie d’économistes et de certains cercles patronaux. Il était certes spécialiste de philosophie scientifique mais il avait également travaillé sur le lien unissant Réforme et esprit du capitalisme et, en s’intéressant aux mystiques religieuses, en était venu à la politique puis à l’économie.

Louis Rougier avait également une stature internationale. Il avait effectué des missions à l’étranger pour le compte du gouvernement français et donné des conférences à l’Institut universitaire des hautes études internationales de Genève, lieu où enseignent à l’époque Wilhelm Röpke, Ludwig von Mises et bien des ténors du libéralisme.

Pour expliquer son néo-libéralisme, Louis Rougier avait souvent recours à une métaphore automobile : « Etre néo-libéral, ce n’est pas, comme le "manchestérien", laisser les voitures circuler dans tous les sens, suivant leur bon plaisir, d’où résulteraient des encombrements et des accidents incessants ; ce n’est pas, comme le "planiste", fixer à chaque voiture son heure de sortie et son itinéraire ; c’est imposer un Code de la route tout en admettant qu’il n’est pas forcément le même au temps des transports accélérés qu’au temps des diligences ».

Cette métaphore présuppose l’insertion de l’ordre marchand dans des structures institutionnelles (le marché n’est pas quelque chose de naturel). Elle définit le type d’intervention qui correspond à une politique économique libérale : l’Etat fixe le cadre juridique au sein duquel la concurrence se déploie et l’adapte en fonction des transformations économiques et sociales. Elle indique enfin la nature de l’Etat néo-libéral : c’est un régulateur de conflits, abstentionniste dans la sphère de la production et des échanges, mais prêt à sanctionner les écarts de conduite par le droit et la justice.

Quelle a été la position des tenants du néo-libéralisme sous l’occupation allemande ?

Peu avant la guerre, les néo-libéraux français ont connu leurs premier succès politiques : le gouvernement Daladier était ainsi revenu sur plusieurs mesures phares du Front populaire. Ils s’étaient même dotés d’une organisation : le Centre international d’études pour la rénovation du libéralisme. Elle disparaît dès 1940, après ne s’être réunie que quatre ou cinq fois. Son secrétaire général, Louis Rougier, connaît une singulière destinée.

Il tente vainement d’obtenir un accord secret entre Vichy et Londres puis rejoint les États-Unis en décembre 1940. Par son refus de reconnaître la légitimité de la France combattante, son nationalisme et sa dénonciation véhémente du blocus anglais contre la France, il se coupe de la plupart des intellectuels français en exil. Epuré à la Libération, il est mis à la retraite d’office de l’Education nationale en 1948.

Les partisans du néo-libéralisme ont pris durant la Seconde Guerre mondiale des orientations différentes et souvent antagonistes : certains sont entrés dans la Résistance intérieure ou ont rejoint Londres, d’autres ont soutenu le régime de Vichy, voire y ont joué un rôle de premier plan. Une minorité ne s’est pas engagée ou a dû s’exiler.

On compte ainsi parmi les tenants du néo-libéralisme des années 1930 aussi bien le ministre de la Justice du maréchal Pétain (Joseph Barthélémy), que l’un des « sages » du Comité général d’études de la Résistance (René Courtin), aussi bien des partisans de la Révolution nationale (l’économiste Louis Baudin, par exemple), que des engagés volontaires dans les forces alliées (Etienne Mantoux, mort au combat). L’adhésion au régime de Vichy a néanmoins prévalu. L’anticommunisme, l’élitisme et le pacifisme y sont pour beaucoup.

La Seconde Guerre mondiale a ainsi divisé les partisans du néo-libéralisme, parfois de manière irréversible. Cela ne signifie pas que leurs idées aient disparu. Aussi bien à Vichy que dans la France libre ou dans la Résistance, d’anciens du Centre international d’études pour la rénovation du libéralisme et de nouveaux convertis rappellent le point de vue néo-libéral. La Libération exerce deux effets contradictoires sur l’histoire de cette doctrine. Elle scelle sa défaite institutionnelle, mais par les reclassements qu’elle provoque lui permet de trouver un nouvel essor.

Peut-on parler d’un tournant néo-libéral sous la IVème République ?

Entre 1944 et 1946, la France se transforme en un gigantesque laboratoire économique et social. On expérimente de nouvelles institutions, repense les modes de production, introduit la sécurité sociale, jette les bases de la planification. Ces deux années ont nourri bien des mythes, à commencer par celui d’une France durablement étatiste et socialisante. Les néo-libéraux partaient effectivement avec de sérieux handicaps. La création de nouveaux dispositifs d’intervention sur l’économie offrait à des hauts fonctionnaires la possibilité de concrétiser leur aspiration à une économie rationalisée.

Accusé de tous les maux, y compris de s’être enrichi sous l’Occupation, le patronat n’avait pas voix au chapitre. Quant aux économistes, ils n’exerçaient que peu d’influence sur les réformes en cours. Pourtant, dès 1947 les rapports de forces se modifient. Alors que la France a opté pour des structures dirigistes, les libéraux reviennent au pouvoir au nom de la recherche de l’expansion dans la stabilité et de la lutte contre l’Union soviétique.

Leur aura intellectuelle ne sera que tardivement reconnue. Socialisme, marxisme et catholicisme social donnent plus que jamais le ton dans la vie intellectuelle de l’après-guerre. Comme leurs homologues étrangers, les intellectuels libéraux français se replient alors dans des organisations transnationales telle la Société du Mont-Pèlerin, créée pour favoriser le dialogue entre partisans de l’économie de marché.

Les pouvoirs publics se heurtent à l’impossibilité politique de réformer en profondeur l’Etat Providence, une conquête de la Libération, aboutissement d’années de revendications et d’essais institutionnels. La recherche de l’équilibre budgétaire, la lutte contre l’inflation, les tentatives de libéralisation des prix caractérisent ainsi la politique économique et sociale de la fin des années 1940. Du point de vue d’un doctrinaire, les mesures adoptées sont évidemment bien timorées.

Une forme de néo-libéralisme inspire néanmoins Henri Queuille, Edgar Faure ou Antoine Pinay, des modérés qui, par l’interventionnisme étatique, cherchent à recréer les conditions de la concurrence. Le tournant libéral de la IVe République n’est pas uniquement l’œuvre du centre-droit de l’échiquier politique. Même la politique économique du gouvernement Mendès France présente des analogies avec la doctrine exposée lors du Colloque Lippmann.

La France des années 1940-1950 est ainsi marquée par une disjonction entre des gouvernements qui tentent de rétablir le libre jeu du marché, mais sont victimes d’une instabilité politique chronique, et des structures économiques dirigistes qui elles perdurent. Cette contradiction sera progressivement levée par l’avènement de la Ve République et surtout l’inscription de la France dans le Marché commun. A partir de 1957, la construction européenne a servi de justification et de moteur à la libéralisation de l’économie française.

En quoi les années 1980 lèvent-elles les derniers obstacles idéologiques du néo-libéralisme qui devient un véritable mode de gouvernement en France ?

Les années Giscard (1974-1981) ont d’abord joué un rôle essentiel. Pour la première fois depuis les débuts de la Ve République le pouvoir politique revenait à un Président et à un Premier ministre dont le néo-libéralisme constituait l’horizon intellectuel. Le gouvernement s’est essayé à privilégier une perspective de long terme davantage préoccupée de stabilité monétaire que de lutte contre le chômage.

La libération progressive des prix, la recherche de l’équilibre financier dans les entreprises publiques, les mesures en faveur de l’épargne des ménages, l’aide à l’accession à la propriété individuelle sont autant de symboles de cette orientation politique.

Le tandem Giscard-Barre a cependant connu un échec économique retentissant. L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement socialiste en 1981 pousse la droite à se reconstruire autour d’un projet politique marqué par le rejet du socialisme et de l’expérience Barre, présentée comme trop timorée. Le néo-libéralisme devient ainsi constitutif de son identité idéologique.

La conjoncture internationale s’y prêtait : déclin de l’Union soviétique, d’une part, et avènement du reaganisme et du thatchérisme, d’autre part. A cela s’ajoute un effet de mode intellectuelle : le libéralisme rapprochait des universitaires conservateurs, de nouveaux entrants dans l’univers académique et d’anciens militants de gauche, hostiles à l’union du Parti socialiste avec les communistes.

Rejetée dans l’opposition, la droite fait peau neuve en se débarrassant de ses « complexes » intellectuels vis-à-vis de la gauche. Une fois revenue au pouvoir, il lui faudra dénationaliser, déréglementer, désétatiser. A partir de 1983, la gauche socialiste abandonne toute stratégie de rupture avec le capitalisme. Le processus s’accélère : le libéralisme devient la référence idéologique dominante.

Si les partis de gouvernement ont une infinie variété de mesures à proposer, elles ne sortent plus d’un cadre bien circonscrit, celui de l’économie de marché, que tout au plus certains veulent « sociale ». Nous vivons encore largement dans ce contexte intellectuel. L’idée que l’on puisse socialiser certaines activités ou encadrer les prix se voit taxée d’archaïsme. Le discours néo-libéral a envahi la vie publique jusqu’à former une vulgate. Le chemin parcouru depuis la Libération est saisissant : à l’époque, le libéralisme passait pour une idéologie surannée.

Propos recueillis par la rédaction

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