François Bayrou : « L’islamophobie est un sentiment qui me révulse. »

Candidat de l’UDF à l’élection présidentielle 2007, François Bayrou répond aux questions d’oumma.co

dimanche 15 avril 2007

François Bayrou : « L’islamophobie est un sentiment qui me révulse. »

Les personnes issues de l’immigration notamment maghrébine subissent des discriminations multiformes et en particulier un accès verrouillé au monde du travail. Des dispositions ont été prises (par exemple, le projet du CV anonyme malheureusement abandonné) mais cela n’est pas suffisant. Quels engagements comptez-vous prendre pour lutter efficacement contre les discriminations ?

La réalité que vous rappelez est insupportable, contraire à l’idée que je me fais de l’égalité républicaine. Notre modèle républicain, c’est la lutte incessante contre les discriminations qui frappent des quartiers entiers, des femmes et des hommes pour qui l’égalité des chances reste un mot creux. Cette discrimination est un fer rouge sur notre société. J’ai défendu l’expérimentation du CV anonyme et suis avec beaucoup d’attention les multiples initiatives engagées par des associations de chefs d’entreprises pour lutter contre ce fléau.

Il faut consolider ces démarches qui sont exemplaires, qui agissent le plus directement sur les mentalités. Si je suis élu Président de la République, je ferai un plan de lutte contre les discriminations s’appuyant sur des pratiques contrôlables, des textes vérifiables dans la vie de tous les jours et je demanderai qu’on en mesure les résultats, avec le concours de toutes les associations engagées dans ce combat. Et pas seulement dans le domaine du travail, car la discrimination frappe partout, comme par exemple dans le domaine du logement, ou dans celui des loisirs.

Êtes-vous favorable au droit de vote des résidents non communautaires ? Si oui, à quelles élections ?

Je suis favorable au vote des étrangers aux élections locales : il est normal qu’une personne, quelle que soit sa nationalité, qui réside depuis dix ans en France et participe à la vie locale puisse aussi exprimer ses choix dans la vie de la cité. C’est une voie normale, naturelle du processus d’intégration.

Jacques Chirac a récemment supprimé le deuxième alinéa de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 glorifiant le passé colonial de notre pays. En 1995, Jacques Chirac reconnaissait la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des Juifs de France et "la dette imprescriptible" de l’Etat à l’égard des victimes et de leurs ayants droits. Pensez-vous que cette reconnaissance puisse être étendue aux victimes des crimes coloniaux ? Si oui, estimez-vous que ce travail de mémoire puisse être prolongé dans les programmes de l’Education nationale ?

Il n’appartient pas à l’Etat de définir par la loi la vérité historique. Jacques Chirac a donc eu parfaitement raison d’abroger l’article 4 de la loi du 23 février 2005. La seule façon de cicatriser les blessures de la guerre d’Algérie, c’est de laisser travailler les historiens. C’est de leur ouvrir toutes les archives afin qu’ils puissent procéder à un inventaire complet et juste de ces évènements dramatiques qui ont bouleversé des millions de vie.

Le devoir de mémoire que nous devons à toutes les victimes de la colonisation a besoin, pour être effectif, de ce travail de fond, dépassionné et objectif. De cette manière, les futures générations seront des générations de citoyens éclairés, conscientes de l’importance des valeurs de réconciliation, d’ouverture et d’amitié ente les peuples.

Pensez-vous supprimer ou laisser en l’état la loi Ceseda ainsi que les dernières lois sur l’immigration ? Etes vous notamment favorable ou non à la disposition de loi criminalisant la solidarité envers les sans papiers ?

La loi sur l’immigration choisie est un leurre. C’est un coup médiatique à destination de l’opinion publique qui n’a rien à voir avec la nécessité de conduire, y compris avec nos partenaires européens, une politique d’équilibre avec d’un côté l’intégration des personnes en situation régulière et le co-développement des pays les plus pauvres, et de l’autre la lutte contre les filières d’immigration clandestine et de travail au noir.

Je suis en outre favorable à la régularisation au cas par cas des étrangers en situation irrégulière, sur la base de critères objectifs et transparents : maîtrise de la langue, contrat de travail… Quant à cette pénalisation supplémentaire dont vous parlez, elle est inutile. Depuis cinq ans, le Parlement au ordre du Gouvernement, a passé son temps à rajouter des infractions. Nous en avons aujourd’hui plus de 15000 disséminées dans tous nos codes. Cette pénalisation excessive est une démarche absurde. La justice n’est pas là pour régler tous les problèmes de la société.

La loi SRU est contournée par de nombreux maires qui préfèrent payer une amende plutôt que de construire des logement sociaux. Quelles dispositions comptez-vous mettre en oeuvre pour contraindre au respect de cette loi ? Et plus généralement pour lutter contre la pénurie des logements sociaux ?

Le non-respect de la loi SRU me choque beaucoup. Lorsque des élus locaux sont manifestement de mauvaise volonté, il faut que le préfet récupère la compétence sur les permis de construire. Je propose également que tous les programmes immobiliers comprennent au moins 25 % de leur surface en logements sociaux. Je pense aussi que moduler les loyers dans le parc HLM, en fonction de la situation des personnes, est une nécessité de justice et d’efficacité.

Il faut enfin penser aux plus exclus, les SDF et les travailleurs pauvres. Pour que le droit au logement soit effectivement opposable, nous avons besoin de construire 100 000 logements ultra-sociaux sur cinq ans. Dans les Pyrénées-Atlantiques, le Conseil général que je présidais, avais récupéré et réhabilité 1000 logements en cinq ans : la plus petite surface, la plus petite maison de garde-barrière abandonnée, le recoin de ferme inutilisé. Nous en avons garanti le loyer. Cela a été l’œuvre d’une équipe de deux personnes. En accentuant l’effort et en le multipliant par le nombre de départements, on peut obtenir des résultats importants et rapides.

L’islamophobie est un phénomène dont la gravité est attestée par des études de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’Homme), ainsi que par diverses organisations de défense des droits de l’Homme. Quelles dispositions comptez-vous prendre pour lutter contre l’islamophobie ?

L’islamophobie est un sentiment qui me révulse. C’est un racisme qui fabrique des rejets extrêmes, qui porte en germe des violences considérables. C’est donc un devoir d’Etat de lutter contre cette montée de l’islamophobie qui n’est rien d’autre qu’un refus de l’autre, qu’une méconnaissance « crasse » de l’Islam.

Nous avons besoin que l’école apprenne l’histoire des religions et nous avons besoin que les musulmans disent les valeurs d’humanisme et de tolérance de leur religion. Aujourd’hui, il y a une confusion dangereuse entre l’Islam et l’intégrisme. C’est contre cet amalgame qu’il faut lutter de toutes nos forces. A chaque fois qu’il y a menace de dissolution, il faut rapprocher ceux qui s’éloignent.

La loi de la mars 2004 qui bannit les signes religieux ostensibles de l’école a eu pour conséquence la déscolarisation de dizaines de jeunes filles et leur éviction du monde du travail. Quelles mesures pourrez-vous prendre pour faciliter leur réintégration dans la société ?

J’ai eu à connaître de la question du voile à l’école lorsque j’étais ministre de l’Education nationale. On se souvient des trois étapes de cette affaire : le premier fut l’avis rendu par le Conseil d’Etat à la demande de Lionel Jospin. La deuxième est ma circulaire, qui va plus loin et interdit les signes ostentatoires au sein des écoles. La troisième est la loi de 2004 sur laquelle je me suis abstenue parce que je pensais que la solennité de la loi risquait de cristalliser les opinions, de rompre le dialogue plutôt que d’apaiser le climat.

Je pense toujours qu’une démarche rectorale plus souple, plus réglementaire, et qui ne laisse pas les chefs d’établissement en première ligne, doit être privilégiée. L’objectif, ce n’est pas l’exclusion, c’est l’intégration dans le cadre républicain laïque. Je crois d’ailleurs qu’un code de la laïcité est devenu nécessaire, un code qui reprenne de manière simplifiée et solennelle les textes qui fondent l’architecture juridique de notre laïcité et ont construit le compromis laïque.

La légitimité du CFCM et notamment le mode d’élection de ses responsables est aujourd’hui contesté par de nombreux citoyens français de culture musulmane. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

J’ai souhaité et encouragé l’émergence d’une représentation officielle de l’islam en France qui soit digne de sa place dans la République : l’islam doit être visible, c’est une question de respect et de dignité due à nos compatriotes musulmans. C’est aussi le sens qu’il faut donner à la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’Etat, qui n’est pas une interdiction absolue du dialogue entre l’Etat et les représentants des différentes religions mais bien la base même de ce dialogue fondé sur le respect mutuel.

Ceci veut donc dire que la communauté des musulmans français doit être organisée et se sentir représentée. Sur ce dernier point, je pense que l’on n’a pas trouvé le bon équilibre avec le CFCM. A mon sens, son mode d’élection et de fonctionnement gagnerait à être revu. Comme toute institution neuve, il a besoin d’un bilan et d’une consolidation.

Le gouvernement de M. Bush, loin de retenir les leçons de son aventure militaire dramatique en Irak multiplie les menaces de guerre totale contre l’Iran. Quelle position adopterez-vous en cas de guerre contre l’Iran ?

Face à de tels enjeux internationaux, la France ne peut avoir qu’une ligne : la rigueur et l’intransigeance dans le respect du droit international. Cela implique évidemment un strict respect par les Etats de leurs obligations au titre du traité de non prolifération nucléaire. Mais cela signifie aussi qu’en cas de non respect, toute sanction doit s’inscrire dans un cadre multilatéral, être conforme à la légalité internationale.

Je suis en tout état de cause opposé à toute forme d’hégémonisme ou de domination d’une superpuissance. Nous devons savoir être fermes quand il le faut, mais sans jamais clore la porte au dialogue. Cette démarche a été celle de la France lors du dernier conflit en Irak et je me suis plusieurs fois félicité de l’attitude juste et raisonnée de Jacques Chirac. Elle reste la seule qui vaille.

Israël persiste à mépriser le droit international en toute impunité. Colonisation toujours plus étendue, répression continue du peuple palestinien, non respect des résolutions de l’ONU. La France peut-elle imposer contre le droit à la force la force du droit ?

La France doit manifester en toute occasion l’indépendance qui est la sienne et, du fait de ses liens avec les pays de la région et de ses responsabilités particulières comme membre permanent du conseil de sécurité des Nations Unies, jouer le rôle de modérateur. Elle doit aussi s’appuyer sur son poids au sein de l’Union européenne pour faire en sorte que sur ces problématiques essentielles l’Europe parle d’une seule voix : celle de la paix et du respect permanent de la légalité internationale, en particulier des résolutions des Nations Unies. C’est de cette manière que nous pourrons encourager un règlement politique et la création d’un Etat palestinien à coté de l’Etat israélien, tous deux dans des frontières sûres et reconnues.

Propos recueillis par la rédaction

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