La présentation par Ecolo de Fatima Zibouh, de l’Université de Liège, comme membre suppléant du conseil d’administration du Centre pour l’égalité des chances a créé la polémique. Un collectif d’universitaires propose de dépasser ces polémiques stériles en stimulant un débat raisonné et informé sur la question complexe de la place du religieux dans l’espace public.
style=''>Le port du foulard par des jeunes filles musulmanes a
déjà suscité de nombreux débats passionnés en ce qui concerne l’enseignement.
La polémique s’étend à présent à d’autres domaines de la vie publique :
assemblées élues, conseils d’administration d’institutions ou d’organismes
d’intérêt public.
style=''>Le propos de cette intervention n’est pas de chercher
à répondre à la question de savoir s’il est souhaitable ou non d’autoriser le
port du foulard dans ces lieux. Les polémiques soulevées sur ce point peuvent
difficilement être apaisées par la simple convocation des principes fondateurs
de la démocratie libérale (séparation de l’Eglise et de l’Etat, libertés de
culte).
style=''>Entre le respect des principes hérités de notre
tradition démocratique et les nécessités de gestion du pluralisme culturel et
religieux, doit pouvoir se constituer un espace de négociation pour des
questions comme le port du foulard.
style=''>Dans son principe, cette négociation s’oppose à la
fois à l’idée d’une gestion fondée exclusivement sur la mobilisation du
principe de l’interdiction et au principe de la légitimité naturelle de toutes
les demandes particulières. En ce sens, l’enjeu du foulard ne doit pas être
soustrait du champ de la délibération démocratique. Comme l’a rappelé la Cour
européenne des Droits de l’Homme (Arrêt Sahin, 16/11/2005), la place du
religieux dans la vie publique ne connaît pas de traitement uniforme dans les
démocraties avancées. En soi, il n’est donc ni surprenant, ni illégitime que
s’expriment des positions politiques et philosophiques profondément divergentes
sur le sujet.
style=''>Le débat sur la place du religieux dans la sphère
publique et son éventuelle réglementation sont parfaitement légitimes. Il
conviendrait que ce débat participe à inventer de nouvelles réponses
institutionnelles adaptées au monde pluriel dans lequel nous vivons. Il devrait
également permettre de contribuer à façonner la couleur locale de traditions
religieuses comme celles de l’islam et aider les musulmans à approfondir leurs
débats internes sur la problématique de la tradition et de la modernité, de
l’authenticité et de l’innovation.
style=''>Si l’échange des points de vue en la matière est
souhaitable, il doit néanmoins se faire dans de bonnes conditions. Or certaines
interventions médiatiques récentes ne manquent pas d’interpeller par leur
tendance à réduire l’enjeu démocratique de la gestion du pluralisme religieux
dans l’espace public à des fantasmes alarmistes. Tout indique que ces débats
prennent une tournure exacerbée par rapport à la présence des musulman-e-s dans
l’espace public.
style=''>Il y a quelques années déjà , un rapport du
gouvernement fédéral mettait en garde contre cette tentation de réduire la
question de l’interculturel à l’interreligieux, la question de l’interreligieux
à l’islam et la question de l’islam au foulard.
style=''>On constate aujourd’hui que cet écueil est rarement
évité et qu’il se double même d’une forme d’essentialisme. Sous couvert de
lutter contre l’immixtion du religieux dans la sphère publique se construit une
représentation de la femme musulmane portant le foulard débarrassée de tout
libre arbitre et de toute singularité. Ainsi, celles qui veulent s’engager dans
la vie publique et faire valoir leurs compétences au cœur de la cité s’exposent
à être soupçonnées d’intentions inavouées et caricaturées comme les parangons
d’une tradition rigoriste, politiquement réactionnaire et négatrice de la
liberté des femmes.
style=''>Autant dire que le débat démocratique a peu à gagner
en termes qualitatifs à se fonder sur des analyses aussi expéditives. Tout cela
serait somme toute assez bénin si cette vision appauvrie des positionnements
sociaux, politiques et identitaires de nos concitoyennes musulmanes portant le
foulard ne connaissait une aussi grande circulation médiatique, au risque de
nous faire subrepticement dériver vers une situation inquiétante où des femmes
se retrouvent victimes de formes de disqualification et d’atteinte à leur
réputation professionnelle simplement parce qu’elles manifestent une conviction
religieuse dans leur mode vestimentaire.
style=''>Ainsi, une polémique a-t-elle été lancée autour de la
personne de Fatima Zibouh, chercheuse et doctorante à l’Université de Liège.
Certains, dont des parlementaires, se sont émus de sa désignation par Écolo
comme membre suppléant du Conseil d’administration du Centre pour l’égalité des
chances et la lutte contre le racisme (Le Soir du 10 février). Les arguments
avancés par les initiateurs de cette controverse nous conduisent
malheureusement vers une gestion de ce débat de société de première importance
sur base de l’économie de la peur et du commerce de la rumeur. Cette approche
ne fait qu’exacerber les positions et rendre la définition de solutions encore
plus problématique.
style=''>Tous les signataires du présent texte ont pour point
commun soit d’avoir travaillé avec Fatima Zibouh soit de l’avoir connue via ses
écrits et ses activités scientifiques. Tous connaissent la rigueur de ses
travaux et reconnaissent qu’elle pourrait utilement investir ses compétences au
sein de l’organe public où sa candidature a été proposée. Nous avons également
peine à croire que la politique anti-discriminatoire de notre pays s’en
sortirait grandie à faire du Conseil d’administration du Centre pour l’égalité
des chances et la lutte contre le racisme un lieu entaché, précisément, d’une
pratique de discrimination à l’encontre d’une personne parfaitement qualifiée
et digne de toute confiance.
style=''>Signataires :
Ilke Adam
> (Vrije Universiteit Brussel)
Jean Baubérot
> (École pratique des hautes études-CNRS, Paris)
Hassan
Bousetta (FNRS, Université de Liège)
Fabienne
Brion (Université catholique de Louvain)
François
Burgat (politologue, Aix-en-Provence)
Felice
Dassetto (Université catholique de Louvain,
Académie royale de Belgique)
Charlotte De
Wouters (Université libre de Bruxelles)
Véronique
Dimier (Université libre de Bruxelles)
Farid El Asri
> (Université catholique de Louvain)
Nadia Fadil
> (KULeuven)
Éric Florence
> (Université de Liège)
François
Gemenne (FNRS, Université de Liège)
Marie Godin
> (Université libre de Bruxelles)
Henri Goldman
> (auteur et journaliste)
Sonia Gsir
> (Université de Liège)
Sophie Heine
> (Université libre de Bruxelles)
Delphine
Hesters (KULeuven)
Marc
Jacquemain (Université de Liège)
Dirk Jacobs
> (Université libre de Bruxelles)
Jérôme Jamin
> (Université de Liège)
Jean-Michel
Lafleur (FNRS, Université de Liège, City University
of New York)
Patrick
Loobuyck (UGent, UAntwerpen)
Renaud Maes
> (Université libre de Bruxelles)
Altay Manço
> (Institut de recherche, formation et action sur les migrations)
Ural Manço
> (Facultés universitaires de Saint-Louis)
Brigitte
Maréchal (Université Catholique de Louvain)
Marco
Martiniello (FNRS, Université de Liège)
Mona Moufahim
> (Université de Nottingham)
Alice
Poncelet (Université de Liège)
Andrea Rea
> (Université libre de Bruxelles)
Éric Remacle
> (Université libre de Bruxelles)
Corinne
Torrekens (Université libre de Bruxelles)
Nader Vahabi > (Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris)
Commentaires
Voilà l’évidence qu’un vrai débat d’idées est possible, et que les belges sont souvent plus aptes à la pensée critique que biens des français.
Bien plus que le voile, ce sont les femmes qui le portent qui sont importantes, et ce n’est pas la société qu’il faut interroger sur le voile, mais bien celles qui le portent.
C’est pareil pour les religions. Il ne suffit pas de sortir les poncifs d’un autre âge pour faire peur aux gens, il faut parler des valeurs que celles-ci défendent, et la croyance en "Dieu" n’en est pas la valeur essentielle, bien loin de là .
La séparation de l’Église et de l’État ne vise qu’à la séparation des pouvoirs, tout comme la séparation du pouvoir judiciaire, du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif.
Ce dont parle les religions, c’est d’abord de valeurs très universellement humaines, et ce n’est pas parce que les religions ont mélangés joyeusement les genres dans le passé, et qu’elles ont failli à leur engagement que ce faillisment les vide de tout contenu à réfléchir.
Le terme religion n’est pas synonyme d’obscurantisme, pas plus que le voile n’implique que celle qui le porte à des pensées inavouables.
C’est le débat d’idées qui est résolument moderne, et je ne vois pas sous quel prétexte, on en exclurait les religions et ceux qui y adhèrent.
Pierre Meur
"les Belges sont souvent plus aptes à la pensée critique que bien des Français", tout comme les adeptes des religions doivent eux aussi faire preuve du même esprit critique, ce qui, quand on détient la Vérité, n’est en principe pas possible.
Pierre Meur, ou vous connaissez bien les belges et votre constat peut (et doit) s’étayer, mais dans tous les cas mieux vaut éviter de faire des comparaisons globales entre peuples.
Dans le cas particulier de la Belgique, il y a des communautés de plus en plus distinctes, les wallons, les flamands et les bruxellois. Tous ceux qui sont en relation avec des personnes, des structures ou entreprises belges vous le diront : il est réducteur de dire "les belges". Tous ceux qui sont en relations avec des structures ou des entreprises belges (c’est mon cas) vous le diront.
D’ailleurs les attitudes vis à vis des problèmes évoqués sur ce site sont très variables. Ne serait-ce que parce que les régions, et les communes ont plus d’autonomie qu’en France. A titre d’exemple, la burqa y est interdite dans certaines communes et tolérée dans d’autres.
En outre, cette structure propre à la Belgique crée parfois des problèmes ubuesques, avec des prises de position qui ne le sont pas moins, où l’on aurait parfois beaucoup de difficulté à trouver chez certains dirigeants et sur certains sujets l’aptitude à la pensée critique dont vous parlez.
Par contre, je ne vous cache pas qu’il est souvent très agréable de travailler avec les belges, qu’ils soient flamands, wallons, bruxellois ou belges tout simplement.
@ fermion ! Et la communauté minoritaire germanique qu’est ce que vous en faite ! Est ce un oubli ou de l’ignorance !!!
Le Belge, non, je n’oublie pas la Belgique germanophone (j’y suis allé il y a quelques mois), mais elle est tellement tranquille...