Femmes musulmanes, foulard et engagement public

La présentation par Ecolo de Fatima Zibouh, de l’Université de Liège, comme membre suppléant du conseil

mardi 23 février 2010

Femmes musulmanes, foulard et engagement public

Le port du foulard par des jeunes filles musulmanes a déjà suscité de nombreux débats passionnés en ce qui concerne l’enseignement. La polémique s’étend à présent à d’autres domaines de la vie publique : assemblées élues, conseils d’administration d’institutions ou d’organismes d’intérêt public.

Le propos de cette intervention n’est pas de chercher à répondre à la question de savoir s’il est souhaitable ou non d’autoriser le port du foulard dans ces lieux. Les polémiques soulevées sur ce point peuvent difficilement être apaisées par la simple convocation des principes fondateurs de la démocratie libérale (séparation de l’Eglise et de l’Etat, libertés de culte).

Entre le respect des principes hérités de notre tradition démocratique et les nécessités de gestion du pluralisme culturel et religieux, doit pouvoir se constituer un espace de négociation pour des questions comme le port du foulard.

Dans son principe, cette négociation s’oppose à la fois à l’idée d’une gestion fondée exclusivement sur la mobilisation du principe de l’interdiction et au principe de la légitimité naturelle de toutes les demandes particulières. En ce sens, l’enjeu du foulard ne doit pas être soustrait du champ de la délibération démocratique. Comme l’a rappelé la Cour européenne des Droits de l’Homme (Arrêt Sahin, 16/11/2005), la place du religieux dans la vie publique ne connaît pas de traitement uniforme dans les démocraties avancées. En soi, il n’est donc ni surprenant, ni illégitime que s’expriment des positions politiques et philosophiques profondément divergentes sur le sujet.

Le débat sur la place du religieux dans la sphère publique et son éventuelle réglementation sont parfaitement légitimes. Il conviendrait que ce débat participe à inventer de nouvelles réponses institutionnelles adaptées au monde pluriel dans lequel nous vivons. Il devrait également permettre de contribuer à façonner la couleur locale de traditions religieuses comme celles de l’islam et aider les musulmans à approfondir leurs débats internes sur la problématique de la tradition et de la modernité, de l’authenticité et de l’innovation.

Si l’échange des points de vue en la matière est souhaitable, il doit néanmoins se faire dans de bonnes conditions. Or certaines interventions médiatiques récentes ne manquent pas d’interpeller par leur tendance à réduire l’enjeu démocratique de la gestion du pluralisme religieux dans l’espace public à des fantasmes alarmistes. Tout indique que ces débats prennent une tournure exacerbée par rapport à la présence des musulman-e-s dans l’espace public.

Il y a quelques années déjà, un rapport du gouvernement fédéral mettait en garde contre cette tentation de réduire la question de l’interculturel à l’interreligieux, la question de l’interreligieux à l’islam et la question de l’islam au foulard.

On constate aujourd’hui que cet écueil est rarement évité et qu’il se double même d’une forme d’essentialisme. Sous couvert de lutter contre l’immixtion du religieux dans la sphère publique se construit une représentation de la femme musulmane portant le foulard débarrassée de tout libre arbitre et de toute singularité. Ainsi, celles qui veulent s’engager dans la vie publique et faire valoir leurs compétences au cœur de la cité s’exposent à être soupçonnées d’intentions inavouées et caricaturées comme les parangons d’une tradition rigoriste, politiquement réactionnaire et négatrice de la liberté des femmes.

Autant dire que le débat démocratique a peu à gagner en termes qualitatifs à se fonder sur des analyses aussi expéditives. Tout cela serait somme toute assez bénin si cette vision appauvrie des positionnements sociaux, politiques et identitaires de nos concitoyennes musulmanes portant le foulard ne connaissait une aussi grande circulation médiatique, au risque de nous faire subrepticement dériver vers une situation inquiétante où des femmes se retrouvent victimes de formes de disqualification et d’atteinte à leur réputation professionnelle simplement parce qu’elles manifestent une conviction religieuse dans leur mode vestimentaire.

Ainsi, une polémique a-t-elle été lancée autour de la personne de Fatima Zibouh, chercheuse et doctorante à l’Université de Liège. Certains, dont des parlementaires, se sont émus de sa désignation par Écolo comme membre suppléant du Conseil d’administration du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (Le Soir du 10 février). Les arguments avancés par les initiateurs de cette controverse nous conduisent malheureusement vers une gestion de ce débat de société de première importance sur base de l’économie de la peur et du commerce de la rumeur. Cette approche ne fait qu’exacerber les positions et rendre la définition de solutions encore plus problématique.

Tous les signataires du présent texte ont pour point commun soit d’avoir travaillé avec Fatima Zibouh soit de l’avoir connue via ses écrits et ses activités scientifiques. Tous connaissent la rigueur de ses travaux et reconnaissent qu’elle pourrait utilement investir ses compétences au sein de l’organe public où sa candidature a été proposée. Nous avons également peine à croire que la politique anti-discriminatoire de notre pays s’en sortirait grandie à faire du Conseil d’administration du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme un lieu entaché, précisément, d’une pratique de discrimination à l’encontre d’une personne parfaitement qualifiée et digne de toute confiance.

Signataires :

Ilke Adam (Vrije Universiteit Brussel)
Jean Baubérot (École pratique des hautes études-CNRS, Paris)

Hassan Bousetta (FNRS, Université de Liège)

Fabienne Brion (Université catholique de Louvain)

François Burgat (politologue, Aix-en-Provence)

Felice Dassetto (Université catholique de Louvain, Académie royale de Belgique)

Charlotte De Wouters (Université libre de Bruxelles)

Véronique Dimier (Université libre de Bruxelles)

Farid El Asri (Université catholique de Louvain)

Nadia Fadil (KULeuven)

Éric Florence (Université de Liège)

François Gemenne (FNRS, Université de Liège)

Marie Godin (Université libre de Bruxelles)

Henri Goldman (auteur et journaliste)

Sonia Gsir (Université de Liège)

Sophie Heine (Université libre de Bruxelles)

Delphine Hesters (KULeuven)

Marc Jacquemain (Université de Liège)

Dirk Jacobs (Université libre de Bruxelles)

Jérôme Jamin (Université de Liège)

Jean-Michel Lafleur (FNRS, Université de Liège, City University of New York)

Patrick Loobuyck (UGent, UAntwerpen)

Renaud Maes (Université libre de Bruxelles)

Altay Manço (Institut de recherche, formation et action sur les migrations)

Ural Manço (Facultés universitaires de Saint-Louis)

Brigitte Maréchal (Université Catholique de Louvain)

Marco Martiniello (FNRS, Université de Liège)

Mona Moufahim (Université de Nottingham)

Alice Poncelet (Université de Liège)

Andrea Rea (Université libre de Bruxelles)

Éric Remacle (Université libre de Bruxelles)

Corinne Torrekens (Université libre de Bruxelles)

Nader Vahabi (Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris)

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