Faire suer le burnous … La France et le phénomène exogène : l’être et le néant

En tant qu’agent économique, un immigré avait une existence par simple accoutumance « paysagère », pa

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lundi 19 avril 2010

Deuxième papier du dossier spécial France Afrique préparé à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Afrique, offrant une rétrospective des divers aspects occultés de l’histoire de France . Une histoire telle qu’elle aurait dû être enseignée aux écoliers de France.

La perception du fait migratoire en France, la prise en compte par l’imaginaire français du brassage de la population française et du métissage culturel de sa société, d’une manière subséquente, la représentation des populations immigrées dans le champ visuel et sonore français synthétisée dans les médias ne résultera pas d’une évolution anticipative de la société française quant à la conception qu’elle se fait de sa configuration future. Elle se fera par défaut et se développera d’une manière progressive sous l’emprise de la nécessité, résultant tant des coups de butoir revendicatifs des travailleurs immigrés que des contraintes économiques de l’environnement géostratégique français.

« L’être et le néant » : cette formule empruntée à la littérature existentielle du philosophe français Jean Paul Sartre résume bien la situation des populations immigrées en France et en Europe en général jusqu’au dernier quart du XXe siècle. Bien que doté d’une existence physique, l’immigré était cependant inexistant sinon au regard du pays d’accueil, à tout le moins dans l’univers mental de ses habitants, quand bien même bon nombre d’entre eux avaient contribué à la libération du sol français durant la Seconde Guerre mondiale, le plus grand déferlement d’étrangers de l’histoire, quand bien même ils étaient recrutés massivement sur place par les grandes corporations industrielles françaises, quand bien même ils constituaient une utile main d’oeuvre à la reconstruction de la France et à la relance de son économie.

En tant qu’agent économique, un immigré avait une existence par simple accoutumance « paysagère », par familiarisation rétinienne, mais n’était pas reconnu en tant que sujet politique. Il était assimilé à une force physique, un consommateur apparemment dépourvu de divertissement ou de besoin culturel ou spirituel.

La publicité « Banania » résume bien l’état d’esprit des Métropolitains de cette époque à l’égard des « indigènes ». Affiche noire sur fond jaune montrant un nègre souriant toutes dents blanches dehors opinant en un langage négro français « ya bon Banania » sa satisfaction de la consommation d’une marque de cacao : La représentation naïve du nègre qu’elle donnait déclenchera la colère du poète martiniquais Aimé Césaire et du grammairien Léopold Sedar Senghor, qui forgeront le concept de négritude en instrumentalisant en arme de combat les qualités de leur race.

« Le rythme est nègre, comme l’émotion est hellène », martèlera pédagogique l’universitaire sénégalais à des « Métropolitains » à l’ignorance, à ses yeux, consternante, anticipant sans doute les déchaînements d’enthousiasme que susciteront, sur les scènes du monde, les artistes noirs de Louis Armstrong à Michael Jackson, et, sur les stades du monde, les exploits sportifs des athlètes noirs, à commencer par son propre compatriote, Habib Thiam, recordman de France des 100 mètres dans les années 1950, condisciple du Premier ministre français Lionel Jospin et futur Premier ministre du Sénégal lui-même, les sprinters Jesse Owen, Carl Lewis Maurice Greene, Michael Johnson, Wilma Rudolph et Marion Jones, le marathonien éthiopien Gebréséllasié, les boxeurs Ray Sugar Robinson et Mohamad Ali Cassius Clay, les basketteurs Michael Jordan et Magic Johnson, qui auront raflé à eux seuls autant de lauriers que la totalité des équipes olympiques françaises toutes disciplines confondues depuis le lancement par la France des jeux olympiques modernes

Par transposition du schéma colonial à l’espace métropolitain, l’immigré en France était perçu comme un indigène, ce qui faisait paradoxalement de l’immigré, l’indigène de celui qui est étymologiquement l’indigène, une main-d’oeuvre relevant de la domesticité de convenance, dont l’expatriation assurait sa subsistance et l’obligeait par voie de conséquence à un devoir de gratitude envers le pays hôte. Des phrases témoins symbolisent mieux que tout l’état d’esprit dominant de l’époque.

Tout le monde garde présent à l’esprit ce trait d’humour qui résume pourtant bien le sentiment de culpabilité ambiant à l’idée de « l’Arabe qui mangeait le pain du Portugais qui mangeait le pain du Français ». Les raisons de ce travestissement sont multiples de sorte que l’étranger était doublement étranger, voire étrange même. D’extraction modeste, affecté à des taches subalternes et pénibles de surcroît non valorisantes, l’immigré, parqué en marge des villes, était par définition et par destination un être en marge de la société, un élément marginal et non une composante de la société française. Il n’avait de ce fait ni droit de cité, ni droit de regard, ni a fortiori droit de parole. Soustrait à la vue du public, hors des usines, il ne disposait pas d’une existence propre.

Ne maîtrisant ni la culture, ni le discours du pays d’accueil, il ne pouvait revendiquer le droit à la parole et ne pouvait dès lors faire l’objet d’une représentation.

L’immigré a été d’autant plus occulté qu’il deviendra durant les années 1950-1970 responsable de tous les maux diplomatiques et économiques français : du désastre de Dien Bien Phu, en 1954, à la Guerre d’Algérie, à l’expédition franco-britannique de Suez contre le symbole du nationalisme arabe Nasser, en 1956, à l’affrontement de Bizerte et la décolonisation de l’Afrique, en 1960, à la 3ème guerre israélo-arabe de juin 1967, à la première crise pétrolière, en 1973, autant d’événements qui ont fini par diaboliser l’immigré notamment « arabo-musulman » dans le regard du français.

Sous la plume de l’écrivain Jean Lartéguy et des nostalgiques de l’Empire Français les vertus des « paras commandos » sont alors exaltées dans les écrits et sur les écrans. Son livre « les Centurions » sera d’ailleurs porté à l’écran par des célébrités du cinéma français tel Alain Delon au machisme déclaré. Par antiphrase seront ainsi magnifiées avec « les paras » et leurs « bérets rouges » les plus sévères « ratonnades » contre les éléments exogènes de la population. Dans le domaine de l’imaginaire et le champ de la production intellectuelle, l’arabe représentait alors par compensation « le mal absolu » identifié dans le langage courant par cette rodomontade musculatoire : « le bougnoule à qui l’on doit faire suer le burnous ».

Pendant près de vingt ans, la période de la décolonisation sous la IV me République (1946-1958) et le début de la V me République, le boubou va suer et saigner en Afrique, en Côte d’Ivoire, à Madagascar et au Cameroun, le burnous va suer et saigner au Maghreb et sur le territoire métropolitain proprement dit. Félix Moumié, chef charismatique de l’opposition camerounaise sera liquidé et 60 000 de ses partisans carbonisés par la « politique de terre brûlée », le Roi Mohamed V du Maroc forcé à l’exil après des émeutes à Casablanca, le dirigeant nationaliste tunisien Habib Bourguiba exilé lui aussi après des ratonnades au Cap Bon et cinq chefs historiques du mouvement indépendantiste algérien (Ahmad Ben Bella, Mohamad Khider, Mohamad Boudiaf et Krim Belkacem) capturés à la faveur du premier acte de piraterie aérienne de l’histoire, le détournement par l’aviation française de leur appareil civil effectuant un vol commercial Maroc Tunisie, en seront les figures les plus illustres.

Premier pays à avoir institutionnalisé la terreur, comme mode de gouvernement, avec Maximilien de Robespierre, sous la Révolution française (1794), la France sera aussi le premier pays à inaugurer la piraterie aérienne, en 1955, donnant ainsi l’exemple aux militants du tiers-monde en lutte pour leur indépendance.

La France pensera compenser ainsi sa propre défaillance à l’égard de ses nationaux juifs, en 1940, par les ratonnades anti-arabes en France et un soutien sans faille à Israël, une « solidarité expiatoire » qui culminera avec la fourniture de la technologie nucléaire à la centrale de Dimona, en 1955, dans le Néguev, l’expédition de Suez en 1956 et l’aménagement d’un bureau d’achat militaire israélien au sein même du ministère français de la défense. Du jamais vu dans les autres pays occidentaux.

Par un faux effet d’optique, elle se donnera l’illusion de venger ses avatars d’Algérie et, par un philosémitisme actif, l’illusion de sa rédemption, substituant une arabophobie à une judéophobie, en somme une injustice à une autre injustice, feignant par là même d’ignorer que l’injustice ne se combat pas par une autre injustice.

Symptomatique de cet état de fait, le harki, celui-là même qui dans le schéma mental français devait représenter le bon arabe ou le bon immigré puisqu’il s’était rangé de son côté, c’est à dire du bon côté, sera gommé de la conscience nationale et dissimulé dans les recoins arides du pays, dans une démarche symbolique destinée à refouler ce « déchet du colonialisme » dans le tréfonds de la conscience. De 30 000 à 150 000 harkis seront tués sur place en Algérie, du fait de la passivité de l’armée française, et les 20 000 survivants seront cantonnés en Métropole dans une vingtaine de baraquements de fortune, vivant de mendicité et d’indignité, dans un système de relégation.

Quarante ans après leur drame, leurs descendants actionneront en justice la France, la patrie de leur choix, le 1er septembre 2001, pour crime contre l’humanité, en vue d’obtenir une réparation morale à l’égard d’un épisode qui constitue « une des pages honteuses de l’histoire de France, comme l’ont été l’instauration du statut des juifs le 3 octobre 1940 ou la rafle du Vel’d’Hiv » (1).

Ironie de l’histoire d’une rare cruauté, qui signe le retour du refoulé dans le subconscient français, l’un des plus célèbres tortionnaires de l’époque sera, paradoxalement, Maurice Papon, secrétaire de Mairie à Bordeaux sous le régime de Vichy en 1942 durant la déportation des Juifs et Préfet de Police à Paris durant la brutale répression anti-algérienne du 17 octobre 1961.

La présence inamovible de ce haut fonctionnaire à des postes de responsabilité pendant 40 ans sous les divers régimes de la République (III me, IV me et V me), dont la carrière sera de surcroît couronnée par sa promotion au poste de trésorier du parti gaulliste UNR (Union pour la Nouvelle République) et un poste ministériel (Budget) sous Valéry Giscard d’Estaing apparaît comme l’illustration symptomatique de la complaisance française envers sa propre vérité historique.

Maurice Papon « cristallisera les deux grandes fractures de l’histoire contemporaine française » (2). Bouc émissaire idéal de la compromission bureaucratique, sa condamnation sépulcrale pour « crimes de bureau », pour patentes que soient ses responsabilités ainsi que les actes de repentance en cascade des corps constitués (Eglise, Police) qui ont de peu précédé son procès, apparaîtront rétrospectivement comme une opération de régularisation a posteriori, un solde de tout compte, le quitus que s’est octroyé la France à son comportement dans les deux points noirs de son histoire, Vichy, symbole de l’abaissement moral de la France, et l’Algérie, symbole de la fin de l’Empire français, symbole de l’abandon de la Patrie, pour les tenants d’un nationalisme exacerbé.

De ce refoulement généralisé émergeront, sur le plan institutionnel, le Musée des Arts Africains et Océaniques et le Jardin zoologique de Vincennes, double survivance des expositions ethnologiques coloniales, ainsi que la Mosquée de Paris, édifiée en guise d’hommage posthume aux combattants musulmans morts pour la France, mais dont le financement fera l’objet d’une générosité parcimonieuse de la part du gouvernement français qui débloquera certes le terrain et un crédit de 500 000 FF mais qu’il grèvera toutefois d’un impôt spécial que les Algériens acquitteront en sus de leur tribut de sang (3).

De ce refoulement généralisé, rares seront les rescapés sur le plan individuel. Tels des jalons lumineux striant la nuit noire de l’oppression s’imposeront grâce à leurs talents intrinsèques : Joséphine Baker et sa « Revue Nègre » aux Folies Bergères qui s’appliquera par la suite à fonder la première grande famille multicolore et multiraciale, la préfiguration de l’équipe française victorieuse du Mundial 1998, les chanteurs Henri Salvador et Georges Mouloudji, le champion olympique Alain Mimoun, le célèbre marathonien de Melbourne, en 1956, l’un des rares médaillés d’or français de l’époque. S’imposeront aussi Roger Bambuck, recordman du monde du 100 mètres en 1963, premier coureur à avoir franchi la barre des 10 secondes dans cette épreuve reine de l’athlétisme et futur ministre socialiste du sport sous le gouvernement de Michel Rocard en 1988, le footballeur algérien Rachid Mekhloufi, prédécesseur de Zidane et premier titulaire d’origine maghrébine du dossard N°10 au sein de la mythique formation des « Verts » de Saint Etienne de la décennie 1960 et coéquipier d’Aimé Jacquet, le futur entraîneur de l’équipe du Mondial 1998, ainsi que Marie José Nat.

« Elise ou la vraie vie » interprétée par l’actrice française à la consanguinité algérienne sera d’ailleurs un des rares films français témoin des années de braises de la guerre d’Algérie, aux cotés du film d’Yves Boisset « Le vent de la Toussaint » et « Le petit soldat » de Jean Luc-Godard, le cinéaste suisse dont l’expulsion sera réclamée en tant que « cinéaste étranger » bien avant celle de Daniel Cohn-Bendit le « Juif Allemand » animateur du mouvement contestataire de mai 1968. En huit ans, de novembre 1954 à juin 1962, la durée de la guerre d’Algérie, 855 publications françaises feront l’objet d’une mesure de censure, dont 269 en Métropole et 586 en Algérie même, soit une moyenne de 107 journaux par an, un journal tous les trois jours. Chiffre record difficilement égalable même dans les pays totalitaires ou les démocraties gadget du tiers-monde.

L’indépendance de l’Algérie en 1962 sonne le glas de l’idée impériale en France. Les accords franco-algériens d’Evian le 18 mars 1962 en même temps qu’ils aménagent l’indépendance de l’Algérie mettent fin à cinq siècles d’aventures coloniales. « De Dunkerque à Tamanrasset », la France est réduite désormais « de Dunkerque à Menton ». Elle se tourne vers l’Europe et tourne en même temps le dos à son empire colonial, limitant aux relations institutionnelles et aux relations d’affaires ses rapports à l’outremer.

« La Corrèze passe désormais avant le Zambèze » dans les préoccupations des Français selon le mot d’ordre popularisé par le journaliste de Paris-Match Raymond Cartier. Jacques Dutronc fustigera bien le nombrilisme français avec une chanson à succès « 500 millions de Chinois et moi, et moi et moi ». En vain.

La révolte étudiante de Mai 1968 secouera bien la léthargie ambiante d’une « France qui s’ennuie », selon le diagnostic lucide d’un des plus pertinents journalistes de l’époque, l’éditorialiste du Monde, Pierre Vianson Ponté, mais le grand chamboulement qu’elle provoque, le brassage socioculturel qu’elle induit, la libération des moeurs et le changement des mentalités qu’elle suscite, ne modifieront pas pour autant la représentation du monde des Français, à l’exception de sa frange marginale politisée.

Un sondage officiel de l’époque créditait d’ailleurs l’ensemble arabo-musulman de deux pour cent d’opinion favorable au sein de la population française, malgré la réconciliation scellée avec le monde arabe par le général de Gaulle à son retour au pouvoir en 1958, malgré la rente de situation que représentaient pour l’industrie française les juteux contrats civils et militaires et leurs importantes retombées sur l’économie nationale.

Le Palestinien, nouveau venu sur la scène du tiers-monde militant, se substitue à l’Algérien refoulé dans la phobie des Français dont la visibilité demeure obturée par la « centralité d’Israël », horizon indépassable des principaux analystes français. Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères du Président Georges Pompidou, aura à l’époque toutes les peines du monde à convaincre ses compatriotes que « tenter de retourner chez soi ne constitue pas forcément une agression » en guise de justification à l’offensive égyptienne du 6 octobre 1973 contre la Ligne Bar lev visant à récupérer le Canal de Suez et le Sinaï. Peine perdue.

Des idées mais pas du pétrole.

Secousse économique pour la France, le choc pétrolier de 1973 consécutif au boycottage décrété par les pays arabes à l’encontre des Etats occidentaux soutenant Israël, a constitué pour les Français et bien qu’ils en aient été épargnés, un traumatisme psychologique.

Se superposant à la perte de l’empire colonial, le premier choc pétrolier est intervenu à un moment crucial pour la France, la privant de ce qui a été pendant des siècles son « marché captif » idéal, son débouché naturel à la fois pour sa surpopulation, pour sa production industrielle et pour sa main d’oeuvre bon marché. Coup de frein brutal à trente ans d’expansion économique, la crise pétrolière a généré une situation de précarité marquée par l’apparition d’un chômage endémique, déclenchant une relance subséquente de la xénophobie latente d’une société qui s’affiche volontiers révolutionnaire mais qui se révèle dans ses tréfonds foncièrement conservatrice.

En 1973, La France est officiellement le partenaire privilégié du Monde arabe, officiellement épargnée par le boycottage pétrolier anti-occidental, le principal bénéficiaire du boom pétrolier, le principal bénéficiaire des contrats pétro monarchiques, mais les Français se cramponnent à une xénophobie lancinante, crispés sur un comportement guidé par une psychorigidité nourrie d’une nostalgie de grandeur.

Tout le monde garde présent à l’esprit les traits d’humour d’une époque où les Français exultaient de compenser leur absence de ressources naturelles par une prétendue supériorité intellectuelle, affichant leur fierté de ne « pas avoir de pétrole mais des idées », formule qui peut se décrypter de la façon suivante : « pas d’essence, mais la quintessence de l’esprit », humour qui sous-tendait une arabophobie ambiante dans une période où les arabo-musulmans étaient cloués au pilori pour avoir osé frigorifier les Français avec leur crise de l’énergie. Le renchérissement du coût du pétrole était vécu comme un crime de lèse-majesté, alors qu’il s’agissait d’un problème de rajustement des prix du brut, longtemps outrageusement favorables aux économies occidentales. La contradiction entre l’ouverture panarabe de la diplomatie française et la crispation identitaire de l’opinion française posait déjà à l’époque le problème de la mise en cohérence de la politique française à l’égard du fait arabo-musulman.

Indice du conservatisme de la France, ce pays qui depuis la bataille de Valmy était porteur, selon Goethe, de la promesse d’« une ère nouvelle dans l’histoire du monde », mettra quarante cinq ans pour reconnaître, en 1999, la qualité d’anciens combattants aux 1,7 millions de militaires français engagés dans la guerre d’Algérie.

Une guerre jusqu’alors qualifiée pudiquement d’« événements » quand bien même elle avait coûté la vie à 30 000 soldats français et produit, selon les estimations de plusieurs experts, près de 350 000 victimes de « névrose traumatique » (4), les troubles psychiques liées aux conséquences de cette guerre, sans compter les pertes algériennes estimées, elles, selon un bilan officiel algérien, à près d’un million de mort. Un délai identique sera mis par la France pour admettre le devoir de désobéissance aux ordres manifestement illégaux, quarante deux ans après le coup d’éclat du général de la Bollardière en 1957 en Algérie contre la torture (5), quarante deux ans après le coup d’éclat de Boris Vian, auteur de la chanson mythique de l’insoumission « Le déserteur ».

A l’instigation du pouvoir gaulliste, une « association d’amitié France Pays arabes » est mise sur pied, sous la présidence de Louis Terrenoire, ancien ministre du général De Gaulle, en vue de sensibiliser l’opinion française à la civilisation arabe.

Une grande radio française arabophone « RMC-MO » est lancée à destination du monde arabe. Sous forme d’une timide ouverture, décidée non sous l’effet d’une action revendicative mais paradoxalement par décret anticipatif d’une évolution, la normalisation franco-arabe se répercutera néanmoins au niveau de la population immigrée arabo-musulmane de France : L’Islam et la culture arabe apparaissent dans le champ visuel et l’imaginaire français par le biais des émissions religieuses de la chaîne publique Antenne 2.

Sous l’ère giscardienne (1974-1981) et sa « société libérale avancée » le progrès s’accomplit à dose homéopathique : les « gens de couleurs » font leur apparition sur les écrans à dose infinitésimale, originaire généralement des départements français d’Outre mer. Des journalistes originaires des pays arabes, c’est-à-dire des producteurs d’information, font entendre leur voix sur les ondes des radios françaises, non sans avoir auparavant francisé leurs noms afin de gommer toute aspérité culturelle quant à leur origine.

Fait substantiel sur le plan interne, la normalisation franco-arabe coïncide en France avec la scolarisation de la deuxième génération issue de l’immigration et débouche sur une politique éducative tendant à valoriser la langue et la culture d’origine des expatriés : Mosaïque, première émission à destination de la population issue de l’immigration voit le jour en 1977 (6), avec pour ambition, selon l’expression d’un de ses réalisateurs Djelloul Beghoura, d’« accompagner l’évolution sociologique de l’immigration et de servir de caisse de résonance à sa créativité ». Un pas timide.

Dans sa phase post-coloniale les préoccupations de la société de consommation métropolitaine se portaient principalement alors sur la conquête de nouveaux espaces de liberté de la société civile : l’abaissement de l’âge de la majorité de 21 à 18 ans, qui sera obtenu le 5 juillet 1974, la reconnaissance légale de l’interruption volontaire de grossesse (I.V.G.) qui sera officialisée par la loi Veil le 20 septembre 1974 et surtout les manifestations du Larzac de 1973 contre le dépeuplement des campagnes par l’extension du domaine militaire menée par un jeune agriculteur du nom de José Bové, futur porte-drapeau de la contestation anti-mondialiste. Des manifestations qui finiront par mobiliser jusqu’à près de 100 000 personnes, induisant les manifestations de l’écologie naissante contre la centrale nucléaire de Creys-Malville le 31 juillet 1977, qui fera un mort et cent blessés, les manifestations contre les quartiers de haute sécurité dans les prisons, contre les juridictions d’exception, contre la « Loi Sécurité et Liberté » du ministre de la Justice Alain Peyrefitte, contre la censure institutionnelle des médias et contre la peine de mort.

Autant de coup de butoirs qui ébranleront un conformisme social traditionnel conforté de surcroît par un quart de siècle de politique conservatrice.

Face à cette fermentation s’opère dans l’imaginaire français un compromis entre la rationalité cartésienne et la truculence méditerranéenne représentée par « le pied noir », pas tout à fait blanc pas tout à fait noir, métissé, d’origine européenne mais d’une imprégnation culturelle arabo-musulmane.

Roger Hanin, Enrico Macias et le « couscous Garbit » en seront le symbole absolu. Sur fond de faire valoir culturel à incidente folklorique, l’engouement pour cette triptyque constituera la marque d’ouverture rétroactive de la France vers ses rapatriés d’Algérie, au nombre d’un million, revenus au pays une décennie auparavant. Le prélude à une nouvelle mutation psychologique française que le foisonnement identitaire consécutif à l’arrivée à maturité de la III me génération issue de l’immigration va amplifier et bousculer, non sans convulsions, à l’occasion du grand basculement du 10 mai 1981 et l’arrivée des socialistes au pouvoir avec l’élection du président François Mitterrand, point de basculement revendicatif de l’autre volet constitutif de la société française, la France de l’immigration, initié par la marche pour l’égalité et les révoltes périurbaines.

Références

1- L’expression est de la sociologue Dominique Chnapper dans sa préface au livre « Et ils sont devenus harkis » de Mohand Hamoumou (Fayard 1994), cf journal Libération du jeudi 30 août 2001.

2-François Loncle, président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée Nationale, in « Ecrire l’histoire commune » (Pour panser les plaies franco-algériennes stimulons les recherches historiques sur les deux rives de la Méditerranée) cf. Rebonds Journal Libération Mardi 24 juillet 2001.

3-Inaugurée en 1927 par Gaston Doumergue à l’occasion du dixième anniversaire de Verdun, la Mosquée a été construite grâce à un don de terrain et un crédit de 500.000 Francs du gouvernement français complété par un impôt spécial prélevé sur les Algériens. « Plusieurs dizaines de milliers de combattants musulmans » sont morts pour la France en 1914-18, notamment à Verdun ou un carré musulman leur a été aménagé. 450 artisans et techniciens du Maghreb ont participé à la construction de la Mosquée dont les travaux ont duré 4 ans (1922-1926).

4- Florence Beaugé « 350.000 anciens d’Algérie souffriraient de troubles psychiques liés à la guerre », cf journal Le Monde 28 décembre 2000.

5-Jacques Pâris de la Bollardière : Compagnon de la Libération, Grand officier de la Légion d’Honneur, commandant des parachutistes, les troupes de choc de l’armée française, en Indochine, en 1952-53, général à 49 ans, il démissionnera de son commandement en Algérie en signe de protestation contre la torture. Fils d’un officier ayant servi sous les ordres de Maréchal Lyautey à l’état-major français durant la 1ère Guerre Mondiale, il plaidera en Algérie pour un « dialogue des civilisations ». A ses subordonnés il fera prêter serment assurant que « tout musulman sera considéré par moi comme un ami et non comme un suspect, sauf preuve du contraire ».

6-Mosaïque sera diffusée pendant dix ans (1977-87) sur FR3 le dimanche matin. Produite par « Point du jour » avec à la réalisation Tewfik Farès, l’émission bénéficiait des subventions du FAS (Fonds d’action sociale) et de l’ADRI (Agence pour le développement des relations interculturelles). Pionnier en la matière, le cinéaste Tewfik Farès initiera par la suite « télé cité », une émission qui donne la parole aux jeunes en leur proposant de tourner des reportages sur leur vie quotidienne. Diffusé en septembre 1999 sur France 3 Ile-de-France, l’émission est depuis janvier 2001 diffusée dans la région Nord-Pas-de-Calais.

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Auteur : René Naba

 Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants: "Média et Démocraitie, La captation de l'imaginaire un enjeu du XXI me siècle", Golias Novembre 2012 -"Erhal (dégage), La  France face aux rebelles arabes" Golias Novembre 2011- "Les révolutions arabes ou la malédiction de Camp David" Editions Bachari Mai 2011- "Hariri de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres" - Harmattan Janvier 2011 -«Liban: Chroniques d’un pays en sursis » (Éditions du Cygne) - «Aux origines de la tragédie arabe”, Editions Bachari 2006 - ”Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002. «Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen» (Harmattan 1998)- “De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde”, Editions l’Harmattan Mai 2009 - L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres; L'Islam otage du wahhabisme" Golias Automne 2013: www.renenaba.com

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