Force reste à la loi

L’impunité dont jouissent ceux qui véhiculent ce « racisme acceptable » perpétue la violence symboliq

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dimanche 5 mars 2006

Force reste à la loi

 

Le temps des vœux est passé. De bonnes intentions ont été exprimées ici ou là... qui risquent de nous rendre la vie infernale - puisque l’enfer en est pavé.

2005 aura été l’année des dérives verbales. Il est vrai que les années précédentes nous avaient en quelques sortes préparées aux errements que nous avons du entendre : en 2003, le directeur du Point, Claude Imbert, n’hésitait pas à se déclarer ouvertement islamophobe : « Il faut être honnête. Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire. [...] j’ai le droit, je ne suis pas le seul dans ce pays à penser que l’islam _ je dis bien l’islam, je ne parle même pas des islamistes - en tant que religion apporte une débilité d’archaïsmes divers, apporte une manière de considérer la femme, de déclasser régulièrement la femme [et] en plus un souci de supplanter la loi des Etats par la loi du Coran, qui en effet me rend islamophobe. », nous avions connu également l’inénarrable Oriana Fallaci, qui, curieusement ( ?) avait fait en son temps l’objet d’un commentaire plutôt flatteur d’Alain Finkielkraut à propos de son livre La rage et l’orgueil...

Rappelons nous : « Oriana Fallaci met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face. Elle refuse le narcissisme pénitentiel qui rend l’Occident capable de ce dont il est la victime. Mais comme elle en a gros sur le cœur, elle va trop loin. » ; Alain Finkielkraut a été l’an dernier le plus médiatique, mais pas forcément le plus irresponsable : j’ai eu l’occasion, sur ce site, d’évoquer le cas d’Hélène Carrère, dite d’Encausse, qui expliquait la crise des banlieues par la polygamie des Africains ; il faudrait ajouter sur « France Culture », le 28 novembre dernier, Alain-Gérard Slama qui a parlé, à propos des reproches faits à Hélène Carrère et Alain Finkielkraut de « pétainisation des esprits » - étonnante perversion du langage qui donne à la parole xénophobe le statut de victime et de victime de qui ? de l’un des pires régimes que la France ait connus, dont le zèle à livrer les juifs étonnait jusqu’aux autorités allemandes....

Mais l’on pourrait ajouter - et c’est plus grave car ils sont en position de décideurs - François Grosdidier, par exemple , qui a déclaré depuis les bancs de l’Assemblée Nationale : « Dans ma commune, lors d’un mariage sur deux, l’hôtel de ville résonne de you-yous. [...] Moi, je parle comme on parle dans ma ville, et ces imbéciles de socialistes se mettent à hurler au racisme. Ils se permettent de juger des réalités qu’ils ne connaissent pas ».

Bien sûr, la remarque xénophobe ne pouvait se passer du coup de griffe sur ces personnes « qui parlent de ce qu’elles ne connaissent pas », reproche que j’ai souvent entendu formuler contre les chercheurs... alors que nous passons l’essentiel de notre temps à rencontrer des musulmans, bien plus que n’importe quel politique de base. A moins que nous ne connaissions pas ces « bons sauvages », soigneusement sélectionnés pour en faire des interlocuteurs convenables des pouvoirs publics fin de siéger dans telle ou telle commission ?

Il est vrai que la connaissance que certains militants peuvent avoir des musulmans et de la manière de nouer un contact avec ces populations étranges peut laisser quelques fois perplexe : voulant sans doute me montrer sa bonne volonté, l’un d’entre eux me dit un jour qu’il était parfaitement conscient des graves problèmes que soulevait l’immigration. Je gardai le silence... Il ajouta : « moi-même j’ai commencé à aller les voir, dans leur quartier... Bien sûr, je n’étais pas habillé comme cela : je n’avais pas mis mon blazer, j’avais mis un costume en tweed ! » Avec un peu d’effort, il aurait pu aller jusqu’à la tenue de chasse...

Mais ne nous arrêtons pas là ! Voici moins d’un mois, la maire d’une grande ville du sud de la France a déclaré à propos d’un projet de construction de mosquée qui est en souffrance depuis une dizaine d’années qu’ « aussi longtemps que les représentants de l’islam ne reconnaîtraient pas sans ambiguïté les règles de la République, notamment la laïcité, je ne faciliterai pas les choses. »

C’est oublier qu’un permis de construire ne peut être refusé qu’à des conditions précises, qui ne tiennent pas à la personne du pétitionnaire, mais à la conformité ou non du projet à la réglementation d’urbanisme en vigueur, dont une circulaire du ministère de l’Intérieur a rappelé qu’elle ne pouvait être utilisée dans le but d’empêcher la construction de lieux de culte... Ou bien cela signifie-t-il qu’un maire dit « républicain » penserait utiliser les moyens dont il dispose pour empêcher l’exercice d’une liberté publique par certains de ses concitoyens ?

Cette dernière hypothèse mérite que l’on s’y arrête. Deux points méritent d’être relevés : certes, en premier lieu, la presse a rapporté ces faits (cf. Libération du 18 janvier 2006), mais de façon très factuelle. Il semble que beaucoup de journalistes se satisfassent de l’étiquette politique de tel ou tel élu, comme si elle était en soi une garantie démocratique, sans examiner le fond des propositions ou de la politique appliquée. Ils font comme si un élu membre d’un parti de gouvernement ne pouvait pas être raciste, ou appliquer une politique discriminatoire. Quelle aurait été la réaction si de tels propos avaient été tenus par un maire (ex) Front National ? L’indignation aurait sans doute - et à juste titre - été plus vive...

Au demeurant, l’idée de faire prêter serment n’est pas en soi incongrue... mais à condition qu’elle s’applique à tout le monde ! Car pourquoi suspecter les seuls musulmans d’être contre la République ? Si certains d’entre eux le sont, effectivement, il faut bien voir qu’ils ne sont pas les seuls : prenons par exemple le cas du mouvement intitulé la « Contre réforme catholique », animé en son temps par l’abbé Georges de Nantes, dont les prises de position, pendant et au lendemain de la guerre d’Algérie lui avaient values perquisition, garde à vue et internement... Dans son livre au titre évocateur : Les 150 point de la phalange, il développait la thèse fort peu nouvelle que la démocratie, fille de la révolution, était la cause des maux de la France et du monde... Il fallait à la France, disait-il, un dictateur pour restaurer la monarchie, seul régime politique reconnu et accrédité par Dieu...

Son mouvement a été fermement condamné par l’Eglise catholique. Tout comme le terrorisme l’a été par différentes autorités musulmanes - le C.F.C.M. en France.

C’est là que je ne comprends plus : il ne viendrait à personne de mettre en cause l’ensemble des catholiques français lorsqu’ils veulent construire une église. Il est systématiquement exigé des musulmans qui veulent construire une mosquée, qu’ils condamnent des actes - terrorisme, délinquance... - dans lesquels ils ne sont pour rien...

Par ailleurs, il a été relevé, à propos de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, que subsistaient dans ce pays là des obstacles à la construction des églises. Etrangement, personne n’a relevé le parallèle avec la construction des mosquées dans ce pays-ci...

La relative complaisance avec laquelle sont accueillis des propos comme ceux que je rapporte ci-dessus me paraît révélatrice de la lente diffusion du racisme dans la société et de l’aveuglement sur ce phénomène. Oui, comme l’écrivait sur ce site Pierre Tévanian[1] : « Les motivations peuvent être diverses, mais, quelles qu’elles soient, elles vont toujours de pair avec une profonde indifférence ou un profond mépris à l’égard des « immigrés », et elles débouchent toujours sur les mêmes conséquences : la banalisation et la légitimation de la violence raciste, qu’elle soit verbale ou physique, individuelle, collective ou institutionnelle. »

De la même manière, rapporter l’opinion exprimée par certains qu’ils font preuve de « courage » ou « d’audace » lorsqu’ils disent tout le mal qu’ils pensent de l’islam est au mieux ridicule (« cette saison, osons le bleu ! »), au pis irresponsable : beau courage en effet que celui de se couler dans l’air du temps, de hurler avec les loups et de s’écrier ensuite, comme Alain Finkielkraut : « Je suis foutu ! ». Foutu ? mais en quoi ? comment ? Claude Imbert a-t-il du démissionner du Haut Conseil à l’Intégration ? Non. Alain Finkielkraut a-t-il du renoncer à son émission hebdomadaire sur France Culture ? Non ! Comble du grotesque, il s’y est même pris pour la du Barry en lançant sur les ondes un pitoyable : « Encore un instant Monsieur le Bourreau ! »... Hélène Carrère a-t-elle abandonné son fauteuil de secrétaire perpétuel de l’Académie Française ? Encore non ! Qui est « foutu » dans cette histoire ? Ne serait-ce pas plutôt ceux qui vivent les discriminations au quotidien dans leur embauche, dans leur logement ? Et ces auteurs d’agressions verbales ont en plus le front de se poser en victimes !

L’impunité dont jouissent ceux qui véhiculent ce « racisme acceptable » perpétue la violence symbolique dont sont victimes les populations issues de l’ancien empire colonial et justifient les analyses pertinentes développées par Sidi Mohammed Barkat dans sont ouvrage : Le corps d’exception[2].

La deuxième remarque tient à la schizophrénie dans laquelle semble s’être enfermé notre système politique : au sommet, la constitution, la déclaration des Droits de l’Homme, le gouvernement : un système protecteur, bien conçu et de la bonne volonté - que je crois de plus sincère - pour lutter contre les discriminations et intégrer l’islam en France.

A la base, des élus et des administrations hostiles, violant souvent le droit, comme en témoigne la condamnation du maire de Charvieu-Chavagneux (Isère) condamné à trois ans d’inéligibilité pour avoir détourné son droit de préemption, en essayant d’empêcher qu’un couple de Français d’origine algérienne et marocaine puisse acquérir une maison sur sa commune[3]. Nous pourrions ici pasticher le général de Gaulle : « au somment, ce pouvoir a une apparence : le respect de la démocratie et des droits de l’homme. Il a une réalité à sa base : une pratique discriminatoire, bornée et arbitraire. Cette base possède un caractère expéditif et limité. Mais elle ne voit et ne comprend la nation et le monde que déformés à travers sa frénésie. Son entreprise conduit tout droit à un désastre national. »

Au lieu de répondre, comme elle l’a fait dans un dossier récent qui m’a été communiqué, par les mots suivants : « [...] comme vous le savez, la Présidence de la République ne peut intervenir dans les dossiers relevant de la compétence des collectivités locales qui s’administrent librement dans les conditions prévues par la loi. », la Présidence aurait mieux fait de relire ses classiques. Reprenons le discours sur le putsch d’Alger : le général de Gaulle ajoutait « Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens, je dis tous les moyens, soient employés pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J’interdis à tout Français, et, d’abord, à tout soldat d’exécuter aucun de leurs ordres. L’argument suivant lequel il pourrait être localement nécessaire d’accepter leur commandement sous prétexte d’obligations opérationnelles ou administratives ne saurait tromper personne. [...]L’avenir des usurpateurs ne doit être que celui que leur destine la rigueur des lois. »

Car force doit effectivement rester à la loi. Pas seulement contre les auteurs de violences lors des émeutes de cet hiver, mais également conte tous ceux qui, surtout lorsqu’ils sont en position de décideurs, violent les libertés publiques, tiennent des propos xénophobes ou racistes. Je fais ici le vœu de la mise en place d’une politique effective de lutte contre les discriminations : ainsi, le pouvoir politique ne peut se contenter de l’argument de la libre administration des collectivités locales pour se laver les mains de ce qui se passe sur l’ensemble du territoire ; il a aujourd’hui l’ardente obligation d’activer une politique pénale contre les auteurs de ces infractions, de les poursuivre et de les faire condamner s’il le faut.

Les auteurs de propos xénophobes et racistes brisent le pacte républicain, rejettent les principes dont ils devraient être les premiers garants : pourquoi siègent-ils toujours dans des instances officielles ?

Est-il enfin acceptable qu’en dehors de cas très particuliers, comme la lutte contre le terrorisme, certaines administrations continuent à fonctionner grâce à la délation ?

J’ai longuement cité le discours de de Gaulle du 23 avril 1961, je conclurai avec lui : « Voyez - disait-il in fine - où risque d’aller la France, par rapport à ce qu’elle était en train de redevenir. » Voyons effectivement où nous risquons d’aller sans volonté politique, sans conscience claire des enjeux qui sont devant nous, sans lecture pertinente de ce qui s’est dit dans les banlieues lors des dernières émeutes, où les manifestants ont réclamé plus d’Etat qu’ils n’ont contesté celui-ci. Les moyens de droit existent : qu’on les applique ! L’intégration passe aussi par le droit : c’est en montrant qu’il s’applique à tous, sans exception, en luttant aussi contre le racisme et la xénophobie au sein des élites politiques et administratives, en exigeant également de chacun qu’il respecte les principes sur lesquels est fondée notre démocratie que nous pourrons relever les défis sociaux qui se présentent.

Le choix, pour le dire rapidement, est celui entre Louis XVI et Bonaparte : soit le pouvoir politique choisit de rester prisonnier de ses privilégiés - qui, pas plus aujourd’hui qu’hier, n’hésitent entre son service et leurs intérêts - de ses habitudes, de la douceur vénéneuse de vivre entre soi, du confort relatif, car de plus en plus étroit, des habitudes acquises et de la volonté de ne pas froisser ses amis, soit il entreprend de refonder les « masses de granit », de porter un nouveau projet politique, qui peut durer deux siècles...

De ce choix, de la réponse à celui-ci, dépendra de faire que 2006 et les années à venir ressemblent à 1788 ou à 1804.



[1] In « Un racisme qui vient d’en haut », le 20 décembre 2005

[2] Ed. Amsterdam, 2005, 94 pp.

[3] Cf. « Le Monde » du 1er décembre 2005.

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Auteur : Jean-Michel Cros

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