Et le terrorisme de la pensée ?

Stupéfiante, cette levée de boucliers médiatiques à l’encontre d’un texte dont le crime apparent serai

jeudi 14 avril 2005

La controverse est certes louable. Elle est même souvent féconde. Le terrorisme de la pensée, lui, jamais. Rien de plus abjecte que cette tentation d’imposer par tous les moyens SA vérité en recourant aux subterfuges classiques de la manipulation des masses : insinuations, amalgames, confusions que l’on pourrait penser mentales si elles n’étaient savamment distillées, anathèmes, mise en concurrence artificielle des individus et des groupes... Stupéfiante, cette levée de boucliers médiatiques à l’encontre d’un texte dont le crime apparent serait de s’être intitulé " Nous sommes les indigènes de la République " . Du Monde au Figaro, du Nouvel Observateur à Libération, et jusqu’au Matin marocain, par rubriques " opinions " interposées quand ce n’est pas la plume journalistique qui trempe dans le fiel quasi-diffamatoire, une constante : " ce n’est pas comme ça qu’il faut causer ".

Le texte en question, cet " appel pour des assises de l’anti-colonialisme post-colonial " aurait certainement gagné en évidences s’il avait su éviter le risque que court toute tentative d’exhaustivité et de rassemblement au-delà des appartenances singulières. Mérite-t-il pour autant ces qualificatifs qu’on lui assène, ces visées qu’on lui prête, ces complots qu’il ourdirait, ces machiavélismes dont il serait porteur ?

Oui, ce texte rappelle les massacres du 8 mai 1945 en Algérie comme vient de le faire d’ailleurs en Algérie un Consul de France.

Oui, il évoque pour mémoire, ce fait indubitable : la France fut coloniale, de " l’Indochine " à l’Algérie, y compris quand elle se targuait de n’être qu’un protectorat en Afrique comme en Asie. Par quel procédé tout historien intellectuellement honnête contesterait l’ampleur des bains de sang et des spoliations : ainsi, pour la seule Algérie, seulement entre 1830 et 1870, trois millions d’hectares furent confisqués aux " indigènes " et la population passa de quatre millions à deux millions et demie ?

Faut-il se taire face aux tentations d’une poignée de néo-historiens avides de se faire un nom en falsifiant l’histoire coloniale, qu’elle concerne les Antilles ou la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui, le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest il n’y a pas si longtemps encore ?

Faut-il taire encore longtemps les contenus -et leur impact- tant du Code Noir que du Code de l’Indigénat qui régirent les peuples de ces colonies ou faire semblant d’ignorer que la Constitution actuelle de la République (cf son article 75 notamment), régit différemment les individus selon le territoire, avec l’application de lois coutumières et même d’un statut local de droit musulman comme à Mayotte ? Il ne s’agit pas seulement d’un passé dont il faut tourner la page ; la réalité d’hier a construit, et continue à le faire, les regards d’aujourd’hui.

Serait-ce là des contrevérités historiques ou sociologiques ? Les faits n’auraient-ils de sens qu’en fonction de qui les rapporte ?

Oui, mais, nous dira-t-on, la France, c’est plus complexe que cela. C’est évident. Pour autant doit-on s’agenouiller devant les fameuses " Lumières " ? Ne sont-elles pas tout aussi éclairantes quand elles banalisent le fameux commerce triangulaire dont certains des " illuminés ", illustres penseurs (a-t-on le droit de les nommer ?), furent les bénéficiaires, rançon du sang et des souffrances de femmes et d’hommes que l’on décréta esclaves ? Ou quand, au prétexte de contredire l’Eglise, et l’adamisme, affirmant l’unicité de l’origine de l’espèce humaine, elle inventa les races ? De " douteux amalgames " est aussi accusé ce texte. Lesquels ?

Oui, le pouvoir des mots est terrible.

Depuis des décennies, et encore plus, depuis le fameux 11 septembre, il n’y a pas une semaine, qu’un media ou un autre -quand ce n’est pas un institutionnel ou le maître d’œuvre d’un dispositif public- sans un cliché stigmatisant, une généralisation abusive, une mise en demeure, qui ne vienne alimenter des représentations source de violence et de souffrance à l’égard de toutes celles et ceux dont un des parents vient d’un ailleurs que la " république blanche et chrétienne ".

Oui, depuis des décennies, et encore plus, depuis le fameux 11 septembre, volontairement ou par imbécile inconscience, se fabriquent et se reproduisent dans la République des " identités négatives " et des stéréotypes destructeurs.
S’il en fallait encore un indice, cette hystérie réactionnelle qui accuse tout signataire de l’appel de " nous sommes les indigènes de la République " d’être à la fois des fossoyeurs de la laïcité et de l’égalité des sexes, des tenants de l’application de statut religieux aux femmes en France, des fomenteurs de troubles mettant en danger la république, et j’en passe quand ce n’est pas le déni pur et simple du droit à la parole de ceux qui aurait un " statut professionnel " : décidément, hormis une revendication de traitement social, quand on a eu des parents régis par un code l’indigénat, on se tait... à la rigueur, on peut aussi témoigner des misères familiales... mais penser, revendiquer comme tout citoyen lambda, analyser, anticiper, proposer... que nenni, ça, c’est du communautarisme... Au prétexte de nous protéger de la dangerosité de certains, nous voilà, encore une fois, otages du prêt à penser . Si tout cela n’était aussi pathétiquement de la fumisterie, et aussi l’indicateur d’un mépris récurrent, ça en serait risible...

Décidément, après les délivreurs de certificats d’islamité ou de francité, nous voilà aux prises avec les promoteurs d’un certificat de laïcité quand ce n’est avec les labelliseurs du vrai féminisme. Ah ! comprimé doctrinal quand tu nous tiens !

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