Esther Benbassa : « Au Moyen Age la condition des Juifs était plus enviable que celle des serfs »

A l’ère de la pensée mâchée et des livres griffonnés en quelques semaines, le dernier essai d’Esther

mercredi 25 avril 2007

Esther Benbassa : « Au Moyen Age la condition des Juifs était plus enviable que celle des serfs »

A l’ère de la pensée mâchée et des livres griffonnés en quelques semaines, le dernier essai d’Esther Benbassa, « La souffrance comme identité » (*), arrive comme une bouffée d’air pur. Ainsi, il y aurait encore des intellectuels en France ! Mieux, des intellectuels courageux. Car cette enquête aussi brillante qu’audacieuse va faire grincer des milliers de mâchoires. Dans sa conclusion, intitulée « Le droit à l’oubli », Esther Benbassa, titulaire d’une chaire d’histoire du judaïsme moderne, écrit que l’extermination des Juifs n’est devenue “Holocauste“ que dans les années 1970 », ajoutant « Dans le même temps, on assistait à son idéologisation et à sa récupération à des fins politiques par un Israël désireux de justifier ses nouvelles frontières après la guerre des Six-Jours, et surtout après l’arrivée du Likoud au pouvoir en 1977. »

Esther Benbassa, Prix Françoise Seligmann contre le racisme, l’injustice et l’intolérance, prend le risque de démonter le processus historique qui a conduit à faire de la souffrance le ciment de l’identité juive. Le problème, c’est que confronter à un ouvrage aussi dense que « La souffrance comme identité », le journaliste peine à en faire un compte-rendu exhaustif. J’ai donc fait le choix de n’aborder qu’une fraction de chapitre, celui consacré à la condition des Juifs au Moyen Age. Ne les a-t-on pas systématiquement décrits comme passifs, persécutés, conduits comme des moutons à l’abattoir, et subissant une chaîne ininterrompue de souffrances ? La directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, ne décrit pas, bien évidemment, une vallée de miel et des ciels sans nuages. Esther Benbassa ne nie nullement les « ghettos », les conversions forcées, les massacres.

Toutefois, « la condition des Juifs resta longtemps plus enviable que celle des serfs, ne serait-ce que par la relative mobilité dont ils jouissaient, pouvant aller d’un seigneur à l’autre. Ils n’étaient pas non plus la seule minorité du Moyen Age. En monde chrétien, les musulmans portaient à l’instar des Juifs des signes distinctifs les différenciant de la majorité dominante », écrit l’historienne. Certes, les Juifs ont souffert de mépris, mais ils formaient une minorité relativement privilégiée là où ils étaient tolérés. De plus, n’étant pas astreints au service militaire, les Juifs n’ont pas été décimés par les guerres. Esther Benbassa rappelle que la “prétendue passivité juive » n’est absolument pas confirmée par la recherche historique

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Bien au contraire, les Juifs faisaient valoir leur utilité économique auprès des souverains et des seigneurs et bénéficiaient en contrepartie de privilèges leur accordant une relative autonomie. Car, « comment expliquer la longue survie des Juifs sans songer aux stratégies politiques auxquelles ils eurent recours ? », interroge l’auteur de « La souffrance comme identité ». Les Juifs exerçaient des métiers comme ceux de collecteurs d’impôts ou de conseillers administratifs. D’une part, ils étaient nécessairement associés au pouvoir en place. D’autre part, ils étaient perçus comme une fraction opulente de la société. Ne pouvant posséder de terres, les Juifs « étaient surtout riches en or et leurs biens étaient aisés à transporter ».

Résultat, en cas de soulèvements populaires, la minorité juive devenait la cible naturelle des révoltes. « Ils servaient de dérivatif et de réceptacle aux haines et aux frustrations accumulées, de sorte de soupape de sécurité dans les sociétés de l’époque », écrit Esther Benbassa. Si les Juifs devenaient les victimes toutes désignées en périodes troublées, ils n’étaient les seuls. L’histoire retient que Philippe le Bel, roi de France, confisque les biens des Juifs et les expulse en 1306, mais oublie de rappeler que le souverain, qui cherchait par tous les moyens à remplir ses caisses, réserve le même sort aux Lombards, expulsés en 1311. Et que dire des tourments infligés aux Templiers, soumis à des emprunts forcés avant de finir sur le bûcher ?

Les massacres de 1648-1649 en Pologne et en Ukraine, consécutifs à la rébellion cosaque, sont considérés comme le plus grand désastre ayant frappé le monde ashkénaze (les Juifs d’Europe de culture et de langue yiddish) avant la période moderne. Or, révèle la directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études, « il s’agit d’une réalité politique qui a touché aussi bien les Polonais chrétiens que la population juive, l’événement a été transformé en histoire souffrante juive par excellence ». Rappelons qu’au Moyen Age, l’Eglise catholique ne visait pas à la destruction des Juifs. Alors qu’elle ne mettait pas de gants pour se débarrasser des minorités religieuses, comme les Albigeois, exterminés jusqu’au dernier. Même s’ils étaient regardés comme des hérétiques, les Juifs se trouvaient au-dessus de la juridiction de l’Inquisition.

Peut-on restituer une vision moins dramatique du sort des Juifs au Moyen Age, quand on connaît le climat d’intolérance qui règne actuellement en France ? Peut-on donner aux lecteurs une vision moins « lacrymale » de l’histoire des Juifs, qui ne se limiterait pas à une succession de catastrophes ? « Quand on prend des risques, il faut s’appuyer sur des bases solides. J’ai travaillé cinq ans sur ce livre, je suis remonté jusqu’aux textes fondamentaux des religions », souligne Esther Benbassa. Régis Debray, dans « Le Nouvel Observateur », ou Jérôme Cordelier, dans « Le Point », ont déjà salué la sortie de cet essai courageux.

Le livre « La souffrance comme identité » nous fait toucher du doigt non seulement cette posture, mais aussi cette idéologie victimaire : tout le monde en veut aux Juifs. Certains défenseurs de l’Etat d’Israël tentent alors de justifier leurs choix politiques - même les plus critiquables - en s’appuyant sur ce monopole victimaire, qui permet de culpabiliser, sinon de discréditer, tout contradicteur. « La figure de l’Israélien agresseur des Palestiniens est atténuée par celle du Juif victime », commente Esther Benbassa. Y compris durant la guerre du Liban en 2006, alors que l’Etat d’Israël jouit d’une suprématie militaire sur tous ses voisins.

(*) Esther Benbassa, « La souffrance comme identité », Editions Fayard, 253 pages.

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