Entretien exclusif avec Farah Pandith, membre de l’Administration Obama

A l’occasion de son passage-éclair à Paris, la représentante spéciale du Département d’Etat pour les communautés musulmanes dans le monde, Farah Pandith, a accordé un entretien exceptionnel à Oumma au sein de l’ambassade américaine. Farah Anwar Pandith nous accueille chaleureusement dans un salon feutré au cœur d’un bâtiment ultra-protégé. Après avoir obtenu le feu vert de Washington (...)

Entretien exclusif avec Farah Pandith, membre de l’Administration Obama

A l’occasion de son passage-éclair à Paris, la représentante spéciale du Département d’Etat pour les communautés musulmanes dans le monde, Farah Pandith, a accordé un entretien exceptionnel à Oumma au sein de l’ambassade américaine.

Mercredi 6 octobre, avenue Gabriel, Paris. Rendez-vous est pris à l’ambassade américaine, située aux abords de l’Obélisque de la Concorde, pour une interview exclusive. Nommée en juin 2009 par Hillary Clinton pour être l’émissaire spéciale du Président Obama auprès des communautés musulmanes à travers le monde, Farah Anwar Pandith nous accueille chaleureusement dans un salon feutré au cœur d’un bâtiment ultra-protégé. Après avoir obtenu le feu vert de Washington- où votre identité est contrôlée en amont, franchi les diverses barrières de sécurité, et croisé quantité de gendarmes français et autres militaires américains, nous parvenons enfin à rencontrer une dame de fer, enjouée, volubile et prête à répondre aux questions d’Oumma. Un personnage atypique et intriguant, déjà en activité dans un Département d’Etat dirigé auparavant par Condoleezza Rice et dont le parcours politique, à 42 ans, est jalonné par des passages dans des structures discrètement influentes, notamment le Conseil de sécurité nationale et le Council on Foreign Relations. C’est le « paradoxe Pandith » : un contact simple et spontané, typique de la communication politique américaine, mais qui recouvre une expérience forgée dans de puissants et austères organes de décision.

Les menaces terroristes censées peser sur Paris se font ressentir, évidemment, jusqu’au cœur de l’ambassade. Pour des questions de sécurité, aucune photo ne pourra être prise. Seule la responsable de la presse est autorisée à capturer des images de la rencontre afin de les envoyer à Washington pour archivage. Un dictaphone est enclenché pour enregistrer l’interview. Quant au porte-parole de l’ambassade, il nous fait poliment savoir que nous avons exactement une demi-heure avant que madame Pandith ne doive repartir pour un autre rendez-vous. Finalement, en raison de son intérêt pour les thèmes abordés, la diplomate signalera vers la conclusion de l’échange, d’un simple geste de la main à l’attention du porte-parole, qu’elle préfère prolonger de quelques minutes supplémentaires la discussion. Un échange sur le vif.


Oumma : Quel est le sens de votre fonction ?

Farah Pandith : C’est la première fois dans l’histoire des Etats-Unis que nous avons cette fonction. Celle-ci fut mise en place deux semaines après le discours du Président au Caire en 2009. Le but consiste à travailler directement avec les communautés locales, au niveau individuel et à travers le monde. Il s’agit de faciliter le partenariat et le dialogue.

Qu’est ce qui explique la création d’un tel poste sous l’Administration Obama ?
Vous connaissez l’engagement du Président Obama sur la question du rapport des Etats-Unis avec l’islam. Deux mois après son discours inaugural, il a réaffirmé cela devant le Parlement turc.
Mais c’est au Caire qu’il a déployé sa vision pour ouvrir une nouvelle ère de collaboration et développer des actions concertées quant à l’éducation et aux nouvelles technologies. Quand vous avez un Président qui en a fait une priorité, une Secrétaire d’Etat qui demande à chaque ambassade dans le monde de faire preuve d’ingéniosité pour savoir comment nous pouvons devenir le vecteur, le facilitateur et le partenaire intellectuel, tout cela sous-entend que les diplomates doivent élargir et approfondir leurs contacts auprès des musulmans. Pas seulement les dirigeants d’organisations mais aussi les entrepreneurs, les bloggeurs, les directeurs associatifs, les activistes qui agissent dans le bien de leur communauté. Nous apprenons à connaitre de plus en plus la forme et l’envergure de ces communautés à travers le monde. Pourquoi maintenant ? Parce que nous avons un Président qui s’est engagé sur ce sujet, qui comprend le poids démographique d’une population qui correspond à 1/4 de l’humanité. Nous devons apprendre à collaborer tous ensemble.

Vous avez évoqué votre intérêt pour les "petites voix" dans le monde musulman ? Que voulez-dire de la sorte ?
Je pense qu’il est important d’écouter ces personnalités qui ne sont pas souvent entendues. C’est ce que je voulais dire quand je parle d’élargir nos contacts. Pendant très longtemps, nous avons écouté les soi-disant porte-paroles de ces communautés .Bien sûr, ils sont importants et respectés mais il y a beaucoup d’individus, dans les jeunes générations, qui ont des choses intéressantes à exprimer. Une des missions que m’a confiées la Secrétaire d’Etat consiste justement à me concentrer sur les moins de 30 ans. Un milliard et six cents millions de musulmans sur la planète dont la majorité est âgée de moins de 30 ans. Vous le savez. Entre 60 et 80% des communautés selon leur localisation géographique. Je veux connaitre leurs histoires, leurs innovations, je veux développer les moyens qu’aura le gouvernement américain pour les mettre en avant et, plus important encore, les relier. Les personnes formidables que j’ai rencontrées hier à Lyon pourront être mis en contact avec d’autres à Lahore, au Pakistan, non pas parce qu’elles sont issues de la même culture mais en raison de leurs idées innovantes en commun. Je voyage énormément depuis ma prise de fonction, voilà un an ; dans le dernier mois, j’ai visité environ trente pays dans cette perspective.

L’Administration Obama semble vouloir redéfinir les rapports des Etats-Unis avec le monde musulman. Vous avez déjà été en exercice dans le département d’Etat sous l’Administration Bush. Quelles sont les différences d’approche selon votre expérience ?
Elles sont nombreuses. Tout d’abord, je tiens à préciser que c’est un honneur pour tout Américain de servir au sein du gouvernement à des postes à responsabilité. En tant qu’Américaine et musulmane, j’ai eu cette chance. Quant à la nouvelle Administration, elle se distingue dans la mesure où elle a changé le ton, le rythme, la passion et l’énergie sur cet engagement. Le Président en a fait une priorité et en demandé qu’il en soit de même pour tous les secteurs du gouvernement.

Les derniers débats autour de l’islam américain, notamment à propos de la question d’un Centre communautaire en cours d’édification près de Ground Zero, semblent attester d’une recrudescence de l’islamophobie dans votre pays. Est-ce le cas d’après vous ?
Ce qu’il faut d’abord rappeler sur ce point, c’est que notre Constitution accorde la liberté religieuse à tout citoyen. C’est sur ce principe inaliénable que notre pays s’est fondé au travers d’une grande diversité ethnique et religieuse. Entre 5 et 8 millions de personnes, venues du monde entier, composent la population américaine et musulmane. C’est le sens de l’Amérique. Depuis neuf ans, des incidents ont effectivement redéfini la manière dont nous parlons de l’islam et des musulmans. Tout le monde en est conscient. Voilà pourquoi le Président en appelle au respect mutuel. Ce qui s’est passé constitue un défi mais la liberté religieuse n’est pas une question négociable. Il y a des minorités, de part et d’autre, qui s’expriment mais qui ne représentent pas l’Amérique.

 

« L’islam fait partie de l’Amérique »

 

L’engagement du Président Obama sur ce point a semblé clair jusqu’à sa déclaration impromptue, face à une caméra de CNN, où il indiqua qu’il ne ferait pas de commentaire personnel sur la "sagesse de la décision" relative à la construction du Centre. Qu’a-t-il voulu dire par là ?
Le Président a été très clair des qu’il est entré dans le débat : l’islam fait partie de l’Amérique. Si vous observez l’histoire de notre pays, l’islam est présent dès le début, avec l’arrivée des esclaves. Les musulmans américains sont présents dans toutes les couches sociales du pays. La plupart figurent notamment parmi les classes supérieures. Le discours du Président, lors de la rupture du jeûne, est significatif. Il a rappelé la rencontre de Thomas Jefferson durant un Iftar avec l’ambassadeur tunisien. Notre histoire est celle la coexistence de plusieurs croyances. Mais il a aussi parlé du droit qui revient aux municipalités d’autoriser ou non la construction d’un lieu de culte. Dans sa remarque, il a distingué le droit de construire un lieu de culte et la pertinence de toute construction. Cet aspect revient précisément aux citoyens de New-York qui doivent en décider.

Son commentaire a tout de même paru plus ambigu, comme s’il s’agissait d’une rétractation.
Ce que le Président a dit, c’est que la décision d’autoriser la construction ne lui revient pas. Il a été très clair en s’inscrivant dans l’esprit de la Constitution et du Premier Amendement.

L’image de Barack Obama, plutôt bonne au départ, a été particulièrement ternie, notamment aux yeux des Français musulmans, par l’intensification de l’intervention militaire en Afghanistan et au Pakistan. Comment pourriez-vous corriger une réputation aussi endommagée ?
Tout d’abord, je tiens à rappeler son engagement, inédit pour le commandant-en-chef des forces américaines, de respect envers l’islam. Ensuite, les décisions en politique étrangère ne sont pas fondées sur la religion mais sur des motifs géostratégiques. Ils sont délicats et représentent un défi car ils concernent, de par les circonstances, des pays musulmans.

Justement, à propos de politique étrangère, la gestion du dossier israélo-palestinien semble toujours relever d’un deux poids deux mesures de la part des Etats-Unis. Comment espérez-vous convaincre l’opinion publique, dans le monde musulman mais aussi au-delà, qu’il ne s’agit pas là d’un traitement inéquitable ?
Permettez-moi d’être clair à ce sujet : je ne crois pas qu’il existe un "monde musulman". Je pense plutôt qu’il s’agit de communautés musulmanes à travers le monde, y compris en Occident. La question israélo-palestinienne est d’abord un problème humain et tout le monde veut une solution. Le Président a été très clair : il veut une solution à deux Etats et l’instauration d’une paix à long terme dans la région. Il a nommé un envoyé spécial dès le second jour de son mandat car il est résolu à trouver une solution à ce problème. Dans ce but, tout le monde peut se réjouir de la reprise des pourparlers.  

Personnellement, êtes-vous vraiment optimiste sur ce dossier ?
J’ai beaucoup d’enthousiasme quant à la vision du Président Obama et je suis encouragée par les dernières avancées développées par la Secrétaire d’Etat et l’émissaire spécial George Mitchell. J‘aime l’idée que les gens reprennent le dialogue.

Dans un autre domaine de la politique étrangère, il semble que les autorités américaines, notamment à travers l’Ambassade de Paris, s’intéressent particulièrement aux futurs leaders d’opinion issus de la communauté musulmane française. Pourquoi une telle attention à leur égard ?
Nous sommes toujours vigilants à l’émergence de nouveaux leaders, pas seulement musulmans, pour développer nos partenariats dans l’avenir. Il ne faut pas seulement s’intéresser d’ailleurs à l’élite mais aussi aux autres franges de la société dans lesquelles de nouvelles figures peuvent surgir : les artistes, les associatifs, entre autres. Globalement, il s’agit de mettre en lumière, et en rapport les uns aux autres, les talents de la prochaine génération. A l’époque de Facebook et de Twitter, c’est devenu une nécessité.

Comment envisagez-vous le désamour de nombreux talents issus de l’immigration vis-à-vis de la France, au point que certains choisissent de s’exiler au Canada, à Londres ou aux Etats-Unis ?
Ce n’est pas au gouvernement américain de conseiller la France sur la politique à mener dans ce domaine. D’autant que vous avez un modèle d’intégration particulier. Je ne pourrai donc pas de faire de commentaire sur ce sujet.

Dernière question, au sujet du monde islamique et de sa vision des Etats-Unis : samedi dernier, un article du Washington Post a évoqué le rejet de plus en plus croissant des musulmans, en résonance sur ce point avec la récente déclaration du président iranien à l’ONU, de la version officielle du 11-Septembre. Comment l’expliquez-vous ?
Vous savez quoi ? Il a y a énormément de théories du complot. Ma préférée- si je puis dire- concerne le tsunami de 2004 : selon certains, il s’agirait là d’une manœuvre américaine ! Nous pourrions passer des heures à débattre de cette question mais je préfère ne pas perdre mon temps là-dessus. Tout ce que je souhaite, c’est que tout le monde redevienne rationnel. Al-Qaïda s’est attribué le 11-Septembre. Ils l’ont revendiqué !

Mais pourquoi alors un tel scepticisme, une telle défiance, notamment de la part des musulmans, sur ce point précis, selon vous ?
Je crois que cela dépend de votre localisation dans le monde et comment vous avez accès à l’information. C’est une horrible tragédie qui s’est produite mais il y a tellement d’éléments qui soutiennent ce qui s’est passé. A mes yeux, la controverse n’a pas de sens. C’est à vous, les journalistes, d’être précis sur les faits afin de pouvoir poser les bonnes questions, y compris à l’attention de vos communautés respectives.

Vous voulez dire que c’est de la faute des médias, en l’occurrence ceux des pays musulmans, si la version officielle est contestée ?
C’est à tout journaliste à travers le monde d’être le plus scrupuleux à ce sujet.

Merci de nous avoir accordé cet entretien, madame Pandith.

C’est moi qui vous remercie d’être venu jusqu’ici en ce jour pluvieux. J’ai un tel respect pour Oumma et j’espère que nous pourrons reprendre cet échange lors de ma prochaine venue en France.

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Auteur : Hicham Hamza

Journaliste

hhamza@oumma.com

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