Entretien avec l’historien Rochdy Alili (partie 2/ 6)

Nous publions la seconde partie de l’entretien avec l’historien Rochdy Alili auteur de plusieurs o

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mercredi 11 mai 2005

Entretien avec l’historien Rochdy Alili (partie 2/ 6)

Nous publions la seconde partie de l’entretien avec l’historien Rochdy Alili auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont « L’éclosion de l’islam » paru récemment aux éditions Dervy.

Rochdy Alili, nous avions conclu notre premier entretien par un rappel de l’importance de l’histoire en général et vous aviez commencé par nous expliquer que votre livre tentait de répondre à une ignorance générale de l’histoire de l’islam.

Oui, je crois me souvenir que je vous expliquais comment un projet de livre sur la spiritualité de l’islam m’avait conduit à me rendre compte que je faisais constamment appel à une connaissance implicite de personnages et d’événements de l’histoire musulmane, de la même manière que l’on fait référence à l’empire romain, à l’empereur Tibère, que sais-je encore lorsque l’on évoque l’époque de Jésus, à Jules César lorsqu’on parle de la Gaule dans des bandes dessinées. Il n’est pas nécessaire de ré expliquer à chaque fois ce que sont Jules César ou l’empire romain pour un public français qui est allé à l’école ou du moins ce ne devrait pas être nécessaire.

En revanche, il serait nécessaire, dans un livre sur l’islam, d’expliquer à un lecteur français non introduit à l’islamologie, qui est le calife Abd al-Malik, ce qu’ont été les rivalités internes à l’empire musulman, la révolution abbasside, par exemple, dont vous parlez longuement, lorsque les besoins s’en font sentir au long d’un texte.

Ce serait effectivement nécessaire et c’est bien sûr impossible. C’est pourquoi je me suis risqué à proposer une histoire de l’islam accessible à un grand public, qui connaît Jules César mais pas le calife Abd al-Malik, en écrivant ce livre qui commence par le commencement et couvre la période que nous avons évoquée dans notre premier entretien, pour les raisons que nous avons essayé d’expliquer ensemble. Pour le reste, il faudrait d’autres livres sur le même ton pour les périodes qui suivent.

Et c’est à l’ordre du jour ?

Vous savez très bien qui décide du jour et de l’ordre du jour, ce n’est ni vous ni moi. Ce que je peux proposer, c’est ma vision des choses. Je crois à l’intérêt et à l’utilité de faire entrer dans l’arrière plan culturel d’un monde développé qui détient un quasi monopole de l’information, un certain nombre de connaissances élémentaires sur l’histoire de l’islam parce que je les crois utiles pour éclairer le citoyen d’aujourd’hui. Je le fais, quand je le peux, parce que j’ai moi-même une empathie pour ce domaine, mais je le fais surtout parce que je suis persuadé, dans le cadre de la mondialisation, à l’époque où se construit un ensemble comme l’Europe, je suis persuadé qu’une nouvelle construction de l’histoire est nécessaire. Cette construction ne procède plus des besoins idéologiques et politiques des grandes institutions du passé, comme l’Eglise ou les nations, elle procède des besoins de l’Europe en gestation et elle procède des réalités géopolitiques nouvelles de cette Europe, en contact avec l’islam, par ses frontières, par des populations musulmanes vivant à l’intérieur de ces frontières et par les conséquences, pour sa sécurité, des injustices subies par les populations musulmanes du monde musulman.

A quoi peut ressembler, à votre avis, cette construction nouvelle de l’histoire ? Sur quels principes peut-on la bâtir, dans une Europe en gestation, dans une planète mondialisée où le musulman reste l’autre absolu, voire l’ennemi héréditaire principal, du moins à ce que je peux conclure de ma propre expérience et de ce que je constate dans mes lectures et autour de moi.

Je ne pense pas que vos lectures et votre expérience vous abusent et chaque musulman peut ressentir ce que vous ressentez. La réalité est ce qu’elle est et je crois une fois de plus que c’est dans la quête de l’équilibre, en répondant aux exigences dictées par la rigueur et l’honnêteté intellectuelle, dans le cadre d’échanges apaisés, sans arrière pensées, que l’on peut progresser et construire cette histoire nouvelle de l’Europe et pour l’Europe, indispensable à son progrès pour les décennies qui viennent. Dans cette optique, je dirai, pour utiliser une formule, qu’il convient d’abord de discuter avec ses ennemis héréditaires, puisque vous parlez d’ennemis héréditaires. Or, pour parler avec ses ennemis héréditaires, il convient d’abord de les identifier, puis de trouver le cadre d’une discussion. C’est relativement facile avec le dernier et tout ce qui s’est passé et continue à se passer avec l’Allemagne, dans le domaine de l’écriture commune d’une histoire conflictuelle, est tout à fait exemplaire. Pour le reste, la France, qui fut le plus ancien royaume unifié du continent, en concurrence successive avec d’autres puissances, à divers moments de l’histoire, a connu des ennemis héréditaires qu’elle a aujourd’hui oubliés. Citons l’Espagne des Habsbourg, citons l’Angleterre de toutes les dynasties, des Plantagenêt aux Hanovre, jusqu’à l’entente plus ou moins cordiale du début du vingtième siècle. On peut donc dire que le temps fait son œuvre et apaise les querelles quand les motifs de querelle disparaissent.

Seulement, vous avez raison, il est un ennemi héréditaire que l’on n’a pas oublié, que l’on fait ressurgir régulièrement, c’est l’ennemi musulman, érigé comme l’Autre absolu par les mentalités européennes au cours d’une longue histoire.

On peut même dire qu’on le retrouve à toutes les époques sous des formes renouvelées depuis le plus haut moyen âge.

Oui, du Sarrazin au terroriste, en passant par le Turc de l’histoire moderne et le colonisé de l’histoire contemporaine, que l’on voit étrangement ressurgir aujourd’hui tous les deux dans le débat sur les populations immigrées et sur l’adhésion de la Turquie, une perception négative du musulman perdure, malgré tout les progrès incontestables, auxquels nous essayons de contribuer les uns et les autres. C’est une construction ancienne de ce continent, affronté du septième siècle jusqu’à nos jours à une présence musulmane, au pire menaçante pour la survie du christianisme, dans le haut moyen âge, au mieux gênante pour l’expansion territoriale ou économique des nations d’Europe à l’époque contemporaine, une présence à presque tous ses horizons, du détroit de Gibraltar jusqu’à la Volga.

Sans oublier une présence permanente, tout au long de l’histoire, de musulmans sur le territoire même de l’Europe.

Vous avez raison. Nous n’avons guère le loisir de retracer ici l’histoire de cette présence, mais elle fut constante. Il y eut des musulmans en Espagne, avec des fortunes et des statuts divers, depuis le début du VIIIe siècle jusqu’au début du XVIIe, où l’on expulse les Morisques, catholiques descendant de musulmans. Il y eut aussi des musulmans dans les Balkans, avec les Turcs ottomans, dès le XIVe siècle, avant même la prise de Constantinople en 1453. Donc, lorsque les musulmans sont chassés d’Espagne, d’autres arrivent dans une autre péninsule et certains y sont encore.

Il me vient une réminiscence en vous entendant évoquer la prise de Constantinople par les Turcs en1453. Est-ce que ce n’est pas un 29 mai que la ville se rendit au sultan Mehmet II ?

Vous avez encore raison, le siège proprement dit avait commencé le 7 avril. Et puisque vous notez ce clin d’œil de l’histoire en rapprochant la date d’un événement ancien avec celle d’une actualité brûlante, je me permettrai d’évoquer, en relation avec la récente disparition du pape et de l’échec du rapprochement de l’Eglise romaine et de l’Eglise orthodoxe sous son pontificat, un épisode de la fin de l’année 1452, tout à fait éclairant pour des réalités très contemporaines. Au mois de décembre, Isidore, légat du souverain pontife d’alors, était venu dans la ville pour une nouvelle tentative d’union, bien avant nos papes contemporains. Il avait célébré, dans la basilique sainte Sophie, une messe selon le rite latin et il eut la surprise, malgré sa bonne volonté, alors que le Turc n’était pas loin, de voir la population se scandaliser d’une telle démarche, offensante pour la religion orthodoxe.

Rien de nouveau sous le soleil

C’est cela l’histoire. Il y a ce qui varie et il y a ce qui ne varie pas. Un collaborateur de l’empereur byzantin exprima lors de cette occasion le sentiment du peuple orthodoxe en disant « Plutôt voir dans la ville le turban turc que la mitre latine ! » Le turban turc triomphait six mois plus tard et Constantinople conservait sa religion orthodoxe sous la protection musulmane, avec le patriarche Scholarios. Comme cela fut le cas des Eglises chrétiennes de l’orient chrétien, je reste persuadé que pour une part l’Eglise orthodoxe grecque a conservé son autonomie et son originalité face à Rome, du fait de son inclusion dans un espace musulman. Est-ce aussi la raison qui a retardé l’union de l’Eglise latine et de l’Eglise grecque ? Il ne m’appartient pas d’en décider et je n’ai rien à dire ni à souhaiter dans ce domaine. En revanche, je crois qu’il serait bon qu’en Europe et en France en particulier, on se décide à constater la nécessité d’une « déconstruction » du mythe du musulman et qu’on se décide à écrire, avec des musulmans, une histoire commune du passé conflictuel avec l’islam, de la même manière que s’écrit en France et en Allemagne l’histoire commune de deux « ennemis héréditaires ».

Propos recueillis par Saïd Branine

 

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Auteur : Saïd Branine

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