Entretien avec Muhammad Ahmad Al-Rasheed, consultant auprès du Parti Islamique Irakien

L’envoyé spécial d’oumma.com en Irak, Eric Rendek a réalisé une interview exclusive de Muhammad Ahmad

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dimanche 2 mai 2004

Entretien avec  Muhammad Ahmad Al-Rasheed, consultant auprès du Parti Islamique Irakien

Notre envoyé spécial en Irak, Eric Rendek a réalisé une interview exclusive de Muhammad Ahmad Al-Rasheed, consultant auprès du Parti Islamique Irakien.

Militant au sein de l’organisation des Frères Musulmans, dès son plus jeune âge, monsieur Muhammad Ahmad Al-Rasheed obtient un master de droit à l’université de Bagdad en 1971. Sous la pression de la police secrète irakienne, il doit alors quitter le pays pour un exil de plus de trente ans qui le conduira successivement au Koweït, aux Emirats Arabes Unis et en Suisse. Pendant son séjour aux Emirats, il passera deux ans en prison pour avoir critiqué ouvertement l’accueil favorable réservé par ce pays aux accords d’Oslo. Muhammad Ahmad Al-Rasheed est revenu en Irak après la guerre et occupe actuellement les fonctions de consultant auprès du Parti Islamique Irakien.

Pouvez-vous nous décrire ce qu’a été l’action des Frères Musulmans en Irak et quelle est leur implication actuelle au sein du Parti Islamique Irakien ?

Les Frères Musulmans sont un vieux mouvement, en Irak, crée après la seconde guerre mondiale et qui a connu son apogée pendant les années cinquante. Après la révolution de 1958 et l’établissement de la république, nous sommes passés dans une phase de semi clandestinité, principalement à cause de la prédominance des communistes, à cette époque. Lorsque Abdul Salam Aaref présidait aux destinées de l’Irak, l’action des Frères s’est alors élargie au domaine intellectuel et s’est limitée à quelques apparitions politiques remarquées.

Le parti Baath, une fois au pouvoir, ne se contenta pas d’imposer un sévère contrôle à l’organisation mais tenta de l’éradiquer. Les Frères basculèrent complètement dans la clandestinité, retenant leur souffle, en particulier au cours des années soixante-dix à l’époque où la répression menée par les services de sécurité était la plus féroce.

Par la suite les Frères profitèrent de l’implication de Saddam dans la guerre avec l’Iran, puis dans celle avec le Koweït, ainsi que de l’embargo qui lui fut consécutif, pour éduquer la jeunesse et former une nouvelle génération politique. Ces jeunes cadres sont à l’œuvre aujourd’hui, épaulés par la première génération de militants, pour faire entendre la voix de l’islam politique dans l’Irak de l’après Saddam. Leur appartenance aux Frères Musulmans n’est toutefois pas revendiquée en tant que telle, de même qu’ils ne disposent pas d’un siège ou de bureaux. Leur participation au sein du Parti Islamique Irakien, et au sein d’autres partis ou associations islamiques, en fait cependant le courant le plus représentatif de l’islam politique en Irak.

Comment se positionne ce mouvement, en Irak, par rapport au Salafisme et au Soufisme ?

Les différents manhaj (chemins) suivis par les Frères Musulmans, les Salafistes et les Soufis influent sans aucun doute sur leur comportement politique, mais ce sont surtout leurs modes d’organisation qui les séparent. Le courant salafiste, contrairement à celui des Frères, se décline en plus de vingt groupes, chacun d’entre eux suivant le manhaj d’un cheikh, ce qui empêche toute prise de décision commune. Il y a ainsi plus de différences d’un point de vue intellectuel chez les Salafistes entre eux, qu’entre les Salafistes et les Frères, qui représentent une voie médiane et qui, comme eux, rejettent l’innovation (buda’a). Les Frères sont en général proches des Salafistes bien que certains de leurs groupes s’autorisent la pratique du takfir (fait d’apostasier) ou accordent trop d’importance à des aspects secondaires de la personnalité du musulman. Par-dessus tout, les Salafistes ne participent pas à la vie politique.

Le Soufisme rassemble également des groupes divers, chaque groupe suivant un cheikh dont le manhaj et les croyances influeront grandement sur la nature de leurs relations avec les Frères et les Salafistes, soit dans le sens d’un rapprochement, soit dans celui de l’éloignement.

Pour résumer, on peut dire que les Frères dont les idées sont intermédiaires, constituent le trait d’union entre les Salafistes et les Soufis et ceci nous laisse espérer que nous serons à même d’achever le projet d’union des Sunnites, actuellement en cours de réalisation en Irak. Ce projet consiste à réunir au sein d’une assemblée (majlis al choura) ce que la communauté sunnite compte comme professeurs, intellectuels, ingénieurs, juristes, médecins…pour élaborer un projet de développement de la société, dans le respect des règles islamiques. D’autre part, l’ancienneté de l’implication des Frères Musulmans dans la sphère du politique leur a permis d’acquérir une expérience, en matière d’organisation, qui fait défaut aux deux autres courants. Pour finir, l’unité du discours des trois branches de l’islam sunnite reposera surtout sur la recherche d’un équilibre, sur les bonnes relations et les expériences personnelles, plus que sur la communion de pensée. Dans cette perspective, les Frères Musulmans, qui ont des dirigeants expérimentés et pour lesquels le régime de Saddam a constitué une répétition, pourront être pris comme référence par les deux autres courants.

Alors que certains prédisent l’inéluctabilité d’une guerre civile en Irak, comment voyez-vous les relations entre Sunnites et Chiites ?

Indiscutablement bonnes par le passé, elles le redeviendront sans aucun doute dans le futur. Toutefois, le bouleversement politique récent a engendré une compétition entre les deux communautés, visant à occuper les ministères d’état mais également à dominer la vie politique, économique, sociale et intellectuelle du pays. Il faudra un peu de temps pour que cette tension passagère se dissipe et pour qu’elle aboutisse à l’équilibre nécessaire à la stabilité de l’Irak. On ne peut en effet considérer que l’une des communautés est minoritaire par rapport à l’autre, l’une n’ayant rien à envier à l’autre en terme d’expérience politique ou de capacité à s’organiser. Nous devons revenir à cet équilibre sage et logique indispensable à la stabilité politique de l’Irak. Pour cette raison, la situation qui prévaut actuellement, marquée par des assassinats mutuels et par une politique, initiée par les Américains, consistant à privilégier une partie plutôt que l’autre dans l’attribution des postes au sein des ministères, des administrations et des organismes chargés de la sécurité, évoluera progressivement vers un rééquilibrage dès le retrait des forces d’occupation. Ce retour à la normale prendra au moins un an, peut-être deux, la lenteur de l’évolution étant une conséquence directe des efforts que déploie l’Iran, par le biais de ses services secrets, pour entretenir une situation d’insécurité sur le sol irakien. Ainsi, l’attention et les efforts des Américains resteront rivés sur l’Irak tant que l’instabilité perdurera. L’influence de l’Iran ne peut que se dissiper à terme, du fait de la forte conscience arabe des Chiites irakiens qui les conduira progressivement à s’affranchir de cette vassalisation pour traiter d’égal à égal avec les leaders sunnites et ramener, avec eux, la stabilité.

Nous savons qu’il y a deux tendances au sein de l’administration américaine. La première, emmenée par le vice-président Dick Cheney, par Donald Rumsfeld et Condoleeza Rice a joué la carte de la surreprésentation des Chiites, ce qui s’est traduit par un déséquilibre flagrant en leur faveur au sein du Conseil de Gouvernement Transitoire ainsi que par l’attribution de ministères importants comme celui de l’intérieur, de l’éducation, du pétrole ou tout récemment encore, de la défense. La deuxième, réunissant la CIA et le ministère des affaires étrangères américain, est convaincue du nécessaire équilibre entre les deux communautés pour contrer l’influence de l’Iran et préserver, à long terme, les intérêts américains dans la région. Cette deuxième tendance semble désormais l’emporter à la Maison Blanche, qui a pris conscience tardivement, à quelques signes indicateurs, du double jeu de l’Iran. La réconciliation entre Chiites et Sunnites est donc en marche et proche d’être accomplie.

Quel rôle joue le Parti Islamique Irakien dans cette politique de réconciliation ?

Cette politique de rapprochement avec les leaders religieux de la communauté chiite n’est pas une nouveauté. Au cours des années 1960-1961, Mohsin Al-Hakim avait engagé des négociations avec eux pour faire front face à la montée du communisme. Le Parti Islamique Irakien essaie donc, avec succès, depuis la chute du régime de Saddam Hussein, de remettre au goût du jour les bonnes relations qu’il a entretenu par le passé avec les Marja’aya chiites. Pas plus tard qu’il y a deux semaines monsieur Mohsin Abdel Hamid (ndlr : président du parti) s’est rendu à Karbala et Nadjaf, accompagné d’une délégation du parti, pour des entretiens avec Al-Sistani, Al-Hakim, Al-Sadr et d’autres. Nos relations amicales sont également confortées par notre appartenance commune au Conseil de Gouvernement Transitoire.

Quelle sera l’attitude du Parti Islamique Irakien après l’échéance du 30 juin marquant la remise du pouvoir aux Irakiens, par les Américains ?

Personne ne peut dire précisément ce qu’il adviendra après le 30 juin, parce que les Américains sont animés d’une volonté de puissance dont on ne connaît pas les limites et parce qu’ils feront en définitive ce qu’ils voudront. Nous avons pu voir récemment, par leur soutien renouvelé à Sharon, que lorsqu’ils sont en position de force, ils sont prêts à en faire usage pour obtenir ce qu’ils veulent, au mépris des lois et de la justice internationales et sans prendre la peine de s’asseoir à la table des négociations.

Les développements récents des événements de Fallujah, de Sadr city et de Nadjaf et les offensives que la Résistance ne manquera pas de mener d’ici là influeront également sur leur décision.

Nous espérons que la situation générale s’améliorera et que nous assisterons progressivement au rééquilibrage évoqué plus haut, avec l’attribution de ministères à part égale aux Sunnites et aux Chiites, pour sceller un pacte d’union nationale.

On ne peut exclure l’hypothèse qui verrait la position américaine se dégrader à un point tel que le transfert de souveraineté ne pourrait se faire comme il a été annoncé. Personne ne peut dire ce qu’il se passera dans ces conditions, mais on peut s’attendre à une radicalisation de la part des acteurs présents sur la scène irakienne.

Propos recueillis par Eric Rendek.

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