Entretien avec Mamadou Daffé : « La science est un moyen et non une finalité »

Homme de science et imam bénéficiant d’un grand charisme auprès des jeunes, Mamadou Daffé aborde dans ce

samedi 31 mai 2003

Homme de science et imam bénéficiant d’un grand charisme auprès des jeunes, Mamadou Daffé aborde dans cet entretien des thèmes aussi différents que la foi, la science, tout en évoquant le vécu des musulmans en France.

Peut-on donner une définition du musulman ?

Un musulman, c’est celui dont les gens n’ont à craindre ni des agressions physiques ni des méfaits de sa langue. Telle est la définition qu’en a donnée le meilleur des hommes, le prophète Muhammad (que Dieu le bénisse). Cette définition pratique doit se nourrir de la conviction profonde de l’existence de Dieu, l’Unique, de la véracité de Ses nobles envoyés humains (que Dieu les bénisse tous) et de leur message qu’est l’islam, avec ce que cela comporte de pratiques cultuelles (prières, jeûne du Ramadan, impôt purificateur sur l’épargne, pèlerinage à la Mecque) et de bon comportement (envers Dieu et toutes Ses créatures). L’islam a été révélé pour le bonheur dans ce monde et dans l’autre, pour nous épargner le sort vécu par bon nombre d’humains qui se sont perdus dans la recherche du bonheur ici-bas et qui n’ont rencontré que déception. La paix de l’âme qu’apporte la foi en Dieu, comme définie par l’islam, ne peut être acquise que par le rappel fréquent de Dieu, l’amour de Dieu (aimer ce qu’Il aime et détester ce qu’Il déteste) et de Son messager (que Dieu le bénisse) ; une grande exigence vis-à-vis de soi-même et une tolérance vis-à-vis du prochain. C’est à ce prix seulement, me semble t-il, que l’on connaîtra le véritable goût de cette foi si belle.

Comment justement à votre niveau vivez-vous votre foi ?

Si islam signifie entrer en paix avec Le Créateur, comme toutes les autres créatures qui ont choisies de ne pas choisir, j’essaye de profiter de tous les instants pour en faire des moments d’adoration. Mon travail de recherche me passionne et me permet de subvenir à mes besoins ainsi que ceux dont Dieu m’a confié la charge et contribuer à aider ceux qui sont éprouvés par la tuberculose qui continue de faire 3 millions de victimes par an de par le monde. Cette activité s’inscrit dans l’objectif plus général de servir Dieu en étant à l’écoute des autres et en leur portant assistance. Mais, on ne saurait changer les choses qu’en commençant par changer soi-même. Ce faisant, j’essaye d’avoir une vie spirituelle qui, pour moi, passe nécessairement par la fréquentation de la Maison de Dieu, la mosquée. Dans ces conditions, la journée est assez chargée et les deux aspects d’une même vie se complètent et ont besoin d’un lieu qu’est le foyer familial où je recherche, et trouve, une certaine paix et un repos. Mais ce repos nécessaire ne doit être qu’un moment agréable pour revenir aborder les autres aspects de la vie. La difficulté de vivre l’islam, à mon sens, est fonction de la foi du moment. Quand on a conscience que Dieu nous observe, on Lui demande assistance et on vit bien . A l’inverse, quand on L’oublie, on se sent très faible et croule sous le poids du quotidien qui, disons-le, est loin d’être insupportable, comparé à celui de bien d’autres. Nous avons de la chance en France de pouvoir se cultiver, notamment apprendre l’islam, de se réunir, de s’exprimer librement. Mais on préfère généralement se plaindre plutôt que de saisir sa chance.

Vous assumez à la fois une fonction de guide ( Imam) ainsi qu’une fonction scientifique en tant que chercheur au CNRS. En occident on a tendance presque « naturellement » à opposer foi et raison. Cette opposition est-elle selon vous fondée ?

L’opposition entre foi et raison est née de la conception bipolaire du monde d’individus pour qui, la science conduit nécessairement à se détacher de l’idée même d’un Dieu Tout-Puissant, Tout-Sachant. Or, ils oublient que les savants ne découvrent que ce qui existe. Les anciens l’avaient bien compris puisque leurs découvertes étaient sources d’approfondissement de leur foi. A leur décharge, il faudrait reconnaître que certains religieux ont combattu les scientifiques, nier des vérités scientifiques au nom d’écritures dites sacrées dont on peut douter de l’authenticité. Dans le Coran, ma référence, Dieu incite les humains à contempler Sa création, à en tirer les lois qui la gouvernent et à rechercher les voies et moyens pour améliorer leur quotidien. La raison et l’intelligence humaines ont toutes leurs places. Elles ne sauraient cependant pas se substituer au Créateur en s’érigeant en divinités. Au contraire, la découverte devrait amener le chercheur à la modestie. La science doit rester un moyen et jamais un but. Les règles d’éthique doivent être respectées ; tout ce qui est possible doit-il être entrepris ? telle est la question que doivent se poser les scientifiques avant de passer à l’action. A défaut, on produira l’utile et le nuisible. Science sans conscience n’est pas seulement ruine de l’âme mais une vraie catastrophe pour l’humanité.

Le reproche que l’on fait régulièrement aux musulmans (quelque peu fondé) est de privilégier le message normatif centré sur une logique binaire « licite ou illicite », au profit du principal : c’est à dire, de l’essence même Eschatologique du Coran. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?

Le Coran est la Parole de Dieu qui sert de guider pour les humains et leurs frères, les Jinns. Il leur rappelle leurs origines, leur devenir, le pourquoi de leur existence et non une somme de règles rigides. La lettre est certes indispensable pour une normalité mais ne doit jamais être détachée de l’esprit au risque de le trahir. Le fondement est la foi en Dieu et ce qui en découle ; les règles ne sont utiles qu’à ceux qui ont une foi sincère en Dieu qui leur permet de les appliquer en toute connaissance, convaincus qu’ils sont du bien-fondé et de la sagesse qui gouvernent ces règles. Il en va de l’épanouissement du musulman car, faut-il le rappeler, l’islam a été envoyé pour aider les humains à mieux gérer leur vie dans ce monde, en évitant les pièges tendus par satan, avant la félicité de l’au-delà, incha Allah !.

Les jeunes musulmans en France et en Europe, ont tendance à sacraliser des modèles musulmans sportifs ou artistiques. Que pensez-vous de ce phénomène ?

On comprend l’attrait que les jeunes peuvent avoir pour des vedettes. Au vu de la publicité qu’on leur fait, il me paraît normal qu’ils s’identifient à ces sportifs musulmans, fiers qu’ils sont que des coréligionnaires aient réussis. Cependant, cela laisse la fausse impression qu’un musulman ne saurait réussir qu’en étant sportif, trop peu intelligent pour avoir mieux. Or, l’intelligence est peut-être la chose la mieux partagée au monde. Il ne suffit évidemment pas d’être musulman pour devenir intelligent mais être musulman n’empêche en rien d’être aussi intelligent que quelqu’un d’autre. Le plus qu’un musulman peut avoir par rapport à d’autres est la conscience de remplir son rôle de témoin et son désir de parfaire tout ce qu’il entreprend sans attendre un résultat immédiat, encore moins une reconnaissance des hommes, convaincu que le résultat ne dépend que de Dieu et que la vraie reconnaissance est la Satisfaction divine.

Pour conclure, quel message souhaitez-vous transmettre aux musulmans ?

Je dirais tout simplement qu’il nous appartient à nous musulmans vivant en France de donner l’exemple dans un climat général d’incompréhension de l’islam auquel nos comportements ne sont pas étrangers. Plus que quiconque, nous devons connaître les fondements de l’islam qui, contrairement à beaucoup de traditions héritées, sont d’actualité. Il faut se rappeler que Dieu ne nous interrogera pas sur ce que les autres ont fait ou pas fait, mais sur ce que nous avons fait du capital qu’Il nous a confié. Ceci nous aiderait à perdre le complexe d’infériorité lié au passé colonial et à l’actualité, complexe qui mine plus d’un. Savoir que Dieu donne tout à tout un chacun mais ne donne la foi qu’à ceux qu’Il aime doit nous donner plus de force et d’amour à transmettre. Et Dieu Seul sait !

Propos recueillis par Abdelmadjid Zaher

Mamadou Daffée

47 ans père de 5 enfants, Mamadou Daffée est docteur d’état en biochimie. Directeur de recherches au CNRS (Centre National de la Recheche Scientifique) ; Directeur du département « Mécanismes Moléculaires des Infections Mycobactériennes » à l’Institut de Pharmacologie et Biologie Structurale à Toulouse (Haute Garonne). Membre de l’Académie Islamique des Sciences.

Il est par ailleurs Imam de la mosquée « Al Houceine » dans le quartier Bellefontaine de Toulouse, et président de la Coordination d’Associations Cultuelles Musulmanes de la région Midi-Pyrénées.

Publicité

commentaires