Enfant du pays et monstre des deux rives

C’est le nouvel épouvantail « moricaud » de l’Amérique puritaine qui porte le chapeau du 11 septembr

mardi 9 mai 2006

Enfant du pays et monstre des deux rives

C’est le nouvel épouvantail « moricaud » de l’Amérique puritaine qui porte le chapeau du 11 septembre 2001. Le teint très brun, Zacarias Moussaoui est aussi Français et arabo-musulman de banlieue : on ne saurait cauchemarder mieux à l’heure de la globalisation du délire sécuritaire ! Eternelle donneuse de leçons, la France républicaine peut à la fois dénoncer l’étroitesse d’esprit de l’oncle Sam et se servir elle-même du ghetto made in USA comme modèle repoussoir. Parvient-elle pour autant à balayer devant sa propre porte ? Du haut du ciel des idées où les jugements snobent l’expérience, la patrie de l’universel jacobin reste le plus souvent incapable de se situer par rapport à tout autre mode de vie que le sien.

En témoignent, l’histoire puis l’actualité de l’exception post coloniale à l’assimilation dans le creuset français. Après des lustres d’une invisibilité qui n’est pas sans rappeler celle de l’oncle Tom des sombres temps de la ségrégation, les étrangers de l’intérieur se retrouvent voués aux gémonies médiatiques. Dans le sillage des images publiques des banlieues de l’immigration, Zacarias Moussaoui ou la figure la plus actuelle du monstre médiatique, n’est-il pas ici chez nous en France, « l’enfant du pays » ?

Moussaoui ou le nouveau Bigger (1) de la société globalisée, comme un successeur du « Native Son » de l’écrivain noir Richard Wright. On lui donnerait en effet le diable sans confession à ce coupable idéal revêtu des oripeaux de la bête humaine telle qu’on la cauchemarde dans les chaumières d’une rive à l’autre de l’Atlantique. Or nous dit James Baldwin, autre plume de la question raciale aux USA, l’âme noire de Bigger ne serait que le miroir de la malhonnêteté de la société blanche.

Ce personnage monstrueux du roman d’opposition rassure en effet les gens bien comme il faut, car il suffirait de l’évoquer pour se voir parcouru d’un véritable frisson de vertu. Dans la même lignée, le Moussaoui de la planète médiatique nous laisse croire que certains hommes pourraient être moins humains que d’autres. Ce ne sont ni plus ni moins que des caricatures d’une étrangéité vaine qui renforcent un goût malsain du sensationnel tout en servant les certitudes de la bonne conscience.

Sans feu ni lieu reconnu, ces nouveaux barbares de l’actualité n’ont même pas la circonstance atténuante d’être les rejetons de générations de misère et d’oppression. Car, sous le régime d’exception de la monstruosité ou de la barbarie infra humaine, ils sont vidés de toute signification sociale et privés de toute expérience propre. A l’image de Bigger, éternel étranger à sa propre vie, Moussaoui n’est-il pas la quintessence de l’immigré à perpétuité dont toute trace s’efface sous les feux de la rampe ? Bouc émissaire de nos passions sédentaires sans frontières, ce coupable idéal cache en fait la foule de ses congénères, les autres métèques de l’intérieur, « enfants du pays », ceux qui finissent par ressembler à tout un chacun et auxquels il faudrait surtout ne pas ressembler. Il permet de reléguer leur expérience dans un hors lieu de l’altérité radicale.

Moussaoui, l’arabe qui cache la forêt, il s’agirait de le ramener chez lui, chez nous où il est « l’enfant du pays ». Et cela, sinon pour lui rendre figure humaine, du moins pour tenter de retrouver et comprendre d’où il vient. Mais le retour au bercail semble d’autant plus compromis que l’immigration reste en France le thème de prédilection des passions politiques. Ce qui explique la ronde des clichés publics qu’on nous sert à l’envi, de la « racaille sauvageonne » de nos banlieues à tous ces « gens infâmes » soumis au joug du jugement à l’emporte pièce.

C’est dans ce décalage entre « le réel et son double » comme dirait Clément Rosset que se loge la force du préjugé, le domaine du stéréotype, l’absence de reconnaissance des gens de l’immigration. Reconnaissance, d’abord au sens de reconnaître quelqu’un pour le connaître, s’ouvrir à lui, tirer les leçons de l’expérience plutôt que s’enfermer dans l’aveuglement ou la méconnaissance. Or, du discours café du commerce aux « mauvaises odeurs » évoquées jadis par Chirac, parler de l’immigration et des banlieues se confond le plus souvent à une méconnaissance crasse.

Chacun peut livrer ses caricatures sur la question sans droit de réponse des principaux intéressés. Comme si on avait trouvé là un exutoire public à tous les problèmes de la société française. L’immigré comme créature de chair et de sang, comme travailleur, père ou mère de famille, comme être humain, cet immigré réel disparaît toujours derrière son double, sa caricature engendrée par les problèmes de tout un chacun.

Problème du journaliste, problème du politicien, problème du sociologue, problème de n’importe qui parce que n’importe qui peut dire n’importe quoi sans prendre le risque d’être contredit : la porte ouverte à tous les délires ! Comment refermer cette boîte à Pandore du stéréotype alors que c’est d’abord au nom de la bonne conscience que les braves gens prennent des vessies pour des lanternes ?

Le drame du stéréotype relève de cette banalité du mal, cette naïveté criminelle d’une société qui laisse le « métèque » à une certaine distance humaine pour ne pas remettre en question ses certitudes. Le poids des oeillades embuées de clichés des citoyens bien comme il faut, ça pèse lourd dans la vie d’un étranger de l’intérieur ! Comment s’armer contre ce regard souffrant d’un strabisme volontaire ? Il voit double en effet, surtout lorsqu’il s’agit des héritiers de l’immigration.

Car bien sûr ces éternels casseurs de la sécurité rétinienne ne sauraient rester à la place d’invités qu’on leur a fixée une fois pour toutes. Et c’est parce que le citoyen lambda refuse quant à lui de reconnaître le tout un chacun qu’est devenu aujourd’hui l’immigré du fait de son histoire de France, c’est parce qu’il ne veut pas voir cette ressemblance entre lui et l’autre qu’il cautionne l’invention des crimes imaginaires de l’étranger de l’intérieur.

Le reste est affaire d’entreprise politico médiatique. Le commerce des petites peurs du vulgum pecus. Un imaginaire public se fabrique ainsi au quotidien en submergeant le réel et en favorisant l’éternel retour d’images mythiques. Retour des classes dangereuses, de la guerre d’Algérie et de l’islam conquérant.

Le problème de l’immigration, c’est aussi que le stéréotype prolifère et durcit et qu’il finit par coloniser la vie quotidienne des étrangers de l’intérieur. Même dans son intimité, l’indigène de banlieue craint toujours de voir sa vie envahie par une image publique. C’est difficile de sortir du fantasme d’autrui. On en fait des cauchemars qui s’évertuent à devenir vrais. Le pire c’est qu’on finit par confondre sa propre peur et une peur publique produite par la fureur des autres.

Les périphéries urbaines sont pleines de gens qui se perdent ainsi dans un exil derrière les apparences et deviennent les imitations vivantes d’un stéréotype. Tels Zacarias Moussaoui dans la confusion entre le monde réel et son cauchemar franco-américain, les nouveaux monstres médiatiques finissent parfois par tenter de faire passer dans le domaine de la réalité les crimes imaginaires dont ils sont accusés. Comme si cet avilissement de leur identité pouvait devenir le commencement de leur histoire. Chester Himes l’a écrit : « celui qui réprouve son semblable se voit différent de ce qu’il est, tandis que celui qui est renié par ses semblables doit trouver dans le mépris d’autrui un moyen de s’affirmer. »

Note :

1) Bigger Thomas, nom de l’anti-héros du premier roman de Richard Wright « Native Son » (traduction française : « Un enfant du pays ») publié en 1940 et porté à la scène et à l’écran. Toute la vie de Bigger est définie par sa peur et sa haine des blancs.

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