En route pour bled Mickey

Ils sont quatre. Le père, avec une casquette américaine sur le crâne et un marcel qui ne cache rien d’un

mardi 6 septembre 2005

Que les nationalistes ombrageux se rassurent, le point de départ de ce voyage - au demeurant assez court - n’est pas l’aérogare d’Orly-Sud ou de Roissy... En fait, le périple dont je vous parle commence à la station RER de Châtelet-Les Halles, endroit lugubre et détestable qui fait honte à la capitale française avec ses couloirs à la lumière blafarde, son remugle en provenance des fast-foods du Forum, ses bandes de yôs turbulents, sans oublier les mines patibulaires qu’on y croise en permanence, à commencer par les vigiles en uniforme bleu nuit, ces « j’aurais aimé être flic mais zon pas voulu de moi » qu’accompagnent des molosses toujours prêts à mordre les mollets et cuisses des trop bronzés.

 Sur le papier, cette station devrait être un motif de fierté puisque c’est la plus grande d’Europe avec ses 800.000 voyageurs quotidiens. C’est aussi une porte d’entrée pour des évasions à moindres frais. Un programme parmi tant d’autres : quitter Sarcelles le samedi en début d’après-midi, prendre la ligne D, descendre à Châtelet-Les Halles, manger un « menu best of » avec un filet-o-fish (en attendant que Mc Donald’s se mette au halal), puis traîner dans les allées du Forum en regardant les vitrines ou en rêvant devant la liste des meilleures ventes de disques. Et puis, son argent dépensé, quelques embrouilles évitées ou appelées un jour à s’envenimer, on repart vers le 9-5 alors que la nuit est tombée. « Châtelet-Les Halles, station balnéaire, mais où ya pas la mer », fredonne ainsi Florent Pagny, le chanteur qui se dit fiscalement harcelé parce qu’on lui ordonne de payer ses impôts comme tout le monde.

 Sur un quai crasseux, ils sont plusieurs dizaines de touristes à se demander s’ils attendent le bon RER. « Disney ? », demandent-ils aux voyageurs qu’ils devinent être des autochtones, peut-être à cause de leur mine renfrognée ou du journal gratuit qu’ils tiennent entre leurs doigts. « Ouais, ouais, Disney, c’est bon ! », répond un quadra en chaussures de bowling. Et d’ajouter : « Voyez pas ? C’est marqué sur le panneau lumineux. Ouais, là ! Quand la case s’allume, c’est que le RER y va. Marne-La Vallée, Eurodisney. Comprendé ? » Les deux Espagnoles, la trentaine au maximum, n’ont visiblement pas tout compris mais remercient celui qui leur tourne déjà le dos. « Train à l’approche », avertit en effet un écran. Le RER de la ligne A (celle qui connaît le plus fort trafic au monde, explique une affichette noircie par la suie), arrive par la droite, ce qui déstabilise un peu les étrangers, habitués à voir surgir les métros par la gauche.

 La rame à deux étages est bondée. On y parle de nombreuses langues. On s’interpelle. Une joie enfantine illumine presque tous les visages. Et dans le wagon, flotte un air de vacances que ne trouble pas le lent passage de CRS au regard inquisiteur. A la station Gare de Lyon, alors que les portes automatiques se ferment, une famille monte de justesse. Ils sont quatre. Le père, avec une casquette américaine sur le crâne et un marcel qui ne cache rien d’un lourd embonpoint. La mère, elle, porte le hidjab et une longue robe aux manches amples. Le fils, quinze/seize ans, a les cheveux gominés et ramenés en queue de cheval, tandis que sa soeur, à peine plus jeune que lui, prend visiblement la chanteuse Shakira pour modèle vestimentaire. « Vous êtes sûrs que c’est le bon train ? », demande en marocain la mère. Sa fille détourne la tête. Le fils fait mine de régler son lecteur mp3. Quant au père, après avoir brièvement regardé le plan placardé au-dessus des portes, il répond un brin agacé : « Tu n’as qu’à demander !. L’épouse hésite puis se penche vers sa voisine, une petite femme aux cheveux gris portant survêtement et baskets élimés. « Pardon, c’est bien pour aller à Disney ? ». La dame sursaute. Elle s’écarte un peu. Ses yeux rougis s’attardent un instant sur le foulard puis se détournent pour fixer le mari et les deux adolescents. « Oui, oui, c’est bien la bonne direction », répond-elle enfin en souriant. L’épouse est soulagée. « On avait peur de s’être trompés. Vous comprenez, on vient du Maroc », dit-elle, en demandant ensuite à la voyageuse si elle va aussi chez Disney. L’autre secoue la tête. « Jamais mis les pieds là-bas ! », s’amuse-t-elle. La Marocaine affiche une moue désolée. « C’est dommage. Remarquez, nous aussi, au pays, il y a beaucoup d’endroits qu’on n’a jamais visités. En tous les cas, si vous venez au Maroc, vous serez la bienvenue », promet-elle en plaquant sa main droite sur la poitrine. L’autre sursaute une nouvelle fois. « C’est gentil. J’ai jamais pris l’avion », avoue-t-elle visiblement décontenancée, peut-être même émue.

Alors que le RER émerge d’un long tunnel et laisse découvrir une succession de zones pavillonnaires, une discussion commence entre celles que l’on jurerait avoir toujours été amies. Elles parlent du temps incertain, de l’éducation des enfants et des prix qui ne cessent d’augmenter sous toutes les latitudes. A Lognes, la dame se lève, s’excuse de devoir partir, dit au revoir à cinq ou six reprises et reste même sur le quai à faire signe de la main, alors que le train redémarre. « J’aurais peut-être dû lui proposer de venir avec nous », dit la mère au mari qui ne répond pas.

 A Torcy, un homme monte, visiblement éméché. D’un ton agressif, il commence à débiter le discours habituel. Le chômage, la chambre qu’il faut payer, l’argent qui lui est indispensable pour rester propre. Dans le wagon, les gens regardent leurs pieds. Chez les touristes, on se crispe et l’on se rend peut-être compte que le trajet dure plus longtemps que ce que prétend la brochure trouvée à l’hôtel. Le soiffard insiste, réclame un ticket-restaurant car il n’a pas mangé depuis trois jours. Le jeune Marocain et sa soeur pouffent de rire. Leur mère les fusille du regard. « Ne lui donne rien, il va les boire », ordonne, en arabe, le mari. L’épouse ouvre son large sac et tend un sandwich sous cellophane au quémandeur qui l’accepte avec un large sourire édenté. Le train arrive à Bussy-Saint Georges. Avant de descendre, l’homme brandit le pain en direction du mari : « Au moins ça, j’le picolerai pas  ! », grogne-t-il. Le RER repart. L’atmosphère se détend. Les sourires reviennent. D’ailleurs, c’est terminé : on arrive enfin au pays de Mickey.

Source : Le quotidien d’Oran, 1er septembre 2005

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