Du sens et de la cohérence

Lorsqu’à la fin des années 80 apparaissent les associations de « jeunes musulmans », les observateurs

vendredi 27 mai 2005

Lorsqu’à la fin des années 80 apparaissent les associations de « jeunes musulmans », les observateurs ont du mal à les définir. Ils ne sont pas dans la continuité des mouvements « beurs » puisqu’ils placent l’islam au centre de leur préoccupation. Ils ne sont pas non plus les fidèles héritiers des mouvements revendicatifs de travailleurs immigrés (guerre d’indépendance algérienne, MTA, grève des foyers SONACOTRA...) puisqu’ils revendiquent clairement une citoyenneté française pleine et entière.

D’ailleurs, pour la plupart, ils connaissent peu ou pas l’histoire (récente ou lointaine) des mouvements de l’immigration qui les ont précédés. Cela a certainement été l’une des grandes déficiences du mouvement associatif « jeunes musulmans ».

Pourtant, il y a une logique institutionnelle dans la manière de gérer ces populations et les revendications de ces différents mouvements de la période coloniale à aujourd’hui. Abdelali Hajjat dans son ouvrage remarquable (1) décrit cette « analogie postcoloniale » et parle d’« injonction à l’intégration » qui est basé sur une vision binaire du monde.

Il y a « eux » et « nous », il y a « La civilisation » et « les sauvage(ons) à civiliser » ; il y a « l’Occident » et « les autres » ; et il y a aussi cette idée que le conflit est inéluctable : que seuls « nous et nos Lumières » peuvent nous faire éviter ce choc des civilisations. Donc il faut civiliser, soumettre, intégrer... de gré ou de force.

Une pression constante : l’injonction à l’intégration

L’ « injonction à l’intégration » est quelque chose de diffus, de structurel, qui agit souvent à l’insu de la volonté des acteurs. Mais cette « injonction » peut aussi devenir l’arme politique et psychologique suprême du dominant qui peut tout justifier, même l’injustifiable. C’est un tribunal permanent où la République sacralisée serait le procureur et où l’indigène, l’arabe, l’immigré, le beur, le musulman serait l’éternel accusé. Accusé de ne pas prouver sa véritable « intégration » aux « valeurs de la République », accusé de ne pas être vraiment français, accusé en définitive d’être trop rebelle et pas suffisamment docile, bref accusé d’être encore trop lui-même, trop visible et pas suffisamment « comme nous  ».

L’ « injonction à l’intégration » est un tribunal qui ne juge pas au nom de la Justice, mais à l’aune des appétits de pouvoir et de contrôle des dominants. C’est un tribunal où l’accusé supposé coupable du fait de ses origines doit éternellement prouver sa non culpabilité. C’est un tribunal où l’on ne juge pas seulement des individus mais aussi des « races », des religions supposées coupables.

L’injonction à l’intégration, c’est aussi et évidemment un tribunal « républicain », « laïc », etc. Car il faut préserver les apparences... les apparences, c’est tellement important.

Cette invective à l’intégration traverse largement tous les clivages politiques : du souverainiste alter mondialiste aux néo-libéraux de droite, de l’extrême gauche populiste aux revanchards nostalgiques de l’Algérie française, du laïc de gauche à la droite classique.

Elle crée un environnement social et psychologique déshumanisant pour le dominé : « Arabes, noirs, musulmans, immigrés, vous êtes tous coupables du délit d’origine ! Alors tenez-vous bien et sachez dans ce climat actuel, qui ne dure après tout que depuis quelques décennies, vous faire des plus discrets : il en va de votre intérêt ! »

Aujourd’hui, il ne s’agit pas de se lamenter face à cette réalité, mais de comprendre et d’agir tout en prenant conscience que ces décennies d’injonctions permanentes et oppressantes à l’intégration, ont nécessairement marqué nos mentalités et nos actions. Nous allons voir, en reprenant et affinant les concepts que développe Abdelali Hajjat dans son ouvrage, que devant ce discours du dominant, le dominé développe des stratégies (individuelles et collectives) variées qui aboutissent à des postures politiques différentes.

Le type 1 : Haine de soi : haïr les siens pour mieux être avec les autres

Face à la pression du contexte social, politique et médiatique, une première catégorie d’individus (appelons-les « type 1 ») finit par assimiler et cautionner le discours du dominant, certains par conviction d’autres par stratégie. Alors, il faut donner des gages à « l’autre » jusqu’à intérioriser une image dévalorisante de ses propres parents, de ses origines, de sa religion, de son histoire, de sa communauté. C’est le prix à payer pour pouvoir se trouver dans le clan des dominants, de ceux qui ont Le pouvoir et accéder enfin à la reconnaissance.

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la vision binaire du monde (« La civilisation » et « les sauvage(ons) à civiliser »), mais de prendre fait et cause pour « le plus fort ». Cela aboutit donc le plus souvent à développer une vision méprisante de sa propre communauté, de ses propres origines.

Ainsi parfois a-t-on du mal à différencier le discours arrogant d’un Malek Boutih sur les banlieues du discours d’un Jean-Marie Le Pen sur la même question. Dans le monde de l’ « islam officiel », Dalil Boubakeur, le recteur de la Mosquée de Paris, se trouve dans la même logique lorsqu’il proclame : « L’islam des banlieues est l’islam des excités. De plus en plus de jeunes passent des cités à Peshawar [au Pakistan]. » (2) Lorsque les « sans-papiers » occupent son lieu de culte, espérant un soutien de cette institution religieuse, le recteur de la Mosquée fait procédé à l’évacuation des lieux par la Police, au mépris même des valeurs de solidarité qu’il est censé véhiculer.

Le type 1 est en fait celui qui se fait le plus violence face à l’injonction d’intégration, c’est la posture la plus dramatique et la plus déstructurante.

Le type 2 : le Repli exclusif, se protéger, protéger les siens et sauver ce qui peut l’être

Cette deuxième posture ne propose pas non plus une autre vision du monde. Elle prend simplement acte de sa position d’extrême faiblesse face aux dominants, parfois jusqu’à développer un complexe d’infériorité et une vision fataliste du monde. Il faut donc savoir s’adapter et se soumettre à la logique du dominant tout en s’aménageant des espaces pour préserver et protéger un minimum identitaire. C’est la logique communautariste, ce terme n’étant en rien péjoratif. C’est la réaction logique d’un individu ou d’une communauté qui se sent en danger et veut se protéger. En somme, cette réaction est non seulement logique mais elle est aussi légitime. D’ailleurs, si formellement l’institution « dominante » s’oppose à cette logique communautariste, dans les faits, elle l’encourage.

Le type 2 est qualifié de « repli exclusif », car il cautionne le discours dominant d’un monde bipolaire et le reprend à son compte, afin de légitimer sa revendication de construire son propre espace qui ne peut qu’exclure « l’autre ».

Il y a deux types de repli exclusif souvent liés à leur origine sociale et qui implique deux postures politiques différentes.

Le type 2A : Le communautarisme exclusif, le repli radical

Autant l’injonction « intégratoire » est violente et provocatrice, autant le repli est exclusif et la posture radicale. Le type 2A concerne généralement les classes sociales les plus défavorisées, et ceux qui vivent le plus difficilement cette confrontation avec l’idéologie dominante. Ici, il ne s’agit pas simplement de se protéger de « l’autre » mais aussi de se définir contre « l’autre ». C’est l’effet de miroir : on reproduit sur « l’autre » la violence subie (surtout symbolique ou dans le discours mais très rarement physique). Ainsi religieusement, cela peut se traduire par des mouvements littéralistes (dits « salafi ») ou parfois par des mouvements tout simplement sectaires (comme par exemple les ahbash et autres mouvements violents). Il n’y aucune ambition politique ou sociale réelle, le lien social avec « l’autre » quand il existe se limite au strict nécessaire.

Le type 2B : Le communautarisme républicain, le repli négocié

Nous sommes toujours dans le repli exclusif, le discours dominant est intégré : le type 2B se conçoit comme faisant partie d’un monde bipolaire. Il appartient à une « minorité » culturelle, ethnique ou religieuse, subissant le discours majoritaire dominant à travers l’injonction à l’intégration. Il a toujours une vision fataliste du monde et de ses propres réalités. Il a conscience de son état d’extrême faiblesse en tant qu’individu ou en tant que communauté. Il se conçoit comme minoritaire et faible, car il se définit à travers son appartenance à une communauté (qui est effectivement numériquement minoritaire et faible), et pas du tout à travers les valeurs et principes que portent sa propre communauté mais qui la dépassent largement.

Le type 2B, à la différence du précédent, n’appartient pas aux classes sociales les plus en difficulté Ce qui lui permet de mieux penser et mieux négocier ses revendications communautaires. Cela lui permet aussi de se prévaloir d’ambitions politiques et sociales à la différence du type 2A. Mais ne nous méprenons pas, cela reste un repli exclusif car ses ambitions, toutes citoyennes puissent-elles être, se réalisent dans l’objectif de la défense des intérêts de sa communauté, sans plus.

L’UOIF, depuis plus d’une décennie, du fait de sa constance dans son discours et de sa cohérence dans ses actes est certainement le type 2B le plus accompli. À travers, ce que Tarek Oubrou appelle la « sharia des minorités » (3), elle arrive même à justifier religieusement ses choix politiques. Ainsi, la « sharia des minorités » serait un fiqh adapté à notre situation minoritaire, mais aussi et surtout à notre situation de « dominé » dans un monde binaire. La prétention à l’universel, principe essentiel dans la religion musulmane, est mis de coté, pour ne pas heurter l’idéologie dominante qui, elle aussi, prétend à l’universel. La priorité est dans la négociation d’un espace, certes restreint, mais qui permettra la pratique d’un « SMIC spirituel ». Cela se fait par la réalisation d’institutions communautaires solides (structures associatives, humanitaires, éducatives, etc.) qui sont des éléments extrêmement positifs, même si la démarche globale est critiquable. Mais cela se fait aussi par la reconnaissance étatique à travers la réalisation d’une instance représentative de l’islam de France. Il faut savoir s’intégrer totalement dans le discours institutionnel dominant pour mieux négocier son espace communautaire. Ainsi, le type 2B se dit être un grand républicain, très respectueux du cadre laïc, un mondialiste et il votera certainement « oui » à la constitution européenne. C’est un « intégrationniste », dans le sens où il répond à l’injonction à l’intégration... au moins formellement. Dans le discours, il peut rejoindre le type 1, même si, évidemment, les intentions sont différentes.

Le type 3 : le Repli d’ouverture, se protéger et construire un universel commun

Comme le type 1 et 2, le type 3 prend conscience du rapport dominant/dominé qui traverse nos sociétés et tout naturellement, il cherche à se protéger. Mais, à la différence des postures précédentes, il refuse de répondre à cette « injonction à l’intégration » , qui voudrait qu’il y ait deux mondes et pose la question du sens et des valeurs. Il pose cette question à soi, aux siens mais aussi à l’idéologie dominante. L’objectif est de construire un universel commun sur la base de la reconnaissance et du respect des identités de chacun ; ce n’est pas inverser le rapport dominant/dominé, mais le dépasser.

Le repli d’ouverture associe deux termes qui peuvent être contradictoires, car il associe réalisme social (le repli nécessaire pour se protéger) et l’idéal politique (l’ouverture incontournable vers l’autre pour l’émancipation de tous).

Le type 3, comme le type 2B (communautarisme républicain) a conscience qu’il faut se protéger et mettre en place toutes les institutions culturelles, sociales, éducatives et/ou économiques pour répondre aux besoins spécifiques de sa communauté. Mais il ne se conçoit pas comme minoritaire, faible ou inférieur face à l’idéologie dominante, car il place la question des valeurs (qui traverse toute la société, donc majoritaire) bien au-dessus de celle de la revendication communautaire. Il est certainement minoritaire en tant qu’immigré, black, beur ou musulman mais certainement pas en tant que citoyen défendant les valeurs de Justice, de Droit, de Solidarité. Dans ce sens, le type 3 a une vision critique à la fois de sa propre communauté et de la société en général, car il n’y a plus « eux » et « nous » mais les valeurs et les principes généreusement proclamés et leur application réelle.

Ainsi, lorsque Tariq Ramadan propose dans son ouvrage Etre musulman européen (4), comme compréhension du monde à partir du référent musulman, le concept de « Dar ash-Shahada » (espace de témoignage) à la place de la vision binaire du Dar al-islam (monde de l’islam)/Dar al-Da’wa (monde non-musulman, de la prédication), il se définit comme type 3. Minoritaire ou non, il s’agit de témoigner de sa foi, de ses valeurs et principes en tant que citoyen de confession musulmane.

La question des valeurs, de l’universel dépasse la revendication proprement communautaire qui est essentielle, mais qui ne peut pas être première. Le projet est ambitieux, car il ne s’agit pas de s’adapter seul face aux « autres » mais de se réformer, et de réformer son espace de vie avec les « autres ».

Ce qui est radicalement différent du concept de « sharia de minorité » que développe Tarek Oubrou dans son ouvrage Loi de Dieu, Loi des Hommes, où la conception binaire du monde est conservée, et où il s’agit de préserver la communauté musulmane minoritaire du rapport de domination dans laquelle elle se trouve. C’est ce que Tarek Oubrou appelle le « SMIC spirituel ».

Le repli d’ouverture est un concept global tout autant spirituel, social que politique. Il permet de dépasser le discours dominant, c’est-à-dire tout à la fois refuser la soumission à l’injonction à l’intégration mais aussi de refuser de s’enfermer dans un rapport conflictuel permanent.

Le repli d’ouverture est un projet spirituel, car il conditionne la démarche vers « l’autre » (l’ouverture) par un retour sur soi, un réel travail « de l’intérieur » (jihâd an-nafs) pour toujours se rappeler (adh-dhikr) et revenir à l’essentiel, pour ne pas se perdre et s’oublier.

Le repli d’ouverture est aussi un projet social, car il fonde aussi les rapports sociaux sur la reconnaissance et le respect des convictions et des identités de chacun (cultures, religions ou communautés). Bien plus que cela, le possible « repli » vers sa communauté ne doit pas être perçu comme nécessairement négatif, car il peut être le passage obligé vers la construction d’un espace commun, d’un véritable « vivre ensemble » fondé sur les notions universelles de Justice et de Droit.

Le repli d’ouverture est enfin un projet politique, car il reconnaît mais dépasse la question identitaire et communautaire pour poser la question essentielle des valeurs et du sens. Nous sommes tous interrogés, dominants ou non, blancs ou non, immigrés ou non, musulmans ou non.

Conclusion : Sens et Cohérence

La militance des citoyens français de confession musulmane est en crise. Différents facteurs sont incriminés : la pression sociale, institutionnelle, intellectuelle et médiatique (avec la déferlante islamophobe sans précédent qui amplifie les racismes, discriminations et inégalités sociales préexistantes), la complexification et l’ampleur des différents enjeux (communautaire et sociétal), mais aussi la difficulté, dans ce contexte, à vivre de façon épanouie tout à la fois notre spiritualité et notre citoyenneté.

Aujourd’hui, il faut arriver à se décentrer pour comprendre nos positionnements et celui de nos partenaires. L’énergie militante est précieuse car rare, et il serait dommage de continuer à la dilapider suite à nos multiples incohérences, mais aussi à nos réticences à développer une vision critique de nos réalités, et à notre manque d’audace à les exprimer publiquement.

Nos impératifs familiaux et professionnels, nos « agitations » militantes qui rythment notre quotidien nous font parfois oublier ces deux principes, qui sont à la fois si profondément spirituels et si éminemment politiques : Sens et Cohérence.

Dans cette période si difficile, nous avons tous besoin de sens et de cohérence pour mieux comprendre et mieux (ré)agir.

 

Notes :

(1) Abdellali Hajjat, Immigration postcoloniale et mémoire, L’Harmattan, Paris 2005.

(2) Entretien dans le quotidien 20 minutes, 18 octobre 2002, cité dans Vincent Geisser La nouvelle islamophobie, p. 104.

(3) Leila Babès & Tarek Oubrou, Loi d’Allah, loi des hommes. Albin Michel, Paris.

(4) Tariq Ramadan, Être musulman européen, éditions Tawhid, Lyon, 2003.

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