Du crépuscule d’un système au retour d’une espérance dans le monde arabo-musulman

Si la Tunisie a déjà entamé son printemps démocratique et proclame haut et fort l’automne de la dictatur

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dimanche 23 janvier 2011

Faire traîner les choses constitue, dans les régimes autoritaires, un art proche du génie. Mais tout ce qui a un début a aussi une fin. L’adage arabe selon lequel « pour chaque pharaon, il y a un Moïse » trouve tout son sens dans la chute récente précipitée du monarque de Carthage, Ben Ali : cette bonne leçon tunisienne, qui a dérouté bien des états-majors, qui a laissé sans voix bien des chancelleries, devrait, à moyen terme, ouvrir la voie à l’émancipation des peuples arabes mis sous tutelle par des pouvoirs quasi régaliens qui ont érigé en norme l’arbitraire, le clientélisme et la corruption.

De l’indignation à l’insurrection ….

Le monde arabo-musulman livre à nos yeux le spectacle désolant d’un sous-développement couvrant non seulement les domaines de l’économie et de la technologie, mais aussi et surtout celui d’un mode de gouvernance honni par des peuples en quête d’une dignité restaurée et d’une liberté retrouvée.

Si la Tunisie a déjà entamé son printemps démocratique et proclame haut et fort l’automne de la dictature, il n’est pas impossible que l’on assiste à un effet domino sur l’ensemble du monde arabo-musulman. De Rabat au Caire, en passant par l’Algérie, aujourd’hui premier pays Africain après la partition du Soudan, et la Libye, sans oublier la Mauritanie, la Jordanie et le Yémen, l’onde de choc Tunisienne aura laissé des traces.

Les peuples commencent à exprimer leur volonté à se libérer des carcans autoritaires qui l’enserrent. Quels que soient le savoir-faire et les velléités de ces régimes, rien ne pourra arrêter la marche de l’histoire et la détermination des peuples, même si les options d’une « fin de l’histoire » version Fukuyama (1) paraissent encore éloignées. Pourtant, quelle que soit leur nature, tous ces régimes naviguent désormais à vue : à l’heure de la globalisation médiatique et du tout-internet, le pari du black out total, y compris dans les pays les plus fermés de la planète (Chine, Arabie Saoudite, Iran, Corée du Nord, Birmanie,…la liste est longue), est difficile à tenir. Nous assistons peut-être au « début de l’histoire », d’un tournant historique pour ces pays.

Les événements tunisiens ne sont qu’une traduction symptomatique d’un malaise social plus profond aggravé par la crise économique et l’usure des élites politiques : le verrouillage des canaux d’expression pacifique, la politique d’exclusion, la disqualification de la société civile, des partis crédibles de l’opposition, des syndicats autonomes, le recours systématique, abusif à la répression contre les mouvements sociaux constituent autant de facteurs à l’origine de l’instabilité chronique. Dans les pays arabes singulièrement, ce sentiment d’exclusion est aussi en profondeur travaillé par celui d’une absence de justice à tous les niveaux, politique et économique notamment.

Cette « hoghra (2) est d’autant plus inacceptable dans nombre de ces pays riches dont la manne pétrolière et gazière n’a que peu profité aux masses : la situation socio-économique est alarmante et l’écrasante majorité souffre, et survit, souvent en cotoyant l’affichage d’un train de vie arrogant de leurs dirigeants. Jusqu’ici pour canaliser tout risque de révolte aux implications périlleuses, les capitales arabes ont réussi tant bien que mal à « acheter » la paix sociale en subventionnant les produits de première nécessité, s’inscrivant ainsi dans une logique de temporisation là où on s’attendait à une vision globale sur le long terme. En effet, cette gestion « commerciale » d’un mal-être social, économique, culturel et politique du pays a certainement ses limites quand on sait que « gouverner c’est prévoir ».

Les « réponses » conjoncturelles se traduisant par quelques saupoudrages sporadiques doivent céder la place à des remèdes structurels, seuls susceptibles de transformer le désarroi en espoir et réhabiliter la confiance, notamment chez une jeunesse qui perçoit son pays comme un « No Hope’s Land » : le drame du jeune Tunisien qui s’est immolé a suscité malheureusement des émules en Algérie mais aussi en Mauritanie et dans d’autres pays ces derniers jours. Ces soulèvements populaires traduisent le désenchantement autant que la détermination des populations marginalisées et méprisées par des gouvernants autistes, soucieux surtout de préserver leurs « acquis » et qui n’ont cure de leur désarroi.

Incomprise, spoliée de ses droits, exaspérée par les promesses non tenues, la jeunesse, en particulier, qui représente pourtant l’avenir dans les pays arabes, apparaît comme désorientée et a beaucoup de mal à se projeter sur le long terme. L’absence de communication ainsi que la faiblesse des pratiques démocratiques, les injustices, la démagogie, le chômage et la crise sociale et culturelle sont leur lot quotidien. Cette réalité porte en elle tous les germes d’un désespoir destructeur . Selon le principe même de la cocotte-minute tout système nécessite une soupape de sécurité, sous peine d’imploser.

Le vent du changement souffle…

Reléguer au second plan la concertation, la cohésion sociale et la justice constitue le meilleur catalyseur des frustrations, du repli identitaire et des révoltes qui peuvent rapidement se transformer en révolutions, avec tous les dégats collatéraux qui peuvent en découler. L’histoire à cet égard regorge d’exemples malheureux où des révolutions se sont transformées en « Terreurs ». Les révolutions sont parfois aussi selon une célèbre maxime « des temps où le pauvre n’est pas sûr de sa probité, le riche de sa fortune, et l’innocent de sa vie ». L’injustice et le déni de droit, la violence, la dégradation continue des conditions de vie, la démission civique, le vide politique et étatique, la chereté indécente de la vie…autant de fléaux auxquels sont confrontés des millions de personnes.

A cela on peut ajouter l’indifférence complice d’une « communauté internationale occidentale », souvent plus intéressée à sauvegarder ses intérêts économiques quand elle ne cède pas aux logiques de la realpolitik. Bizarrement les nominés à la démocratie par ces mêmes pays occidentaux relèvent, selon les conjonctures, de lectures à géométrie variable dont on ne cerne pas toujours tous les critères. A cet égard, on a pu aussi déplorer ce silence complice des élites occidentales en France et ailleurs, avant et pendant les soubresauts tunisiens. Face à des régimes dont la crédibilité, voire parfois la légitimité, sont sérieusement écornées, ces peuples appellent de leurs vœux l’instauration pacifique d’un état de droit, responsable et garant du fonctionnement démocratique de la société, dans le respect des valeurs civilisationnelles de leurs sociétés. D’une manière globale, on assiste à l’émergence d’un véritable front du changement dont la voix ne pourra plus être étouffée dans cette partie du monde, n’en déplaise aux chantres du différentialisme culturel et aux adeptes de Clausewitz et autres Machiavel.

Le même vent du changement qui a soufflé sur l’Europe de l’Est et a mené à la chute du Mur de Berlin se manifeste aujourd’hui dans toute l’ère géographique arabo-musulmane : les dirigeants arabes et musulmans se grandiraient en écoutant leur peuple, en les accompagnant, en étant au plus proche de leurs préoccupations, en construisant dans la concertation un avenir commun s’appuyant sur les compétences, la confiance et la justice. Il devient impérieux de jeter les bases d’un nouveau contrat de confiance entre gouvernants et gouvernés afin d’appréhender les réformes nécessaires en profondeur, dans le respect de la dignité de l’autre et dans un climat serein : ceci afin d’éviter le chaos qui risque d’hypothéquer un avenir des plus incertains. La vigilance s’impose à tous afin que toute « révolution des Jasmins » ne se transforme pas en « révolution des chardons ». Il s’agit d’éviter de sombrer dans des aventures, des dérives préjudiciables à tous en opérant un renouvellement et une moralisation de la vie politique, en promouvant la participation de la société civile au débat dans la Cité, en restaurant la dignité et le respect de la pluralité....

Responsabilité collective …

Les peuples arabo-musulmans plébiscitent, à juste titre, une véritable rupture dans le cadre d’une révolution tranquille : la dénonciation de systèmes qui durant des décennies se sont servis au lieu de servir et l’instauration d’une gouvernance réformée respectueuse des droits fondamentaux, des aspirations pour un avenir radieux, et d’une répartition équitable des richesses du pays. Certes, la crise est d’abord politique dans tout le monde arabe, mais les critiques constructives et légitimes que l’on peut et l’on doit adresser aux instances politiques et aux systèmes, ne dispensent pas de produire des idées, de favoriser la connaissance et de clarifier les enjeux. C’est à cette condition que la société s’ouvrira à une modernité respectueuse de l’authenticité et des valeurs de ces pays. Tous les acteurs de la vie politique, économique, sociale, culturelle et religieuse, doivent s’impliquer, dans la responsabilité, pour redonner de l’espoir, bâtir un avenir collectif et ouvrir la voie à ce réenchantement tant attendu.

Les élites, notamment intellectuelles et scientifiques, ne doivent pas abandonner, entre les mains d’apprentis sorciers, de charlatans, et de politiciens, le débat des questions liées à une gouvernance saine, soucieuse avant tout de l’intéret de la nation et du bienfait collectif. Le monde arabo-musulman peut, à cet égard, puiser dans le formidable réservoir de compétences (à l’intérieur comme à l’extérieur via une diaspora importante dans le monde occidental) et de bonnes volontés, sans même évoquer les ressources naturelles dont la providence l’a comblé.

Démocratie, liberté d’expression, état de droit, justice sociale, développement économique, développement durable…autant de demandes pressantes et souhaitables pour des peuples hier dans le désarroi, aujourd’hui dans la détermination. Et si après tout, il s’agissait pour ces millions d’hommes et de femmes d’écrire avec leurs gouvernants une nouvelle page de l’histoire et construire pacifiquement une espérance jusque-là confisquée. Un rêve penseront certains ? Mais selon une célèbre formule consacrée, « N’est-ce-pas la nuit qu’il est beau de croire à la lumière » ?

Notes :

(1) Francis Fukuyama : cet intellectuel américain né en 1952, d’origine japonnaise, est célèbre pour ses thèses sur la fin de l’histoire. Philosophe et professeur d’économie politique internationale à l’Université Johns-Hopkins à Washington DC,il a développé ses thèses dans un livre controversé publié en 1992, La Fin de l’Histoire et le dernier homme. Il y défend notamment l’idée que la progression de l’histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale qui tendrait à se former après la fin de la Guerre froide.

(2) Il est difficile d’établir un équivalent sémantique en Français de ce concept globalement maghrébin et spécifiquement algérien dans sa connotation « d’injustice, de mépris ».

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Auteur : Kamel Meziti

Historien des religions, enseignant-chercheur

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