Dr. Jeckyll et M. Hyde ?

Il est assez cocasse, en effet, d’être accusé dans un article de dissimuler deux personnalités, d’être

lundi 27 février 2006

C’est l’histoire d’un journaliste, M. Marc Roche, correspondant de la Tribune de Genève à Londres, qui prend contact avec mon bureau à Paris et sollicite un rendez-vous urgent afin de préparer un article sur ma vie et mes engagements en Angleterre. J’accepte donc de le rencontrer et nous nous voyons à Ealing dans un petit café [qui n’est pas le Starbuck contrairement à ce qu’il affirme dans l’article ci-dessous]. Il m’apprend alors qu’il va aussi écrire un portrait pour Le Monde - dont il est aussi le correspondant - et m’affirme, sous le ton de la confidence, qu’il avait été surpris par la réaction de la rédaction parisienne lorsqu’il avait émis cette proposition : on lui aurait dit que je n’étais pas clair, qu’il fallait se méfier de mon double discours... bref, les sérénades habituelles.

A sa façon de me rapporter cela, il était clair qu’il prenait ses distances vis-à-vis de ces propos. Je n’avais pas de raison particulière de me méfier de ce journaliste que j’avais moi-même aperçu dans une émission de la BBC World News 24, Dateline, dire publiquement que mes positions étaient intéressantes et qu’il fallait les entendre. L’interview s’est donc passée de façon courtoise : l’homme était chaleureux et se présentait comme un Belge, vivant en Angleterre depuis de nombreuses années et qui donc était bien éloigné des crispations françaises. Soit.

L’article dans la Tribune de Genève apparaît le premier, le vendredi 11 février 2006. Comme on peut le voir ci-dessous, à l’exception de ses réflexions (subjectives) sur le fait que je me « notabilise », il n’y a pas grand chose à dire. Le journaliste rapporte des faits, sans commentaires particuliers : un portrait plutôt descriptif qui a été perçu par le journal La Tribune de Genève et ses lecteurs comme plutôt informatif et, de fait, positif. Rien à dire, si ce n’est à relever que M. Marc Roche écrit ici sous un pseudonyme : à la Tribune de Genève, M. Marc Roche s’appelle Paul Raw !!!

Stupeur donc quand j’ouvre Le Monde du samedi 25 février 2006. M. Marc Roche, écrivant sous sa vraie identité, présente un portrait qui n’a rien à voir avec le texte de la Tribune de Genève et qui intègre la panoplie complète des sous-entendus, des formules malsaines et des contrevérités auxquels la grande presse française a depuis trois ans habitué son public à mon sujet. Le ton change et s’est adapté à l’air - très français - du temps : les insinuations sur le look et le charme, les références au double discours, à la double personnalité et tout à l’avenant. Bref, une pièce bien adaptée pour un public ciblé sans grand respect des règles de la déontologie journalistique. Le portrait ne dit rien mais insinue sans limites. Un journaliste, deux identités, trois différents discours...

Il est assez cocasse, en effet, d’être accusé dans un article de dissimuler deux personnalités, d’être un Dr. Jeckyll et M. Hyde, par un journaliste qui, sur la même personne, développe trois différents discours pour trois publics différents... sous deux identités différentes. C’est cocasse, en effet, mais surtout pitoyable. Il est, de surcroît, attristant - pour le moins - de voir Le Monde publier un tel ramassis de platitudes et de vides : un portrait ?! Digne d’un tabloïd ... anglais... lorsque celui-ci verse dans la petite rancune bien malsaine et haineuse. M’en voudrait-on tellement en France de révéler - au miroir de l’audience que mon discours reçoit en Europe en général et en Angleterre en particulier - que l’Hexagone semble se perdre dans un aveuglement et une surdité maladive quant à la question de l’islam et des musulmans ?

Je peux comprendre ce trouble qui vient sans doute du tréfonds d’un inconscient collectif qui n’a pas pansé toutes ses blessures (de la mémoire de la colonisation à la prise de conscience du nouveau visage de la France...) Je peux, comprendre disais-je, ses réactions épidermiques parce que l’on m’a transformé en symbole d’une meurtrissure inassumée et que, au surplus, je ne caresse pas la psyché française dans le sens du poil ; mais de là à voir sombrer certains intellectuels et organes de presse - hier, de référence - dans un propos mesquin et quasi hystérique... A ce point donc, il n’est point question de comprendre mais, urgemment, de s’inquiéter. De l’état de la France...

Une remarque encore. Jamais, je n’ai dit, ou même pensé, que « la laïcité française est antimusulmane » ! Lors du congrès de la Fabian Society, à Londres, un journaliste qui se présentait comme un correspondant de l’Express est venu me voir à la fin de mon exposé et m’a dit avoir noté cette phrase. Je lui ai répondu que je n’avais jamais dit cela et je me suis tourné vers trois personnes qui étaient à proximité et que je ne connaissais pas pour leur demander, devant le journaliste, si elles avaient entendu cette phrase. Les trois ont répondu par la négative et l’une d’entre elles a rajouté en se tournant vers le journaliste en question : « Il a même dit le contraire, cher Monsieur » et de rappeler ce que j’avais effectivement dit : que les musulmans demandait l’application stricte de la loi de 1905 qui concernait la laïcité et qui ne posait aucun problème pour les musulmans, que la France n’était pas un pays raciste et que la loi sur les signes religieux était, dans les faits, une loi contre le foulard des musulmanes (j’ai donc dit à Londres ce que j’ai toujours dit en France).

Je croyais l’affaire entendue, mais c’était sans compter sur la malhonnêteté du journaliste qui a sciemment menti sur mon propos... (lequel, par ailleurs, est enregistré). Après qu’il s’en soit allé, une des trois personnes m’a apostrophé en me demandant comment je pouvais, en voyant cette attitude, défendre les Français et affirmer qu’ils n’étaient pas racistes et malhonnêtes... Bonne question, au demeurant. Tout simplement parce que tous les Français ne ressemblent pas à cet individu, ni à notre mesquin journaliste, correspondant du Monde, ni à certains de ces intellectuels arrogants, pétrifiés de certitudes, qui hantent certains salons parisiens.

Lisez les deux textes ci-dessous, du même journaliste, avec deux identités différentes s’adressant à deux audiences différentes... de façon tellement différente. Un double discours ?... pas plus double, somme toute, que celui de Caroline Fourest, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et consort lorsqu’ils s’expriment outre-manche ou ailleurs, au-delà des frontières de l’hexagone. La suffisance n’a pourtant point de limite quand, pour conclure, le journaliste n’éprouve aucune gêne à dire que "le double langage et la litote font partie du savoir-vivre collectif" en Grande Bretagne. "Nos amis britanniques" apprécieront...

Tariq Ramadan

Article de Paul Raw paru dans La Tribune de Genève (11.02.2006)

Tariq Ramadan décide de s’installer définitivement à Londres

MONDE Religions

■ En 2004, l’intellectuel genevois s’est vu refuser son entrée aux Etats-Unis alors qu’une prestigieuse université l’avait engagé comme professeur. L’année dernière, Tony Blair l’a nommé « conseiller en religion ». Il restera désormais dans la capitale anglaise, « vraie ville multiculturelle ».

L’intellectuel musulman Tariq Ramadan a décidé de s’installer définitivement à Londres. En exclusivité, le citoyen suisse a annoncé son transfert définitif dans la capitale britannique lors d’un entretien à la Tribune de Genève : « Londres est une vraie ville multiculturelle où les gens de toutes les origines se mélangent. J’ai décidé de m’y installer de manière permanente avec ma famille. » Il a entamé des négociations avec le St Antony College d’Oxford en vue de signer un nouveau contrat de titularisation. Depuis l’automne 2005, le « Visiting Professor » anime deux séminaires dans cette citadelle du savoir, consacrés respectivement à la réforme des fondements du droit et de la jurisprudence musulmane et à l’islam européen. Tariq Ramadan possède également un bureau dans le centre de Londres, au siège de la Lokahi Foundation, une association de dialogue intercommunautaire dont il est l’un des chercheurs attitrés.

Tariq Ramadan se rend une à deux fois par semaine à Oxford par train depuis sa résidence d’Ealing, banlieue de l’ouest de Londres. Si le philosophe ne méprise pas l’élégance, il n’a pas encore attrapé le look « oxonien » de la veste de tweed râpé, mais il a quand même pris le style maison. Jamais il ne hausse le ton. Ses yeux fatigués clignent de façon rapide mais lointaine.

Le spécialiste de l’islam se lève, ces jours-ci, aux aurores pour terminer son prochain livre avant fin mars, date butoir fixée par ses éditeurs, Oxford University Press et Penguin. Son sujet ? La dimension spirituelle de Mahomet. La controverse sur les caricatures du prophète l’a propulsé à la une des médias britanniques, voire mondiaux, qui se tournent vers cet oracle souriant et charmeur. La célébrité lui a fait perdre son prénom. Les angoisses du grand public cherchent comme recours cet universitaire de 43 ans, à l’anglais précis, qui ne jargonne pas. Il juge « excessives » les réactions dans le monde musulman à la polémique sur les dessins satiriques de Mahomet. « Il ne s’agit pas d’un conflit entre la liberté d’expression et la religion. Ce que beaucoup de musulmans réclament, c’est une utilisation plus sage de la liberté d’expression. De leur côté, ils doivent apprendre à se distancier sur le plan intellectuel de manière critique tout en expliquant dans le calme leur point de vue ». Tariq Ramadan applaudit l’attitude des journaux britanniques (et irlandais) qui ont été les seuls en Europe à s’abstenir de publier les dessins satiriques.

Après les attentats du 7 juillet 2005 à Londres, Tariq Ramadan avait été présenté comme un quasi-apôtre du terrorisme par le quotidien populaire Sun, plus gros tirage du pays. Critiqué en France pour les ambiguïtés de ses prêches et pour ses doubles discours, le nouveau venu est considéré désormais par la même presse Murdoch comme la voix de la raison. Tony Blair ne l’a-t-il pas nommé conseiller en religion sur les questions du radicalisme, de la jeunesse musulmane et du terrorisme ? Le Foreign Office, Scotland Yard, et les forces armées le consultent régulièrement. A l’évidence, le rebelle genevois s’est « notabilisé », frayant avec le nec plus ultra de l’establishment, intellectuel et culturel, d’outre-Manche.

En 2004, l’Université catholique Notre-Dame, près de Chicago l’avait recruté comme professeur. Le visa de résidence et de travail, obtenu en mai, lui avait été retiré peu après sans explication. Depuis, ses demandes de visa de visiteur pour participer à des conférences aux Etats-Unis sont toujours en suspens. « Ça suffit. J’ai opté pour Londres. »

Article de Marc Roche paru dans le Monde (24.02.06)

Portrait

Tariq Ramadan consultant de Tony Blair

Le rendez-vous a été fixé dès huit heures du matin par Yasmina, sa secrétaire - elle est installée en France -, au café Starbuck d’Ealing Broadway. A Londres, Tariq Ramadan, que l’on a dit proche des altermondialistes, tiendrait donc salon dans cet étendard de la globalisation honnie ! Autre surprise, celui qui est dépeint par ses ennemis comme l’apôtre des banlieues en feu n’habite pas Finsbury Park ou Stockwell, ghettos d’ancrage des islamistes de tout poil, mais Ealing, havre de paix cossu pour les bobos. Et quand il arrive enfin au rendez-vous avec quarante minutes de retard, il est seul. Sans gardes du corps ni attachée de presse de maison d’édition ou de l’université d’Oxford où il enseigne depuis août 2005.

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