Dr Abdallah : « les musulmanes et les musulmans de France respecteront la loi »

Nous mettons en ligne cet entretien du Dr Abdallah qui sera également publié dans le cadre d’une étude ef

lundi 5 avril 2004

Nous mettons en ligne cet entretien du Dr Abdallah qui sera également publié dans le cadre d’une étude effectuée par une université de New-York.

Quelle était la position du CFCM avant le vote et votre position aujourd’hui ?  

Je vous recommande de vous adresser aux organes dirigeants du CFCM qui sont les seuls habilités à parler au nom du CFCM.   

Pour ma part, voici l’état actuel de mes réflexions personnelles  : L’ensemble des responsables du CFCM ont toujours condamné le fait de faire une loi. C’est une mauvaise réponse à de vraies questions de société qui devraient être débattues de manière beaucoup plus sereines.  

Le port, par les musulmanes pubères, d’un vêtement couvrant leurs cheveux, leur cous et leurs oreille est une prescription religieuse telle que l’a réaffirmé le C.A. du CFCM à l’occasion de sa réunion d’octobre 2003.  

Maintenant que la loi est votée, bien que ce soit une mauvaise loi, les musulmanes et les musulmans de France l’appliqueront.  

Les modalités d’application de cette loi restent à définir dans une circulaire du Ministre de l’Éducation Nationale, il y a là une probable marge de manœuvre pour ceux qui souhaitent une application souple en autorisant, par exemple, le port de bandanas.  

Quoiqu’il en soit, je me réjouis de constater que le nouveau Ministre de l’Intérieur et des cultes, Dominique de Villepin, ancien ministre des affaires étrangères, a toujours eu une position très modérée sur ce débat et je salue ici sa nomination.  

Je salue également la nomination du Ministre de l’Éducation Nationale, François FILLON qui s’est toujours gardé de prendre une position officielle sur le sujet.  

On enseigne dans les universités françaises, en deuxième année de droit, que "la loi est faite pour être détournée ou contournée…" et, à tout le moins, utilisée… C’est naturellement ce que les musulmanes de France qui souhaitent se conformer à leurs prescriptions religieuses vont apprendre à faire pour pouvoir continuer à bénéficier de l’enseignement de qualité qui leur est dispensé dans les établissements publics d’enseignement.  

Je prépare actuellement une contribution à cette réflexion dont le titre sera "Y a-t-il une vie après la loi ?" et qui sera, Inch’Allah, publiée sur le site Oumma.com au courant de la deuxième quinzaine d’avril 2004. Cet article expliquera clairement aux musulmanes ce qu’il faut faire pour, à la fois respecter les prescriptions religieuses en matière vestimentaire et la lettre de la loi "contre le port de signes religieux ostensibles à l’école"…  

En tout état de cause, nous risquons, à la rentrée de septembre 2004, d’avoir à faire face à une multiplication importante de problèmes dans les établissements d’enseignement public du second degré. Nous nous y préparons chacun à notre niveau :  

  • Les associations musulmanes devront, comme à l’accoutumée, fournir une assistance psychologique, morale, juridique et matérielle aux jeunes musulmanes confrontées à ces difficultés.  

  • Le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) devra, par l’intermédiaire des Conseil Régionaux du Culte Musulman (CRCM), fournir les moyens humain d’une médiation entre les intéressées et l’administration, tant au niveau local que régional et national. Le CFCM remplira ainsi pleinement le rôle institutionnel pour lequel il a été créé.

     

Quel positionnement adopterez-vous en vue d’une révision de la loi en février prochain ?   

Je laisse naturellement aux instances dirigeantes du CFCM la responsabilité de leur positionnement. Pour ma part, comme il est impossible de prévoir comment va se dérouler la rentrée scolaire de septembre 2004, je me garderais bien de prédire quelle sera la nature des débats en février 2005…  

Une mauvaise loi reste une mauvaise loi et j’ose espérer qu’à terme, ses promoteurs s’apercevront eux-même de leur erreur. Le plus tôt sera le mieux.  

Pensez-vous que cette loi a ou aura un impact concernant le regard porté sur le monde musulman par le reste des français ?  

Si l’on s’interroge sur la nature profonde des sentiments qui ont malheureusement amené la représentation nationale à un large consensus aboutissant à l’adoption de cette loi, on s’aperçoit qu’elle est le fruit de peurs très profondes d’une partie des français vis-à-vis de l’islam et de la présence massive de musulmans en France.  

Il s’agit de craintes confuses faites de passé conflictuel, de fantasmes d’invasion, de perte d’identité… Le tout étant amplifié dans des secteurs de la fonction publique qui sont particulièrement en crise : l’école publique, les services hospitaliers.  

Cette loi est une mesure autoritaire de la majorité envers une minorité qui n’y peut pas grand chose..... Mais en fait, elle ne résout rien, et aggrave les tensions et donc les peurs. La solution, qui finira sans doute par s’imposer, naîtra du dialogue et de la co-existence, seuls aptes à calmer les craintes fantasmagorique d’une société en crise.  

La loi ne change donc pas le regard du peuple français envers les musulmans, par contre il change profondément le regard des musulmans sur la France.  

Pensez-vous que cette loi aura des répercussions sur l’attitude des musulmans de France , mais aussi au niveau de l’attitude des autres pays envers la France ?  

Je peux malheureusement constater quotidiennement, dans mes conversations avec les musulmanes et les musulmans, à quel point cette déplorable affaire les affecte : quels que soient leurs liens personnels avec la religion musulmane, qu’ils soient pratiquant ou pas du tout, ils expriment tous le sentiment d’être agressés dans leur identité.  

Plus personne de sérieux ne peux prétendre, en France, que cette loi "ne vise aucune religion en particulier" et d’ailleurs, aucun journaliste ou commentateur ne s’y risque encore… La plupart des musulmans de France ont été éduqués dans l’enseignement des valeurs de la République : Liberté, Égalité, Fraternité. La démocratie et les droits de l’homme sont des valeurs intériorisées par l’ensemble des musulmans français. C’est pourquoi ils vivent cette stigmatisation comme une véritable déchirure : tout ce que la France leur a enseigné ne serait-il qu’une illusion ?  

J’ai beau expliquer qu’il faut contextualiser ce débat et le ramener à la fois aux craintes séculaires d’une société en crise et aux stratégies politiques de personnages en mal d’élections, une blessure profonde demeure et j’ai peur qu’elle se cicatrise mal.  

En ce qui concerne la réaction des musulmans à l’étranger, j’avoue n’avoir que peu de contacts. Je pense que M. De Villepin est beaucoup plus à même de répondre à ces questions, lui qui a alerté à plusieurs reprises l’ancienne version du gouvernement contre la dégradation grave de l’image de la France à l’étranger à cause de cette déplorable affaire.  

Est-ce que les relations entre les différentes organisations coexistantes au sein du CFCM ont été affectées par cette loi ?  

J’ai le net sentiment qu’au contraire, les liens entre les principales organisations du CFCM se sont resserrés grâce à cette loi et aux différentes positions prises par les dirigeants du CFCM.   

Pensez-vous que le CFCM aurait pu éviter le vote de cette loi en s’associant avec d’autres organisations (religieuses, musulmanes et non musulmanes ; politiques ; etc) afin de représenter un contrepoids politique significatif ?  

Le rôle du CFCM est d’être une institution religieuse, en tant que tel, il ne doit pas faire de politique. Les dirigeants du CFCM ont exposé leur point de vue qui rejoignait en effet le point de vue de très nombreuses autres institutions, religieuses, de défense des droits de l’homme, syndicales ou politiques, ainsi que celui de très nombreux intellectuels. Il me faut ici saluer toutes celles et tous ceux qui ont eu le courage de leurs opinions.  

 Ces points de vue ont systématiquement été écartés et les organisateurs de ce débat on souhaité ne montrer qu’une partie des opinions.  

Ce n’est pas au CFCM, institution religieuse, de développer, à mon sens, des stratégies d’alliances. C’est aux responsables de la chose publique de consulter et d’écouter les autorités morales et religieuses. S’ils choisissent de ne pas tenir compte de leurs avis, c’est leur droit, mais ils prennent une lourde responsabilité. Je suis d’avis qu’il faut la leur laisser.  

Par contre, c’est bien aux associations musulmanes, composant ou non le CFCM, de défendre les intérêts des musulmans de France.   

Quels sont, d’après-vous, les alliés, à l’Assemblée Nationale, au sénat, ainsi qu’en dehors du cercle législatif, sur qui le CFCM, ou plus généralement les musulmans de France, peuvent compter pour défendre leurs intérêts dans le futur ?  

 Un grand nombre de parlementaires et plus généralement d’intellectuels et de faiseurs d’opinion, nous ont exprimé leur sympathie et leur tristesse devant l’indigence du débat et la qualité des "solutions" proposées aux réels problèmes de société qui ont été soulevés.  

Parallèlement, ils nous ont exprimé leur crainte d’être sanctionnés politiquement par leurs formations s’ils osaient prendre une position contraire à la position dominante. Ce fut particulièrement vrai au sein de l’UMP et du Parti Socialiste qui ont, tous les deux, annoncé une liberté formelle de vote mais au sein desquels les menaces et les pressions étaient à peine voilées.  

La rapidité, très inhabituelle, du temps parlementaire, les différentes pressions rapportés par les parlementaires, le traitement médiatique du "débat", tout nous montre à quel point cette loi a fait l’objet d’une détermination sans faille au plus haut sommet de l’État.  

J’ose espérer que nos responsables politiques prendront le plus rapidement conscience des aspects négatifs d’une démarche aboutissant à stigmatiser une minorité religieuse pour se rapprocher d’une hypothétique majorité. Les résultats du dernier scrutin régional me rassurent car ils vont bien dans cette direction.  

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