Nous vous proposons de lire les extraits d’un entretien de Dominique Thomas, paru sur oumma.com en mars 2004. Spécialiste des mouvements islamistes, auteur notamment de « Le Londonistan, la voix du djihad » (Editions Michalon), Dominique Thomas, revient dans cette interview sur le mode de fonctionnement de la nébuleuse Al-Qaïda et des liens éventuels que cette organisation entretiendrait avec les réseaux salafistes djihadistes situés notamment à Londres
Nous
vous proposons de lire les extraits d’un entretien de Dominique Thomas, paru
sur oumma.com en mars 2004. Spécialiste des mouvements islamistes, auteur
notamment de « Le Londonistan, la voix du djihad » (Editions
Michalon) Dominique Thomas, revient dans cette interview sur le mode de
fonctionnement de la nébuleuse Al-Qaïda et des liens éventuels que cette
organisation entretiendrait avec les réseaux salafistes djihadistes situés
notamment à Londres.
A quel
univers politico-religieux correspond le terme Londonistan ?
Le Londonistan est
en fait un terme qui a été créé par des journalistes de la presse arabe
londonienne, au milieu des années 1990. Il désigne différents groupes et
leaders islamistes qui sont venus s’installer dans la capitale britannique, et
se sont présentés comme des opposants politiques. L’appellation ne désigne pas
un quartier géographique proprement dit, mais on y retrouve de nombreux courants
de l’islamisme contemporain, des frères musulmans jusqu’aux salafistes
djihadistes. Cette diversité donne au Londonistan toute son originalité.
Pourquoi Londres
constitue le centre politique d’une forme d’internationale islamiste ?
Je n’irai pas jusqu’à
dire que Londres est le centre politique de ce que l’on appelle
l’internationale islamiste. Au départ, Londres rassemblait un certain nombres
d’atouts : une législation d’accueil plus souple que dans d’autres
territoires européens, l’une des plus grandes plates-formes de la finance
islamique internationale, et enfin la présence d’un paysage médiatique arabe
important avec de grands quotidiens (Al-Quds al-Arabi, Al-Sharq al-Awsat,
Al-Hayat) et télévisions (MBC, ANN et Al-Jazira). Tous ces éléments
ont favorisé l’arrivée d’investissements, la création d’ONG islamiques (Islamic
Charities), et surtout, ils ont permis aux leaders islamistes, arrivés sur
le territoire comme réfugiés politiques, de pouvoir disposer de moyens de
communication accrus, qu’ils n’auraient pas pu avoir dans leur pays respectif,
d’où la référence à une voix. C’est ce qui a donné à Londres cette importance,
comme un pôle de communication islamiste sans équivalent ailleurs. Pour autant,
le centre politique de l’internationale islamiste est vaste, on le trouve
éparpillé sur l’ensemble du monde musulman.
Quel est le
fondement idéologique du courant salafiste djihadiste ?
Le salafisme
djihadiste est né au milieu des années 1980 en Afghanistan, à l’époque du
djihad contre l’occupation soviétique. Des sheikhs comme feu Abdallah Azzam et
Oussama Ben Laden ont grandement contribué à son essor. Il s’agit d’une
lecture littérale de l’Islam basée sur ses fondamentaux, à savoir le Coran et
la Sunna du Prophète Muhammad, lecture qui reste très proche du sens originel sans y intégrer de
nouvelles interprétations contextualisées, qui seraient perçues comme des
innovations condamnables (bidaa). Sur le plan du droit (fiqh),
les références privilégiées sont celles des juristes de l’école hanbalite (Ahmad
Ibn Hanbal, Ibn Kathîr, Ibn Taymiyya, Ibn Qudamma, Ibn Qayyim ou encore Ibn
Abdel Wahhab), qui font partie des pieux ancêtres (salaf saleh)
suivant les recommandations de la première communauté du Prophète , le minhâj
al-rasoul . Dans le salafisme, certains principes revêtent
une importance capitale, comme le tawhîd (toute association divine
autre qu’à l’encontre d’Allah, swt, est condamnable, ainsi que toute adoration
hormis Allah, swt), le devoir de hisba est primordial (amr
bil-maarouf wa nahi an al-mounkar, autrement dit ordonner la vertu et
interdire le mal), ainsi que le fondement al-walaa wal-baraa (qui
consiste en fait à s’éloigner des régimes ou des groupes non islamiques et
d’épouser les principes de la loi divine, la charia). A cela, s’ajoute le
djihad, considéré aujourd’hui, par les militants salafistes djihadistes, comme
une obligation individuelle obligatoire (fard ayn), qui reste un combat
(par le prêche, l’argent et les armes) contre toute forme d’occupation ou
d’asservissement des territoires musulmans. C’est donc un agrégat entre une
lecture fondamentale de l’Islam, le salafisme, et un combat plus
révolutionnaire, le djihad. Le modèle politique appliqué le plus proche était
celui des Taliban avec l’Emirat Islamique d’Afghanistan.
Quel est le
profil des leaders du Londonistan ?
Si l’on résume, il existe
deux types de profil. Les premiers sont plutôt des islamo-nationalistes. Ce
sont des opposants politiques classiques qui défendent un programme politique
fondé sur l’Islam, orienté vers leur pays respectif. On peut citer notamment
les Tunisiens du groupe al-Nahda, les Algériens du FIS, des Egyptiens et
Syriens des Frères Musulmans, ainsi que divers opposants de la péninsule arabe.
Ensuite, on trouve
d’autres militants qui privilégient une vision globale du monde islamique et
aspire à des révolutions islamiques internationales qui conduiront, à terme, à
la restauration de leur idéal : le califat. Pour ces derniers, le combat
politique ne revêt pas de préférence nationale, c’est le cas des groupes comme Supporters
of Shariah ou encore al-Mouhajiroun.
Le courant salafiste
djihadiste à Londres entretient-il des liens avec les réseaux
d’Al-Qaïda ?
Je serais tenté de dire
oui, mais seulement pour les oulémas qui ont connu une expérience djihadiste en
Afghanistan, dans les années 1990. C’est le cas du sheikh Abu Qatada
al-Filastini, qui est réfugié politique en Grande-Bretagne et qui faisait
partie du comité de fatwas d’al-Qaïda, dès sa création en 1988. C’était
le cas également de l’opposant Khaled al-Fawaz qui dirigeait, de Londres, le
Bureau du Conseil et de la Réforme entre 1994 et 1998. Cette institution fut
créée à l’initiative de Ben Laden, afin de pouvoir disposer d’un point de
communication en Europe. Pour le reste, les contacts sont indirects. Des
prédicateurs proches de ce courant jouent un rôle de connecteurs et cherchent à
insuffler, sur des groupes, l’idéologie salafiste. Ce fut le cas notamment de
la mouvance algérienne, où le sheikh Abu Qatada joua un rôle important dans la
structuration du GSPC (Le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat),
en s’écartant des « méthodes » condamnables des différents GIA.
Le gouvernement
britannique de Tony Blair ne s’est-il pas montré « complaisant » à
l’endroit de ces militants djihadistes ?
Au départ, les
Britanniques ont essayé de composer avec la présence islamiste. Ils cherchaient
à avoir une lisibilité plus claire des oppositions aux régimes arabes, de
manière à anticiper peut-être une prise de pouvoir ou de préserver les intérêts
britanniques de cibles éventuelles.
Depuis la fin des années
1990, les choses ont changé. Le gouvernement Blair a modifié sa législation au
niveau des organisations islamistes, et il a engagé une vague d’arrestations et
de répressions importantes. Aujourd’hui, il faut rappeler que des personnages
comme Khaled al-Fawaz ou encore Abu Qatada ont été arrêtés (...) Les autres
militants djihadistes qui ont été arrêtés sont nombreux, notamment au sein de
la mouvance algérienne. Il leur est reproché d’avoir voulu fomenter des
opérations sur le territoire britannique, ou d’avoir eu des contacts avec
l’extérieur, dans la préparation d’attaques sur d’autres continents. Cependant,
on remarque que, en dehors de ces accusations, les faits ne sont pas toujours
établis.
Comment est
structurée Al-Qaïda et que représente-t-elle véritablement ?
Al-Qaïda
style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'> a vu le jour à la fin des années
1980, dans un but précis : Prendre le djihad en Afghanistan comme modèle
et le disséminer dans le reste du monde arabe, afin de pouvoir créer des
oppositions islamistes capables de s’emparer du pouvoir. Au départ,
l’organisation était structurée comme les autres mouvements islamistes, avec
plusieurs comités opérationnels.
Aujourd’hui, une certaine
forme d’éclatement peut définir la mouvance. Il existe, à un premier niveau, un
cercle d’idéologues qui composent le premier noyau, parmi lesquels figurent Ben
Laden et Al-Zawahiri. Ensuite, on trouve de nombreux connecteurs, qui sont des
sortes de « prédicateurs » du djihad, (on emploierait le terme de
missionnaire si on utilisait une terminologie chrétienne). Ils sont chargés
d’exporter la vision du salafisme djihadiste et de trouver des alliés au niveau
des organisations djihadistes qui opèrent sur le terrain. Le dernier cercle est
enfin composé de groupes islamistes qui, sans le soutien logistique, financier
et idéologique de la part d’Al-Qaïda, n’auraient que peu d’influence sur
le terrain ; on parle pour ces dernières des organisations franchisées,
même si le terme est, à mon sens, trop connoté de manière commerciale. Al-Qaïda
fait plutôt penser à un système tribal avec différents clans et familles.
Peut-on
réellement lutter contre cette forme de terrorisme ?
Tant que les
gouvernements américains et ses alliés ne comprendront pas que les solutions à
apporter sont politiques, les risques d’une confrontation entre les partisans
du djihad armé et les nations occidentales seront présents. Aujourd’hui, les
terrains de conflits sont nombreux, ils nourrissent les frustrations et
entretiennent les déceptions dans les sociétés islamiques qui n’entrevoient
aucune issue favorable en vue d’un processus de développement futur. L’Irak
reste un chantier à ciel ouvert, la situation de la question palestinienne est
dramatique, et l’ouverture politique dans le monde islamique est sans cesse
reportée. Si l’on ajoute à cela une perte d’identité islamique dans certaines
sociétés du monde arabe, la nébuleuse al-Qaïda aura encore de beaux
jours devant elle.
Propos recueillis par la rédaction