Diversité et Islam dans l’armée française

Doctorant à l’Institut d’études politique de Paris, *Elyamine Settoul travaille sur les questions de div

lundi 9 juillet 2007

Armée et diversité vont-ils ensemble ?

Oui, historiquement les armées françaises ont été un lieu de brassage social et culturel. Le service obligatoire était au même titre que l’école un pilier de la république dont l’objectif était de transformer l’individu en citoyen. Il faut se rappeler par exemple qu’au début du siècle les langues régionales telles que le breton ou le basque étaient encore très présentes et que la vie en caserne permettait aux jeunes d’apprendre et de maîtriser le français. En fait, l’institution militaire uniformisait la population par la transmission de références communes.

Et aujourd’hui où en est la question de la diversité dans l’institution militaire ?

Depuis la suspension de la conscription (c’est-à-dire le service national obligatoire) en 1996 et le passage à une armée professionnalisée, beaucoup de jeunes issus de l’immigration s’engagent pour effectuer des carrières militaires. On peut même dire qu’au niveau des questions de diversité, problématique très en vogue aujourd’hui, les armées sont plutôt en avance par rapport au reste de la société.

Mais c’est une diversité qui reste majoritairement cantonnée aux militaires du rang c’est-à-dire à des niveaux inférieurs ou intermédiaires de la hiérarchie (militaires du rang, sous-officiers). Ceci est principalement dû aux caractéristiques socioéconomiques objectives de cette population, principalement incluse dans les classes ouvrières.

Aux Etats-Unis, il existe déjà au sein de la hiérarchie militaire beaucoup de cadres issus de différentes communautés ethniques car l’administration avait mis en place un système de promotion différentielle permettant aux minorités un accès plus rapide à des postes importants. Il s’agissait d’un mécanisme temporaire afin de « remettre à niveau » ces groupes.

Mais depuis peu, le Ministère français de la Défense réfléchit aux moyens d’attirer les minorités visibles au sein des grandes écoles militaires telles que St-Cyr qui reste comme la plupart des écoles prestigieuses très homogène socialement. On peut imaginer d’ici peu un système qui s’inspirerait de celui mis en place par Sciences-Po et ses conventions avec des lycées basés dans des Zones d’Education Prioritaires.

Pourquoi cet engouement pour les armées ?

Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. D’une part, l’institution militaire recrute massivement et véritablement sans distinction d’origine ni de diplômes. De plus, elle forme professionnellement beaucoup de ces jeunes qui s’engagent sous les drapeaux ce qui constitue des attraits certains pour des populations fortement touchées par l’échec scolaire et/ou les discriminations. Pour ces raisons, elle est perçue comme une institution plutôt méritocratique et bénéficie donc d’une image globalement positive. Beaucoup plus que l’institution police par exemple.

Dans tous les cas, il me semble que cette évolution est en réalité une « révolution sociologique » qui va s’inscrire durablement dans le paysage de l’institution. Elle est comparable dans une certaine mesure au phénomène de surreprésentation des communautés afro-américaines et latinos dans les forces armées américaines.

Et la gestion de l’islam au sein des armées ?

Au niveau de l’Islam, je crois qu’il faut distinguer deux périodes. Les musulmans ont été présents dans les armées françaises dès le début de la conquête coloniale. Différents régiments coloniaux de tirailleurs et de spahis furent crées dès la conquête de l’Algérie en 1830. Leur création fut officialisée par ordonnances royales en 1841.

Etant sujets de l’Empire et non citoyen à part entière, leurs membres étaient souvent relégués et discriminés notamment au niveau des soldes et des conditions d’avancement et ce jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

Cette distinction est importante car à cette époque, la gestion de la diversité ethnique était un élément incontournable puisque les régiments étaient très homogènes d’un point de vue confessionnel. Par conséquent, cette donnée était d’un point de vue organisationnel et logistique plus facilement prise en compte par l’administration des armées.

Et aujourd’hui quelle gestion et quelles pratiques de l’islam au sein des armées ?

L’accroissement du nombre de militaires de culture musulmane a fait réapparaître avec force la question de la gestion du culte musulman au sein des régiments. Jusqu’à présent, l’institution accusait un retard certain par rapport à l’organisation de l’Islam puisqu’il n’existait pas d’aumônerie islamique alors que les autres cultes en disposaient.

En 2006, un premier aumônier militaire musulman désigné par le CFCM a été engagé et la Défense mobilise ses efforts pour poursuivre cette dynamique. C’est pour elle un enjeu majeur autant du point de vue du respect du principe de laïcité que pour la cohésion des troupes.

Mais, concrètement, il est difficile de répondre à cette question car l’armée est loin de constituer un bloc monolithique. Les expériences des militaires musulmans divergent nettement en fonction du corps d’armée (Air, Marine...) des spécialités des régiments (combat, transport...) et surtout des possibilités d’aménagement accordé par la hiérarchie ou qu’autorise le contexte opérationnel.

Il est évident que les possibilités de pratique ne sont pas les mêmes selon que le militaire se trouvera dans un espace confiné et contraignant tel qu’un sous-marin ou engagé dans une spécialité quasi-assimilable à un métier du civil (par exemple mécanicien dans l’armée de l’air).

D’un régiment à l’autre, la pratique n’est pas donc pas la même. Globalement les régiments facilitent la pratique du culte musulman (ration sans porc pour musulmans, double ration le soir pendant le ramadan). Au niveau des prières quotidiennes chaque régiment définit une marge de manoeuvre qui est plus ou moins importante. Néanmoins, les impératifs opérationnels demeurent dans tous les cas la priorité et ne peuvent en aucun cas être remis en cause par la pratique d’un culte, quel qu’il soit.

Est-ce que la question de la loyauté de ces militaires constitue un enjeu ?

Il faut d’abord préciser que la question de la loyauté ou de l’allégeance n’est pas l’apanage des militaires de confession musulmane. Elle est une constante dans l’histoire des militaires Elle s’est posée à d’autres périodes historiques, comme au début du siècle, lors de l’affaire des fiches du Général André qui, doutant de la loyauté républicaine de certains de ses officiers « trop croyant et trop fidèle au Vatican » à son goût, décida de les ficher secrètement afin de les écarter des postes importants de l’armée.

On peut également faire référence à l’expérience des soldats américains d’origine japonaise durant la seconde guerre mondiale, particulièrement après la bataille de Pearl Harbor. La suspicion envers la communauté asiatique était alors à son paroxysme et beaucoup furent internés durant plusieurs mois.

Aujourd’hui, il est clair que le contexte international est marqué par la menace de mouvements qui se réclament de l’Islam, la méfiance s’est donc déplacée vers ces groupes ethnoculturels. Aujourd’hui, malgré la suspicion que peuvent alimenter certains médias ou certains mouvements politiques autour de l’islam, il n’y a aucun problème concernant l’allégeance des recrues de culture musulmane. Sous l’uniforme, le sentiment d’appartenance à la Nation française est très fort et renforcé par la cohésion que développent l’esprit militaire et la poursuite des missions.

Propos recueillis par la rédaction

*Elyamine Settoul

Allocataire de recherche au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales/Sciences Po.

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