Discriminer pour mieux régner : une enquête sans complaisance sur la "diversité" dans les partis politiques français.

Vincent Geisser, chercheur au CNRS et El Yamine Soum, doctorant à l’Ecole des hautes études en sciences so

lundi 26 mai 2008

<i>Discriminer pour mieux régner</i> : une enquête sans complaisance sur la "diversité" dans les partis politiques français.

Vincent Geisser, chercheur au CNRS et El Yamine Soum, doctorant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), viennent de publier aux éditions de L’Atelier le premier "ouvrage bilan" sur la diversité dans les partis politiques français. Il s’agit à la fois d’un travail sociologique inédit et d’un regard critique sur une notion pourtant rabattue dans les médias. Oumma a choisi de les interroger sur leurs motivations, leur méthode de travail et les principaux résultats de leur enquête.

Comment avez-vous procédé pour enquêter sur la diversité dans les partis politiques ?

V. Geisser et Y. Soum : Notre objectif était de réaliser une enquête "vivante" qui soit accessible à un lectorat assez large, interpellé par la question des discriminations en politique et le nouvel engouement pour la diversité. Pour ce faire, nous avons interrogé une trentaine de personnalités politiques appartenant aux différents partis (PCF, Verts, PS, MoDem, UMP, etc.). Notre ouvrage accorde d’ailleurs une large place aux entretiens d’élus et de militants qui nous ont livré leur expérience faite d’espoirs, d’utopies, d’attentes mais aussi de déceptions à l’égard de la "mode" de la diversité. De ce point de vue, notre livre aurait pu s’intituler "La grande désillusion de la diversité à la française".

Par ailleurs, notre enquête repose également sur une étude approfondie des documents internes des partis et des prises de positions des responsables politiques français sur les questions des discriminations en politique. Nous nous sommes efforcés de retracer l’histoire de la diversité en politique depuis vingt ans et notamment de ce que nous appelons le triomphe d’une "diversité de marché", à savoir une "diversité de casting" (Black-Blanc-Beur) qui, loin de promouvoir l’égalité républicaine, retarde encore davantage l’émergence des Français issus de l’immigration et des DOM-TOM dans le champ politique.

Vous affirmez que la diversité est devenue une figure imposée des discours des élites françaises ?

V. Geisser et Y. Soum : Oui, aujourd’hui tous les leaders politiques français, de droite comme de gauche, se sentent obligés de parler de diversité. Mais cette généralisation de la notion dans le discours politique français signifie t-elle pour autant un véritable "sursaut démocratique" en matière de représentation politique des Français issus de l’immigration et des DOM-TOM ? Plus que d’une prise de conscience réelle, nous sommes davantage en présence d’une opération de "bonne conscience généralisée", sans que cela entraîne une redistribution des cartes du pouvoir politique. La diversité est devenue une figure rhétorique, dont les effets se font encore attendre.

On a même parfois l’impression que l’avalanche de "belles formules" sur la diversité ou la lutte contre les discriminations sert à masquer les défaillances et les déficiences en matière d’action politique et de mesures concrètes. La diversité est donc devenue une figure imposée mais sans obligation de résultats pour ceux qui entendent la promouvoir.

Les partis politiques de gauche comme de droite ont-ils tous la même approche de la diversité ?

V. Geisser et Y. Soum : La gauche, malgré son intention de favoriser la diversité dans les partis, est restée prisonnière d’une conception à la fois assimilationniste et intégrationniste de la citoyenneté. Les femmes et les hommes de gauche se considèrent comme les éducateurs et les instituteurs du "peuple immigré" et de leurs enfants. C’est la rhétorique du maître et de l’élève qui débouche sur une forme de "paternalisme social". La gauche, et notamment le Parti socialiste, traitent les Français issus de l’immigration maghrébine, africaine et des DOM-TOM, comme ses "enfants".

Elle entend les protéger à leurs dépens. C’est un processus d’infantilisation permanent. En deux mots, elle dit aux Français issus de la diversité : « N’allez pas trop vite, prenez le temps de grandir et vous serez un jour récompensés pour vos mérites politiques  !  ». Pour cette raison, les partis de gauche, y compris la LCR d’Olivier Besancenot qui n’a pas rompu avec la "paternalisme social", voient les Français issus de l’immigration maghrébine, africaine et des DOM-TOM comme des "jeunes éternels" et des "immatures à vie", qu’il convient d’éduquer politiquement, voire de rééduquer culturellement.

En revanche, la droite développe, elle, une approche davantage "pragmatique" et "mercantile" de la diversité. C’est une vision totalement utilitariste de la diversité que l’on pourrait résumer ainsi : « dis moi combien de suffrages électoraux tu peux me procurer, et je te dirais quel(s) mandats je t’offrirai ! ». L’UMP véhicule de plus en plus une vision marchande de la vie politique française : elle voit d’abord le système politique comme un "marché politique" et les électeurs comme des clients potentiels. Pour capter ces nouveaux "électeurs-clients" ou "clients-électeurs", elle utilise largement la diversité qui fonctionne comme un produit d’appel.

Incontestablement, Nicolas Sarkozy contribue à une "hallalisation" de la vie politique française. Les électeurs "musulmans" sont perçus comme des clients d’un marché politique "hallal". Dans ce cadre, sont proposés aux "clients-électeurs" ethniques des candidats communautaires labellisés "hallal" ou "casher" selon les contextes locaux ou les électorats visés. Le président de la République est en train de transformer la vie politique française en un grand supermarché de la politique, avec des rayons pour les "bons Français", des rayons pour les Juifs (casher), des rayons pour les Domiens (produits exotiques), des rayons pour les Musulmans (hallal) et bien sûr des rayons communs pour tous ces clients électeurs.

Le pire, c’est que la gauche a tendance aujourd’hui à courir après la droite, en se ralliant de plus en plus à une "diversité de marché". La gauche, elle aussi, cède à la mode de la "diversité de casting", au détriment de la promotion de véritables militants issus de l’immigration maghrébine, africaine et des DOM-TOM qui luttent depuis de longues années pour faire reculer les discriminations en politique. Nous avons parfois l’impression d’assister à une sorte de "Star Ac de la diversité", jouant sur l’exotisme et l’esthétique ethnique des candidats mais sans véritable fond politique.

En quoi la diversité dépolitise les enjeux sociétaux ?

V. Geisser et Y. Soum : En réalité, la diversité est davantage le symptôme de la crise du politique qu’une cause. La diversité révèle une tendance à l’ethnicisation et à la communautarisation des problèmes sociaux. Elle contribue à occulter les inégalités sociales criantes qui sévissent actuellement dans la société française et, plus particulièrement, dans les quartiers populaires. D’ailleurs, la diversité accélère un processus de périphérisation des "divers", en les assignant à des rôles et des fonctions politiques symboliques et spécifiques.

La diversité, c’est la banlieue de la politique : les Blacks, les Arabes, les métèques, tous ceux qui dans l’imaginaire des responsables politiques ne correspondent pas à l’image des "vrais Français". Après les "territoires perdus de la République", nous assistons, au début de ce vingt-et-unième siècle, à la promotion des "candidats perdus de la République" !

De plus, contrairement à une idée reçue, la diversité promue par les partis politiques ne contribue pas à faire reculer les discriminations dans le système politique français. Aujourd’hui, en 2008, nous vivons une situation paradoxale : tout le monde se gargarise de "faire de la diversité", alors que les discriminations n’ont jamais été aussi criantes. En ce sens, la diversité est bien une problématique de "diversion" et de "dispersion" des énergies citoyennes. Elle masque les vrais problèmes sociaux et les discriminations ethniques qui gagnent chaque jour du terrain.

Quelle est la différence entre une politique de promotion de la diversité et une politique de discrimination positive ?

V. Geisser et Y. Soum : Bonne question ! Pour être clair, il n’y a pas vraiment de différence. La diversité, telle qu’elle est conçue actuellement par les responsables et les partis politiques français, est une discrimination positive qui ne veut pas dire son nom. En somme, les politiques français sont un peu comme Monsieur Jourdain : ils font de la discrimination positive sans le savoir ou, plutôt, sans l’avouer. Les Français ont toujours ce "chic" d’inventer des formules pour montrer qu’ils ne font pas comme les autres Européens et surtout comme les "vilains Américains". Mais, la diversité constitue sans aucun doute une forme de discrimination positive.

D’ailleurs, l’UMP a l’honnêteté de reconnaître aujourd’hui un lien entre les deux concepts. Dans un document interne au parti, l’UMP se prononce à la fois pour une promotion de la "diversité" et une politique de "discrimination positive", les deux termes étant employés alternativement comme des synonymes. La gauche, elle, éprouve encore une "pudeur républicaine" à admettre que la diversité c’est bien de la discrimination positive à peine voilée. C’est là une forme d’hypocrisie, sinon de "schizophrénie républicaine".

Vous avez constaté au cours de votre enquête que la promotion de la diversité a incité les élites issues de la diversité à proposer leurs services aux partis de droite comme gauche en vue d’obtenir un poste ?

V. Geisser et Y. Soum : Notre ouvrage ne verse jamais dans la victimisation et dans le misérabilisme pleurnichant. Bien sûr, si la diversité cosmétique et exotique fonctionne autant dans le champ de l’entreprise, des médias et de la politique, c’est parce que certaines personnes acceptent de jouer le jeu. Oui, il faut reconnaître que certains élus et candidats issus de l’immigration et des DOM-TOM font parfois preuve d’ambivalence : ils dénoncent la "diversité’" quand elle les marginalise, mais ils savent aussi l’utiliser pour obtenir des gratifications politiques et électorales.

La diversité fonctionne comme un produit : ceux qui la critiquent sont aussi ses premiers consommateurs et utilisateurs. C’est la loi du marché politique ! Il est difficile d’y échapper ! On demande aux élites politiques françaises issues de l’immigration et des DOM-TOM de "faire les divers", un peu comme des "bêtes de foire". Ils n’ont pas vraiment le choix, s’ils veulent réussir dans le système politique français. Ils doivent s’exécuter en mimant le rôle du "divers", c’est-à-dire de l’éternel jeune Black, Arabe, Rebeu ou, pire de la Beurette docile et sexy ! Le constat est pessimiste mais réaliste : la diversité fonctionne un peu comme une "prison dorée", de laquelle il est difficile d’y échapper. Certains se contentent de ce luxe carcéral, d’autres, plus fiers et rebelles, rêvent de briser leurs chaînes, fussent-elles en or ou en diamant.

Vous concluez par un néologisme en affirmant que la diversité « diversionne » et divertit plus qu’elle ne diversifie. Comment alors sortir de ce concept piégé qu’est la diversité tout en luttant efficacement contre les discriminations ?

V. Geisser et Y. Soum : De notre point de vue, la réforme à entreprendre se situe à deux niveaux.

D’abord, sur un plan "technique" et institutionnel, il s’agit d’encourager une véritable modernisation de la vie politique française. La résolution du problème des discriminations en politique passe, en partie, par une grande réforme des institutions : fin du cumul des mandats en nombre et dans le temps, instauration d’une limite d’âge, respect d’une véritable parité entre les hommes et les femmes, promotion d’une forme de représentativité territoriale et sociale à l’échelle des communes et des circonscriptions électorales, afin que les habitants des quartiers populaires siègent dans le lieux de pouvoir et mise en place à l’échelle des partis de "HALDE internes", afin de lutter contre les discriminations partisanes.

En deux mots : il faut mettre fin à l’hégémonie des "hommes blancs quinquagénaires" en politique qui fait que nos assemblées politiques locales et nationales ressemblent davantage à des conseils de notables bedonnants ou à des hospices pour riches préretraités qu’à des institutions citoyennes et démocratiques. Or, ce changement passe inévitablement par une grande réforme des institutions républicaines.

Mais, la plus grande réforme et aussi la plus difficile à mettre en œuvre, est sans aucun doute celle des mentalités politiques. Et là, nous devons avouer que notre livre, Discriminer pour mieux régner, établit un diagnostic assez sévère de la situation politique. En 2008, les Français issus de l’immigration maghrébine, africaine et des DOM-TOM sont encore considérés comme des "divers", des "périphériques", des "marginaux" de la politique, loin du noyau dur de l’identité française. En ce sens, la diversité participe encore davantage à les enfermer dans un "statut d’exception", comme des "Français pas tout à fait comme les autres".

Le défi est donc d’entreprendre une véritable "réforme" des mentalités, en encourageant une réécriture permanente du "mythe national" et faire que l’on arrête définitivement de parler de "Français issus de…", de "Français d’origine…", des "Français divers" ou, pire, de "minorités visibles". En quoi les Français ayant des ancêtres domiens, africains, maghrébins, etc., sont-ils plus "divers" que les Français d’origine hongroise, portugaise, espagnole, alsacienne, normande, bretonne et chti !… Précisément, la véritable politique de la diversité dans les partis, comme dans les médias et les entreprises, consisterait à arrêter de parler de "diversité" exclusivement pour les Noirs et les Arabes. La diversité démocratique revient à renoncer une fois pour toute à la diversité cosmétique qui soulage les consciences politiques mais qui, en définitive, ne change rien aux données du problème.

Propos recueillis par la rédaction

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