Dire « Non à la guerre ! » ne suffit pas

Depuis quelques semaines, le débat autour de la crise irakienne s’est réduit à une confrontation entre de

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jeudi 13 mars 2003

Dire « Non à la guerre ! » ne suffit pas

Depuis quelques semaines, le débat autour de la crise irakienne s’est réduit à une confrontation entre deux camps : d’un côté, ceux qui adhèrent - ou font mine d’adhérer - aux thèses américaines sur le caractère dangereux du régime de Bagdad et de l’autre les opposants qui, derrière la France, l’Allemagne et la Belgique, se mobilisent en critiquant l’unilatéralisme américain ou/et en dénonçant les arguments prétextes de l’administration Bush surtout intéressée par le pétrole, la gestion de son endettement record, l’alimentation continuée de son économie de guerre, voire la protection d’Israël. Le Vieux Continent a petite mine : la fracture est profonde et les propos discourtois à l’Est ou outre-Manche révèlent une Union Européenne bien immature.

Il faut saluer l’impressionnante mobilisation contre la guerre. Par millions, notamment en Espagne, en Italie et en Grande Bretagne, des citoyens ont dit leur refus de voir mourir des innocents. Les peuples, avec des pourcentages d’opposition avoisinants les 70 et 80 %, réussiront-ils à pousser leurs leaders à changer de politique ou à demeurer ferme dans leur refus de la logique de guerre ? L’Union Européenne a semblé entendre ces voix et a retardé l’échéance. Les Etats-Unis continuent quant à eux à envoyer des soldats et semblent prêts désormais à intervenir. Que penser ? que faire ?

Une question de fond demeure : la pensée obnubilée par ce possible conflit-qui-tuera-des-innocents, ne sommes-nous pas en train de surdéterminer la réalité de la guerre en oubliant d’élaborer une critique plus profonde de la stratégie américaine. En laissant le vacarme de la dispute entre les partisans et les opposants à la guerre s’autoalimenter et déchirer l’Europe, l’administration Bush et ses alliés pourraient bien être en train de gagner stratégiquement ce qu’ils semblent perdre médiatiquement. Considérons en effet les scénarii possibles : si Saddam venait à s’exiler (ce que personne n’envisage plus), le bénéfice entier (symbolique et économique) en reviendrait à Bush qui pourrait se targuer d’avoir, grâce à la pression, et sans mort, libéré le pays du tyran et il en retirerait légitimement les dividendes financiers et géostratégiques. Si l’intervention est fulgurante (selon les plans du Département militaire) et que le régime est renversé en quelques jours avec peu de morts, on aura bien de la peine à critiquer une opération qui aura délogé un monstre et évité un massacre. Les opinions publiques seraient prises de cours et c’est sans doute cette conviction qui pousse Tony Blair à s’entêter malgré une opinion publique hostile. Si enfin, scénario très improbable, la guerre venait à s’enliser (ce que les Américains n’envisagent même pas connaissant l’état réel de l’armée irakienne), on aurait la preuve que Saddam était vraiment dangereux et qu’une intervention était justifiée.

Que pourront dire alors ceux qui se sont mobilisés contre la guerre ? Les peuples seraient privés de leurs arguments et réduits au silence au moment même où l’administration américaine serait en train de parachever son projet. Souvenons-nous de l’Afghanistan : la guerre n’a duré médiatiquement que quelques jours au point de gêner tous ceux qui s’y étaient d’abord opposés. Les talibans ont été défaits. Même si l’on sait aujourd’hui que rien n’est vraiment réglé, que la guerre n’est pas finie, que le régime est corrompu, que les Afghans continuent de souffrir, que le pluralisme est un leurre ; il n’est néanmoins plus possible de mobiliser les populations pour la cause afghane. Dans les faits, l’administration Bush a remporté la mise : leur allié Karzaï est au pouvoir, leurs troupes sont installées dans une région capitale géostratégiquement, les réserves de pétrole et de gaz sont à proximité, l’oléoduc se construit, et le pouvoir militaire pakistanais, si fidèlement inféodé, est devenu acceptable sur la scène internationale.

L’administration Bush et son allié britannique mènent la campagne irakienne selon la même stratégie : en focalisant les attentions sur la guerre, en surdéterminant cette dernière dans leur intervention publique (depuis des semaines alors qu’ils n’étaient militairement pas encore prêts), en donnant l’impression de reculer et d’être médiatiquement acculés, ils poursuivent méthodiquement leurs objectifs. Sans doute prendront-ils de cours les opinions publiques : Saddam sera bientôt renversé, les Américains s’installeront dans cette région stratégique et contrôleront directement ou indirectement les ressources pétrolières. Ils feront là-bas le choix d’une démocratie de façade, sous tutelle, conscients que si le peuple irakien déteste Saddam Hussein, il n’a néanmoins aucune sympathie pour eux à l’instar de toutes les populations arabes. La victoire leur sera acquise.

Il faut dès maintenant éviter de tomber dans le piège de ne mobiliser les consciences que contre la guerre. Au-delà de cette dernière, de ses victimes et des centaines d’innocents qui depuis dix ans sont morts en silence à cause de l’embargo, c’est bien le futur ordre du monde auquel il faut penser. A l’heure où les gouvernements européens semblent déboussolés et incapables de proposer une politique internationale alternative, c’est aux populations de les forcer à scruter de nouveaux horizons. Ceux qui étaient dans les rues étaient autant contre la guerre que contre l’unilatéralisme américain : de ces mobilisations devrait naître une réflexion profonde sur le rôle de l’Europe. Quatre chantiers nous semblent prioritaires : 1. Exiger des gouvernements européens qu’ils encouragent la démocratisation dans tous les pays en refusant les alliances avec les dictatures. Il est de la responsabilité éthique des citoyens de faire entendre à leur gouvernement que l’on ne peut critiquer Bush pour son cynisme politique et agir de la même façon. Il faut s’opposer à tous les autocrates sans distinction. Quand Jacques Chirac refuse la guerre, il a raison ; quand il reçoit Poutine ou Mugabe, il a tort et « c’est une faute ». 2. Proposer, depuis l’Europe, une gestion plus équilibrée du dossier palestinien qui fasse réellement contrepoids au soutien indéfectible des Etats-Unis à Israël. 3. Plus près de nous, au cœur de nos sociétés, il convient de réussir le pari du pluralisme des cultures et des religions. C’est au sein de nos cités que nous trouverons les moyens d’éviter le choc des civilisations : en nous engageant ensemble au-delà du seul refus de la guerre et au nom de valeurs communes nous réussirons à établir de nouveaux liens avec le monde, et notamment le monde arabo-musulman. 4. Il devient urgent et impératif que depuis le Vieux Continent les populations s’opposent à la politique liberticide que mène l’administration Bush : au nom de la guerre contre le terrorisme et plus prosaïquement au nom des diktats du marché, les citoyens sont en train de perdre leurs droits et leur liberté : de plus en plus, on décide sans eux, en leur nom. Le prix de la lutte légitime contre les dictatures et le terrorisme ne doit pas être payé par les citoyens obligés de sacrifier passivement leurs droits et leur éthique. C’est à eux de rappeler à leur gouvernement que l’on endigue la terreur en s’attaquant d’abord à ses causes et en respectant le droit des hommes au minimum vital, à la liberté, à l’intégrité et à la dignité. Quels qu’ils soient, parce que ce sont les droits inaliénables de chaque être humain.

Tariq Ramadan présentera son nouveau livre "Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam" le mercredi 19 mars 18h00 à l’Institut du monde Arabe (Paris)

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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