Dimanche d’azur

Au bas de l’écran, comme d’habitude, un bandeau défile en permanence et rappelle : « Florence, Hussei

lundi 20 juin 2005

On se couche un samedi soir, tard bien entendu, passablement fatigué, un peu irrité aussi par la vacuité des derniers journaux télévisés qui font la part belle aux faits divers et qui ne consacrent que quelques phrases à l’inquiétant bras de fer entre Jacques Chirac et Tony Blair à propos du budget européen. Au bas de l’écran, comme d’habitude, un bandeau défile en permanence et rappelle : « Florence, Hussein, 157 jours de détention ».

On s’assoupit en pensant à elle, en se demandant s’il va y avoir du nouveau au réveil, si le frémissement ressenti au cours des derniers jours va se concrétiser. Une déclaration par-ci, un courriel par-là. Des confidences vite démenties. Un peu d’espoir sans trop y croire. Et puis l’on s’endort enfin, accablé par une ultime vision, celle d’un facteur d’extrême-gauche faisant l’article sur un plateau empestant la vulgarité et l’inutilité.

On rêve d’elle, pour la première fois, vaguement. Une voix apaisée qui dit « je suis en route ». Peut-être est-ce un rêve dans le rêve. Vient le matin et avec lui l’information tant espérée. Florence et Hussein sont libres ! Jour de fête et de soleil. L’épine dans la chair est retirée. Cette épine à laquelle on s’était habitué sans vraiment l’accepter, ce halo de mauvaise conscience à chaque pot entre journalistes, à chaque ripaille, à chaque journée de vacances : toutes ces aiguilles n’ont plus de raison d’être.

Les historiens se pencheront peut-être un jour sur la vibration qui a parcouru la France dimanche dernier. Une onde de joie simple et saine qui a tranché avec un contexte jusque-là bien déprimant. Maussade, divisé entre mauvais perdants et vainqueurs effrayés par leur audace, doutant de lui-même et, disonsle, persuadé que cette période de fin de règne politique ne donnera rien de bon, l’Hexagone avait visiblement besoin de cette bonne nouvelle. Et l’on repense à la dernière fois que le pays a pulsé de cette manière. C’était après la victoire des Bleus en finale de la Coupe du monde, le 12 juillet 1998 au Stade de France. Là aussi, ce fut l’occasion d’une communion totale dans le bonheur au-delà des soucis quotidiens et des petits ennuis personnels.

Mais le propre d’une telle joie, c’est de ne pas durer. Les heures passent, la nouvelle est digérée, l’excitation s’épuise et vient vite le temps de la sérénité. Mais... alerte ! La presse reprend ses habitudes, mauvaises ou tout simplement impitoyables. Une blonde en mal d’inspiration demande à la mère de Florence si elle sera présente à l’aéroport de Villacoublay pour accueillir sa fille... Plus sérieuses, d’autres interrogations pointent car, nous explique un éditorialiste, c’est le temps des questions. « Florence, nous a-telle menti à propos des Roumains ? », s’interroge gravement le spécialiste du monde d’une chaîne d’informations en continu qui,souvent, confond, heureux et fier de lui, impertinence et grossièreté. « Et la rançon  ? Est-ce que la France a payé ou pas ? », se demande- t-on sur les ondes d’une radio. La joie est encore là mais on sent monter le mouvement. La meute se réveille, elle veut « l’info  ». C’est étrange, l’affaire concerne l’une des meilleures journalistes de France, mais on sent bien que la retenue qui a duré trois mois ne va pas durer. Les rubricards qui ne voyagent guère tiennent leur revanche. Dans certains commentaires, le ton est vachard, un peu ironique.

Et voilà que l’on nous reparle du député Julia, de ses « pieds nickelés », des relais parisiens des ravisseurs, des mystérieux franco-machins et même des réseaux Ceaucescu ! Dans le flot d’analyses, l’interrogation de l’ambassadeur de France en Irak passe presque inaperçue. La campagne médiatique a-t-elle servi les intérêts des otages ou est-ce le contraire, s’est-il demandé sans égards pour tous ceux qui croyaient faire oeuvre utile en restant plusieurs heures au fond d’une piscine en brandissant les portraits amphibies de Florence et Hussein. Quoi ? Comment ? Tous ces concerts, ces ballons lâchés par milliers, ces marathons, ces milliers de messages : toute cette générosité pour rien ? Ou, pire, tout cela à l’encontre du but recherché ? La mondialisation est parfois perverse puisqu’une fanfare à Juvisy semble automatiquement faire monter les enchères à Bagdad.

Ecoeuré, on essaie de prolonger sa joie en allant faire un tour sur la toile. On relit avec une nostalgie d’ancien combattant les communiqués, les messages déterminés de toutes celles et de tous ceux qui, d’Alger à New York en passant par Lausanne ou Sydney, ont accepté de jeûner une fois par semaine par solidarité avec Florence et Hussein. Un « jeûne oecuménique d’interpellation » qui, un temps, a affolé les Renseignements Généraux français persuadés que jeûne signifiait obligatoirement grève de la faim... Désormais heureux, les ex-jeûneurs demandent que l’on n’oublie pas « les autres ». Ceux qui souffrent dans le monde, tous les captifs, les malheureux privés de liberté par la faute de forbans, de voyous ou d’uniformes impunis. Comme le souhaite un internaute d’Azazga, on s’oblige alors à penser aux disparus de nos années de braise, quel que soit le camp qui fut le leur. A penser à ceux qui croupissent dans le cloaque de Guantanamo ou dans cette réserve à ciel ouvert qu’est en train de devenir Gaza. Mais la vérité, c’est que l’on pense surtout à ceux que l’on connaît, à ceux dont on ne cesse de se demander ce qu’il leur est advenu.

Alors, je pense d’abord à Guy-André Kieffer, ce confrère qui m’a fait découvrir le monde passionnant des marchés de matières premières à commencer par celui du cacao. « GAK », comme l’appelaient tous ses collègues, a disparu en Côte d’Ivoire en avril 2004, victime vraisemblablement d’un enlèvement commandité par l’entourage du président Gbagbo. Déjà plus d’un an que l’on est sans nouvelles de lui. Que dire de plus si ce n’est que la France officielle ne semble guère pressée de voir la vérité triompher. Et puis, je pense à Djamil Fahassi, ce confrère disparu à El-Harrach le 6 mai 1995. Déjà dix ans, et toujours le silence. Djamil Fahassi qui fit l’expérience des camps du Sud en 1992 avant d’être libéré et de reprendre son métier de journaliste. Est-ce que les chefaillons qui l’ont harcelé à son retour à la radio d’Alger pensent parfois à lui ?

Oui, c’est ainsi. Une peine chasse l’autre mais en regardant tourner en boucle le sourire lumineux de Florence, je me prends à espérer que Guy-André et Djamil sortiront un jour de ma zone de douleurs et qu’ils m’annonceront qu’eux aussi sont sur la route.

Source : Le Quotidien d’Oran - Jeudi 16 juin 2005

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