Dieu que la guerre est belle !

Ce titre provocateur – tiré d’un vers d’Arthur Rimbaud – me paraît approprié à la récente déclar

par

dimanche 30 septembre 2007

Ce titre provocateur – tiré d’un vers d’Arthur Rimbaud – me paraît approprié à la récente déclaration intempestive de Bernard Kouchner sur l’éventualité d’une guerre avec l’Iran. Sa rapide et piteuse rétractation : « Mon message était un message de paix, de sérieux et de détermination » a donné au contraire une image tout à la fois de bellicisme de salon, de légèreté dans l’analyse et de fuite devant la critique.

Tel un capitaine sautant à la hâte dans un canot de sauvetage pour quitter le navire à qui il a fait prendre la haute mer bien que prévenu des risques de gros temps, laissant l’équipage sur le pont, B. Kouchner a commis l’imprudence de laisser prendre la France pour le Grand Duché de Gerolstein.

Le Grand-duc régnant – appelons ainsi M. Sarkozy, peut désormais juger du poids de ses mots – si je puis me permettre de pasticher ainsi le slogan de l’un des journaux qui lui sont proches (mais y en a-t-il qui ne le soient pas à l’exception du « Canard Enchaîné » et de « Marianne » ?) : la fermeté de ses propos lors de la conférence annuelle des ambassadeurs, au cours de laquelle il a déclaré « Un Iran doté de l’arme nucléaire est pour moi inacceptable – et je pèse mes mots » [1] a sans doute eu un effet libérateur sur l’improbable B. Kouchner, qui s’est sans doute cru autorisé à donner cours à l’une de ses célèbres indignations sélectives, qui pour être vives n’en laissent pas moins en place ses cheveux soigneusement sculptés.

Ayant « manqué » la guerre en Iraq, il fallait bien se rattraper sur l’Iran.

Trêve de plaisanteries.

Ce triste épisode soulève des questions qui concernent à la fois l’Iran et la politique extérieure de la France.

Interrogeons nous tout d’abord sur les raisons qui désignent l’Iran comme le nouveau bouc émissaire de la société internationale.

Le haro qui se généralise sur ce pays est tout de même étonnant et illustre bien le « deux poids, deux mesures » qui ne correspond pas à la réalité de terrain lorsque nous parlons de Moyen Orient et, plus généralement, des pays musulmans.

Pourquoi l’Iran indigne-t-il alors que d’autres pays de la région voient en même temps réaffirmé un soutien sans faille des Etats-Unis et de la France alors qu’ils sont tout à la fois plus engagés dans le nucléaire – y compris militaire et, pour nombre d’entre eux, plus autoritaires que la République islamique d’Iran ?

Rappelons tout d’abord que l’Iran est l’un des pays fondateurs du traité de non prolifération nucléaire, qu’il a signé et que, jusqu’à présent, il n’entend officiellement ne réaliser que du nucléaire civil dans le but d’assurer son indépendance énergétique en prévision de l’après pétrole, ce qui n’est pas illégitime.

Par ailleurs, Mahmoud Ahmadinedjad a déclaré sur Channel 4, le 13 septembre dernier : « Nous ne voulons pas la bombe […] d’un point de vue politique ce n’est pas utile. » Si l’on instruit un dossier il faut le faire à charge et à décharge, et ne pas retenir du président iranien que seules ses déclarations qui nous arrangent[2]. Par ailleurs, ni le Pakistan, ni l’Inde, ni Israël ne sont signataires du traité de non prolifération.

S’il convient de ne pas être naïf à l’égard de l’Iran, dont je crois personnellement qu’il pourra à terme en disposer, je ne vois pas en quoi la possession de l’arme nucléaire par l’Iran serait plus menaçante pour la sécurité du monde que sa possession actuelle par les trois pays susmentionnés.

Pour ne parler que du Pakistan, il dispose aujourd’hui de 60 à 100 têtes atomiques, et entretient un conflit de frontière avec l’Inde, elle aussi nucléarisée : le risque de guerre est ici réel, une escalade toujours possible. Ce point n’a pas été abordé par N. Sarkozy lors de la conférence des ambassadeurs.

Les Etats-Unis, quant à eux, on débloqué depuis 2001 au moins, plusieurs milliards de dollars pour soutenir le régime militaire pakistanais - le Pakistan est aussi une « République islamique », rappelons le - et c’est sur son sol que s’entraînent les taliban que les américains prétendent par ailleurs combattre en Afghanistan.

Je ne me souviens pas, quant à l’Inde, qu’elle ait demandé l’avis de qui que ce soit pour élaborer sa politique nucléaire ; par ailleurs, le rigide système de castes qui perdure en dépit d’une abolition officielle en fait-il bien un pays dont les valeurs sont compatibles avec les nôtres ? Rien n’est moins sûr.

Dans une autre région, l’Extrême Orient, la possession de l’arme nucléaire par la Corée du Nord n’a pas non plus entraîné d’escalade régionale. Le régime coréen serait-il plus recommandable que le régime iranien ? J’en doute. Les mêmes causes devraient-elles produire des effets différents ? J’en doute aussi.

Il est aussi nécessaire, pour comprendre les réactions iraniennes, de voir l’environnement régional tel qu’il est perceptibles depuis l’Iran : les Américains sont présents à l’Ouest en Iraq, et le sont à l’Est en Afghanistan et au Pakistan.

Que, dans ses conditions, l’Iran ait des inquiétudes relatives à son relatif encerclement par l’Amérique peut être compréhensible : une fois de plus, les Etats-Unis pratiquent la politique de la prophétie autoréalisatrice en mettant leur interlocuteur dans l’impossibilité d’agir autrement qu’il le fait, pour dire ensuite : « Nous vous l’avions bien dit !... »

L’Iran, ensuite, serait dangereux car il propagerait l’islamisme dans le monde, et plus particulièrement au Liban et en Iraq. Que les Iraniens interviennent aujourd’hui en Iraq est incontestable. Les liens entre les shi’ites, qui représentent entre 60 et 70 % de la population et l’Iraq et l’Iran sont au moins aussi anciens que l’instauration du shi’isme en Iran au XVI° siècle par Shah Ismaïl.

Il me semble cependant que les Iraniens ne sont pas les seuls en Iraq, et y ont même, à ma connaissance, moins de troupes que les américains. S’ils y interviennent, c’est que l’Iraq est simplement devenu aujourd’hui pour le monde ce que les Balkans étaient au début du XX° siècle en Europe : tout le monde y intervient et y interviendra de plus en plus. Avec le succès que l’on sait.

Quant au Liban… la présence massive des Saoudiens, par l’intermédiaire notamment – mais pas exclusivement – de la famille Hariri n’est plus à démonter. Il est donc ici reproché aux Iraniens d’être finalement des acteurs internationaux comme les autres…

Cependant, si la lutte contre l’islamisme est une priorité, on peut alors s’étonner qu’à la fin du mois de juillet dernier, Condoleezza Rice et Robert Gates aient annoncé en Egypte un projet de vente d’armes de 20 milliards de dollars aux pays membres du Conseil de Coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït, Emirat Arabes Unis, Bahreïn et Oman) : l’Arabie Saoudite, pour ne parler que de ce pays, est en effet l’un des principaux financeur de mouvements rassemblés sous l’appellation « salafiste »[3] tant en Occident que dans le monde musulman ; ses pratiques démocratiques – une moyenne d’élections municipales tous les quarante cinq ans environ – contrastent singulièrement avec la régularité des élections iraniennes (cette remarque n’étant en rien, je le précise, un allégeance au régime !), et – par exemple - la condition des Iraniennes, qui circulent librement en ville certes avec des voiles certes mais souvent symboliques, qui ont « l’art » de tomber de leur cheveux plus que celui d’y rester, qui conduisent des voitures, etc… à de quoi faire pâlir de jalousie les Saoudiennes qui pourraient les prendre pour d’audacieuses pétroleuses. En armant ses « alliés » l’Amérique donne donc des armes à régimes bien plus « durs » que le régime iranien tant sur le plan des mœurs que sur le plan social ou politique.

Elle poursuit le soutien au wahabbisme dont nous déplorons à juste titre les effets dans l’ensemble du monde et pas seulement le monde musulman. Cet argument de lutte contre l’islamisme n’est donc que de la poudre aux yeux et l’est d’autant plus si l’on se souvient que l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis étaient les seuls pays à avoir reconnu le régime des Taliban en Afghanistan. De qui donc se moque-t-on ?

Faut-il également parler de l’augmentation de 25 % de l’aide militaire à Israël ? Le récent bombardement dont la Syrie vient d’être la victime mériterait que l’on se pose la question de savoir quelles sont aujourd’hui les puissances nucléaires de la région, quelles sont celles qui ne respectent pas les règles internationales – notamment le respect des frontières reconnues, que l’on proteste contre ces violations et qu’éventuellement on les sanctionne. L’action de la France y gagnerait sans doute en cohérence et en crédibilité. Là encore, les indignations sont sélectives.

Cette agitation autour d’ l’Iran intervient curieusement dans des conditions qui peuvent rappeler celles que nous avons connues voici trente ans. Comme l’Iran impérial, l’Iran révolutionnaire réalise – il est bien temps - qu’il ne dispose pas de raffineries de pétrole lui permettant un approvisionnement domestique suffisant.

Il me paraît étonnant – mais cela ne l’est pas en réalité – que la contestation contre la monarchie alors, contre la république aujourd’hui, intervienne chaque fois que l’Iran cherche à assurer son indépendance énergétique. Voici une clé qui mériterait d’être utilisée pour comprendre la situation iranienne et la présentation que l’on en fait dans nos pays.

L’agitation autour du nucléaire a en outre pour effet de masquer les luttes de pouvoir à l’intérieur du régime actuel : début septembre, l’ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani a été élu président de « l’Assemblée des Experts », une structure importante de la république islamique, puisque ses 86 membres sont chargés d’élire le « Guide de la révolution » et peuvent théoriquement le démettre.

Cette élection illustre la lutte pour le pouvoir qui est ouverte au plus haut niveau de l’Etat iranien. Nous avons prêté peu d’attention en France à une déclaration qu’avait faite l’an dernier le président Ahmadinedjad, affirmant qu’il ne reconnaissait pas d’autre autorité que celle de l’Imâm – comprenons bien : celle du XII° Imâm[4].

Loin d’être une prise de position théorique et fumeuse, cela avait un sens très clair : Mahmoud Ahmadinedjad en disant cela signifiait aux religieux que leur pouvoir n’était pas légitime, il annonçait que le temps était venu pour les laïcs d’exercer le pouvoir. Cela aurait au moins mérité de retenir l’attention.

Les nominations récentes d’un nouveau directeur de la banque centrale et de nouveaux ministres du pétrole et de l’industrie entrent dans cette logique de tentative de conquête du pouvoir par les laïcs. Le régime est donc aujourd’hui contesté à l’intérieur, de l’intérieur.

L’acquisition de l’indépendance énergétique via le nucléaire est l’un des seuls sujets qui fasse aujourd’hui consensus en Iran : c’est une question de survie pour l’après pétrole, c’est devenu une question de fierté nationale.

Il ne faudrait pas oublier que l’Iran est l’une des plus grandes et plus anciennes civilisation de la région, qu’il a été une puissance majeure dans le monde, et à l’image des Français, il s’en souvent encore. Attaquer l’Iran sur ce point, lui déclarer la guerre, comme nous l’avons fait via Saddam Hussein en août 1980, ce serait, une fois de plus, souder la population avec le régime, renforcer un pouvoir que l’on prétend combattre.

Je ne suis pas certain pour ma part que les Etats-Unis y soient opposés comme on se plaît à le dire, pour des raisons au demeurant pas toujours cohérentes entre elles. L’Iran est un commode bouc émissaire ; Georges Bush, contesté jusque dans son propre parti, pourrait ensuite trouver à cette nouvelle guerre un dérivatif au désastre iraquien et, « last but not least », diviser encore un peu plus les Européens, déjà partagés à propos de la guerre en Iraq.

Ce qui est plus étonnant est l’alignement français sur les thèses américaines. L’on sait qu’à la fin du mois de juin dernier, le président français a eu avec C. Rice un échange de propos sur la question du renforcement des sanctions à appliquer à l’Iran à propos de la politique nucléaire de ce dernier.

La teneur du discours de N. Sarkozy à la dernière conférence des ambassadeurs et la « sortie » de son ministre des Affaires Etrangères sur la guerre semblent aller dans le sens de cet alignement. Paradoxalement (mais en apparence seulement), la vente de centrales nucléaires à la Libye va dans le sens de la balkanisation du monde mise en œuvre au Liban et en Iraq : ce faisant N. Sarkozy s’éloigne des règles ayant présidé à la construction européenne, Jean Monnet ayant bien compris qu’il était plus difficile pour un Etat de céder ses prérogatives sur une industrie déjà constituée sur une base nationale que pour une industrie émergente.

La signature de contrats nucléaires bilatéraux s’inscrit donc en contradiction avec la politique européenne, séparant la France de ses partenaires européens ; en distinguant un pays particulier, elle rend encore plus chimérique la réalisation de la prétendue « union méditerranéenne » que l’on dit vouloir promouvoir et dessine le futur inquiétant d’une vassalisation de notre politique étrangère plutôt que la construction d’une politique extérieure et de défense européennes courageuses et indépendantes, susceptibles de montrer de l’Occident une autre image que celle de l’Amérique.

Pour toutes ces raisons, avoir évoqué une guerre contre l’Iran est une rodomontade pitoyable et irresponsable. Loin de mettre la France en avant, cette déclaration a été une tonitruante déclaration d’allégeance à la politique d’un Georges Bush épuisé, contesté, de plus en plus isolé. Etait-ce bien nécessaire ? Est-il si difficile d’être un acteur plutôt qu’un objet ? un joueur plutôt qu’un enjeu ?

Le mol désaveu du Président de la République témoigne de l’ampleur de la sottise de son ministre. A moins que l’objectif réel de cette opération de communication n’ai été qu’un ballon d’essai, pour préparer les esprits à une guerre déjà décidée dans le secret d’officines officielles ou non.

Les propos du général de Gaulle recevant André Malraux à Colombey ne sortent pas de mon esprit : « Ce que nous avons voulu – entre vous et moi pourquoi ne pas lui donner son vrai nom ; la grandeur – c’est fini. » Il n’y a pas que la vieillesse qui soit un naufrage…



[1] C’est moi qui souligne

[2] Telle sa consternante prestation devant l’Université de Colombie.

[3] Les choses sont en réalité plus compliquées et mériteraient d’être développées plus largement et avec plus de détails.

[4] Qui est aujourd’hui occulté et qui reviendra à la fin des temps pour =instaurer un règne de justice et révèlera le sens caché des Ecritures.

Publicité

Auteur : Jaafar Abassi

commentaires