Désaccords au sujet de la « résistance » en Irak dans la mouvance salafiste et djihadiste

Spécialiste du Proche-Orient et des mouvements islamistes, Dominique Thomas évoque dans cet article les dés

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mardi 1 février 2005

Désaccords au sujet de  la « résistance » en Irak  dans  la mouvance salafiste et djihadiste

Spécialiste du Proche-Orient et des mouvements islamistes, Dominique Thomas évoque dans cet article les désaccords au sujet de la « résistance » en Irak au sein des oulémas de la mouvance salafiste et djihadiste.

Après la chute de Bagdad et du régime baathiste irakien au printemps 2003, on s’attendait à ce que l’Irak devienne à son tour un territoire de djihad. Or aujourd’hui, après plusieurs mois de chaos, de divisions et d’opérations en tout genre en Irak, ce constat n’est plus aussi clair ; du moins dans l’esprit de certains oulémas représentatifs du courant djihadiste, qui proposent une lecture basée sur les fondements de l’Islam tels que les conçoivent les partisans du salafisme, en y intégrant la notion de djihad comme élément central de leur doctrine. Ainsi, des dissonances sont apparues dans différentes publications et communiqués récents de jeunes prédicateurs publiés dans plusieurs sites de prédication djihadiste.

Pour commencer, la revue on-line des moujahidin de la péninsule arabe, Sawt al-Djihad (la voix du djihad), dont la diffusion s’est interrompue il y a quelques semaines, sert régulièrement de tribune à ce type de débat. Dans un des premiers numéros, le sheikh Abdallah al-Rashoud, en fuite et considéré comme l’une des figures du courant djihadiste actuel en Arabie Saoudite, affirme que le djihad porté sur le Territoire des Lieux Saints - autrement dit le territoire saoudien - est plus important que de combattre en Irak. Il est rejoint, peu après, par un autre ouléma de la même tendance, le sheikh Mohammad al-Salem, tué en juillet 2004 lors d’une fusillade avec les forces de sécurité saoudienne. Dans un article de la revue, ce dernier déconseille clairement les militants djihadistes de se rendre en Irak. Ils demande à ceux-ci de ce concentrer davantage sur leurs ennemis locaux. En d’autre terme, les musulmans doivent combattre l’ennemi éventuel sur leur territoire d’origine, avant d’envisager un départ vers d’autres contrées : tel semble être l’orientation du message. D’autre part, toujours selon al-Salem, le combat en Irak n’est pas un djihad, car il estime que la résistance irakienne n’est pas mobilisée autour d’un étendard islamique unique, et ne possède pas de programme spécifique. Cette vision est d’ailleurs partagée par bon nombre d’oulémas du courant « réformiste » saoudien comme Salman al-Awda ou Muhsen al-Awaji, qui estiment aussi que la résistance irakienne reste trop divisée pour être efficace.

Au cours de ces derniers mois, l’un des biographes d’Oussama Ben Laden, le sheikh Abu Jandil al-Azdi, récemment emprisonné, a apporté également quelques nuances aux combats en Irak. Dans une interview avec des militants d’un autre forum djihadiste, il a tenu à éclaircir les doutes qui existaient dans les rangs des moujahidin ; notamment sur la légitimité ou non de combattre aux côtés des membres de l’ancien régime irakien. Pour al-Azdi, ceux qui luttent sous la bannière du nationalisme arabe se sont convertis à la « religion » du parti Baath. Ils ne rentrent pas dans la catégorie des moujahidin. Le message est clair : aucun musulman ne doit combattre sous leur autorité en Irak. Plus surprenant encore, un allié de circonstance est venu renforcer les thèses précédentes. Le Bureau de Service des moujahidin (Maktab khadamat al-moujahidin), structure liée à la nébuleuse al-Qaïda, chargée en théorie de la prédication et attachée à la formation de nouveaux volontaires, lance régulièrement des mises en garde adressées aux moujahidin en Irak. Ces différents communiqués abordent les risques d’infiltrations dans les rangs des combattants, par différents services de renseignement des pays arabes (les moukhabarat).

Malgré ces avis divergents exprimés autour de la réalité ou non du djihad en Irak, de nombreux oulémas du champ religieux saoudien sont restés sur leur position ; celle là même qu’ils avaient adopté au lendemain de l’intervention américaine : à savoir que le Territoire des deux affluents (Bilad al-rafidayn), qui désigne l’Irak actuel, se trouve dans une situation d’occupation étrangère non musulmane. Par conséquent, sa libération est un djihad obligatoire (fard ‘ayn) ; une obligation individuelle à laquelle chaque musulman doit se soumettre en participant à la lutte de différentes manières : financière, militaire ou par la prédication (daawa) et l’invocation (dua). Ce constat est partagé par une large frange d’oulémas qui traverse tous les courants politico-religieux, des réformistes aux djihadistes. Dans leur esprit, l’Irak doit devenir un nouvel Afghanistan, paradigme du djihad des années 80. Dès le début de la campagne militaire américaine sur l’Irak, les sheikhs Ali al-Khudayr, Nasser al-Fahd ou encore Sulayman al-Alwan, représentants d’une ligne dure et tous emprisonnés aujourd’hui, se sont employés à émettre plusieurs fatwas préventives, interdisant tout musulman de collaborer avec les forces d’occupation ou même de travailler au profit des compagnies étrangères. Quelques mois plus tard, les premiers groupes islamistes irakiens, notamment Ansar al-Islam et le Groupe Salafiste des Combattants Irakiens, avaient pris soin de faire référence à ces avis religieux précédents, rejoints par les réseaux du Jordaniens Abu Musaab al-Zarqawi. Ces sheikhs incarnent la tête idéologique du courant djihadiste en Arabie Saoudite.

Sur le territoire irakien, le même Bureau des Services des Moujahidin a aussi tenu à participer à la promotion du djihad en Irak, en lançant plusieurs fascicules, présentés comme des analyses stratégiques et politiques de la situation, faisant sans cesse référence aux recommandations des djihadistes précédents, véritables cautions politiques et religieuses. Contrairement à ses précédentes mises en garde, il considère que la résistance est structurée, en citant différents groupes islamistes qui lutteraient dans la juste voie, à l’instar de la Palestine où plusieurs organisations sont présentes comme le Hamas et le Djihad Islamique. Il s’agirait entre autre d’Ansar al-Islam, de l’Armée des Partisans de la Sunna et du groupe salafiste djihadiste dirigé par al-Zarqawi. Il termine en insistant sur le fait que l’ancien parti Baath et ses partisans ne sont en aucun cas des moujahidin ; sans pour autant affirmer que les combattre soit une priorité. D’autres documents rédigés par des responsables proches de la mouvance al-Qaïda sont plus précis. Il est demandé aux combattants d’engager la résistance et de la centraliser autour des villes sunnites arabes, là où les moujahidin pourront bénéficier d’appui au sein de la population qui partage les mêmes aspirations. Ils doivent aussi s’appuyer sur les membres des anciens services de sécurité du régime déchu, condition indispensable afin d’ancrer la résistance dans la durée et de gagner en efficacité, à condition que ces mêmes membres se soient rallier à la cause islamiste. De même, les auteurs de ces orientations considèrent que les Etats-Unis auront réussi leur mission en Irak s’ils parviennent à retirer leurs troupes et mettre en place un transfert du pouvoir. L’objectif est donc de frapper les forces étrangères présentes sur le terrain, de manière à les inciter à quitter le territoire et isoler la position américaine et les forces irakiennes supplétives. Le mot d’ordre est d’empêcher toute stabilité, perçue comme une défaite du front djihadiste ; le processus électoral de janvier 2005, très discutable dans sa mise en place, devient naturellement une cible pour ces combattants. Autre point : les moujahidin doivent saboter les réseaux de transports et de communication (routes et ponts), afin d’empêcher la coalition d’exporter le pétrole irakien. Toujours dans ce document, il est demandé aux responsables de la résistance de préparer des réseaux djihadistes au sud du pays, dans la zone chiite, en vue de protéger les populations sunnites qui y vivent, en cas de conflit avec la communauté chiite. En février 2004, une lettre attribuée à Al-Zarqawi demande aux partisans de la résistance de provoquer des troubles entre les différentes communautés en Irak, pour déstabiliser le pays. Il est troublant de constater aujourd’hui que les volontaires arabes, qui luttent dans les rangs d’Al-Zarqawi ou aux côtés d’autres groupes djihadistes, respectent à la lettre ces orientations : attaques contre des contingents de la coalition et des forces de police irakiennes, enlèvements d’étrangers présents en Irak, sabotages de terminaux pétroliers et opérations menées contre la communauté chiite dans les villes saintes de Najaf et Karbala.

Autre allié de choix, l’opposant réformiste, le sheikh Safar al-Hawali, considéré comme modéré, partage régulièrement les positions qui défendent la légitimité du combat armé en Irak. En novembre 2004, il est relayé par une lettre ouverte adressée au peuple irakien et signée par une vingtaine d’intellectuels musulmans d’Arabie Saoudite, tous professeurs, juges ou avocats. Quelques jours plus tard, ils seront soutenus par une vingtaine d’oulémas yéménites. Si ces appels ne suivent pas la stratégie appliquée par les groupes djihadistes présents sur le sol irakien, ils restent néanmoins très clairs sur leur position quant à la définition de la situation qui prévaut actuellement en Irak :

-La résistance contre l’occupation est légitime, elle est un devoir pour les musulmans irakiens (djihad) contre la coalition qualifiée de colonialiste.

.-Un musulman ne doit pas servir la cause de la puissance occupante, lutter contre la résistance ou apporter une quelconque assistance aux opérations militaires contre celle-ci. Seul une participation à la reconstruction du pays, dans l’intérêt général de la population peut être envisagé (infrastructures civiles).

.-Préserver la vie des musulmans non engagés et de ceux qui travaillent dans un but humanitaire.

-Préserver l’Irak de la fitna entre les différentes communautés et rechercher l’unité.

-Encourager les oulémas (les représentants des autorités religieuses officielles) à opter pour une prédication allant dans le sens des conseils précédents.

-Encourager la communauté musulmane à prêcher en faveur des musulmans irakiens et de leur victoire contre l’occupation. Aider les associations caritatives qui portent secours au peuple irakien.

Aujourd’hui, l’influence de groupes se réclamant d’Al-Qaïda est plus perceptible en Irak que lors des premiers mois qui suivirent l’intervention américaine. La stratégie dictée par les idéologues de la mouvance djihadiste est devenue prépondérante. Le rapprochement opéré entre le groupe Al-Zarqawi et les réseaux de Ben Laden devrait permettre au courant salafiste djihadiste de s’implanter davantage en Irak et de poursuivre savamment son plan établi : maintenir les forces américaines sur place et écarter tout processus de retour à la stabilité. Mais au-delà de ce constat, la notion d’occupation étrangère qui caractérise la situation en Irak et la légitimité de la résistance islamique est partagée par une majorité de clercs religieux qui représentent le courant salafiste ou djihadiste au sein de la communauté musulmane ; ce qui constitue un paramètre que les autorités de Bagdad ou de Washington devront désormais prendre en compte.

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Auteur : Dominique Thomas

Dominique THOMAS est diplômé de l'Institut national des langues et des civilisations orientales et de l'Institut d'études politiques de Paris. Il est un spécialiste des questions islamistes et du Proche-Orient .Il a publié un premier ouvrage sur les réseaux londoniens, Le Londonistan : la voix du djihad, Michalon, Paris, 2003. ). Son dernier ouvrage « Les hommes d'Al-Qaïda : discours et stratégie » est paru cette année toujours aux éditions Michalon.

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