Des vérités qui peu à peu se révèlent

M. Finkielkraut affirmait que le soulèvement des banlieues avait un caractère ethnico-religieux (...). O

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mercredi 30 novembre 2005

Depuis plusieurs jours c’est l’effervescence en France à la suite de l’interview d’Alain Finkielkraut publié dans Haaretz. Outre des propos dangereux et excessifs, M. Finkielkraut affirmait que le soulèvement des banlieues avait un caractère ethnico-religieux : « Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux ».

On sait en France qu’il n’en est rien et la plupart des observateurs et des intellectuels ont fait preuve de grande prudence quant à la façon d’aborder le problème. Il était impératif de ne pas « culturaliser » ou « confessionnaliser » la crise des banlieues : telles étaient la compréhension et l’analyse majoritaires parmi les politiciens et les journalistes français.

Alain Finkielkraut est allé dire autre chose en Israël. Comme d’ailleurs Caroline Fourest et Bernard-Henri Lévy l’ont fait sur les ondes de la BBC le samedi 12 novembre. Ils laissaient entendre que le danger dans les banlieues était l’islamisation et l’islamisme. L’Etat ayant délaissé le terrain, on allait en France, lentement mais sûrement, vers une situation du type de ce qu’a connu l’Algérie avec le FIS dans les années quatre-vingt. J’étais, quant à moi, dénoncé comme le dangereux leader de cette évolution. Des propos qui vont dans le sens des interventions de Caroline Fourest et de Fiammetta Venner dans le Wall Street Journal (2 février et 15 juillet 2005).

Que ce soit à droite ou à gauche de l’échiquier politique, on assiste à l’émergence d’un discours à géométrie variable (un double discours caractérisé) selon les pays où certains intellectuels français s’expriment mais dont l’invariant demeure de propager la peur de l’islam et des musulmans. La stratégie consiste à tirer profit de chaque bonne occasion d’alimenter le soupçon à l’endroit des musulmans. La révolte des banlieues n’a clairement rien à voir avec l’islam en France, qu’importe !, on peut toujours en tirer profit à l’étranger : c’est ce qu’ont fait Finkielkraut, Fourest et Lévy et la chaîne Fox News aux Etats-Unis titrant sous toutes les images venues de France « Révoltes musulmanes » (Muslim Riots).

Le procédé est malhonnête et dangereux mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’il fonctionne avec succès à l’échelle mondiale. Au-delà des anciens clivages politiques, chaque pays possède son lot d’analystes et de commentateurs, de droite comme de gauche, toujours prêts à établir un lien entre les politiques sécuritaires, l’immigration, les crises sociales et le danger de l’islamisme et de la radicalisation. Les concepts sont vagues, les observations très approximatives mais l’impact est réel. C’est par exemple le travail permanent d’un Daniel Pipes, membre du cercle des rapprochés du Président Georges W. Bush, qui, depuis des années, jette le discrédit et la suspicion sur les musulmans. Il affirmait récemment que si la police cherchait un violeur, elle se concentrait naturellement sur la gente masculine ; de la même façon si l’on cherche un terroriste, il était normal de se concentrer prioritairement sur les musulmans. Une belle façon de justifier et de soutenir une politique discriminatoire de surveillance ciblant les Indopakistanais, les Arabes et les musulmans vis-à-vis desquels il est donc « naturel » d’accepter certaines entraves et restrictions au respect de leurs droits fondamentaux.

L’atmosphère est malsaine et l’Amérique n’est pas le seul pays où ces discours et appréciations se normalisent. On diffuse en Occident les ingrédients qui fondent la théorie du « clash des civilisations ». L’entretien du débat obsessionnel sur l’islam et les « communautés musulmanes » que l’on présente comme « inintégrables », d’un islamisme aux contours flous et indéfinis mais source de tous les dangers, d’une immigration perçue comme fondamentalement envahissante associée à un discours réducteur et exclusif sur « notre-civilisation-qu’il-faut-protéger » offrent une légitimité aux discours les plus alarmistes.

A y regarder de plus près, on s’aperçoit que les propagateurs de ces théories proviennent d’horizons politiques parfois tout à fait opposés et ont des agendas très différents mais qu’ils se trouvent avoir des intérêts communs dans le fait d’hypertrophier ce « nouvel ennemi » qu’est la figure du « musulman-à-qui-l’on-ne-peut-pas-faire-confiance ». D’aucuns, sur le plan global, tirent profit de ce conflit des civilisations pour justifier les folies des dépenses en armement de même que les conflits de libération dits « de basse intensité » (parce que circonscrits dans un pays de la périphérie, à l’image de l’Irak) ; d’autres craignent la voix de ces nouveaux Occidentaux musulmans qui pourraient être trop entendus dans leur dénonciation des dictatures, leur soutien à la cause palestinienne et leur critique de la politique israélienne ; d’autres encore croient en un islam monolithique qu’ils perçoivent comme un danger pour l’Occident et sa culture, la laïcité, les droits de l’homme et de la femme ; d’autres encore projettent sur les statistiques relatives aux populations et aux migrations la crainte d’une colonisation silencieuse ; d’autres enfin, qui prédisaient la mort de Dieu, voient se peupler leurs cités de femmes et d’hommes qui se prosternent...

Le discours de rejet de l’autre qui était l’apanage des partis d’extrême droite, s’est normalisé en Occident. Il n’est pas l’unique production des néo conservateurs américains ou européens et on le retrouve également à gauche de l’échiquier politique. Tous au service d’une idéologie au nom de laquelle tous les coups sont permis. Nous faisons face à un nouveau racisme dont il faudra bien déconstruire tant l’argumentaire que les légitimations ; il faudra l’affronter avec les armes de la rationalité et du droit ; il sera impératif de lui résister au nom des valeurs universelles communes et de la citoyenneté partagée.

Il faudra les uns et les autres admettre l’autocritique (et les musulmans comme les autres) ; il faudra oser dénoncer des pouvoirs et des privilèges ; révéler les vrais doubles discours qui, au nom d’une mensongère défense des grands idéaux européens, minent les fondements d’une Europe du respect des droit, de la dignité et du pluralisme.

Ceux qui affirment une chose en France et une autre aux Etats-Unis, en Europe ou en Israël ne sont pas ceux que l’on croit... On a le droit de faire semblant de ne pas le savoir et, au fond, d’entretenir à bon prix sa propre naïveté et/ou son inébranlable hypocrisie. Reste que le pot aux roses peu à peu se craquelle.

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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