Des « jeunes d’origine difficile » aux « candidats issus de la diversité »

Bref : parler de « diversité » permet à notre classe politique de se dédouaner à bon compte, en affic

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mardi 26 juin 2007

« Si tu prends un jeune d’origine difficile issu d’un quartier sensible d’éducation prioritaire en zone de non-droit, donc un Arabe ou un Noir, et bien lui il a pas le choix : soit il est une star, soit il est rien », YB, Allah Superstar : un roman, Grasset, 2003

« You don’t have to live next to me. Just give me my equality » !, Nina Simone, Mississippi Goddam, 1963

« Jeunes d’origine difficile », « candidats issus de la diversité » : qu’est ce que ces deux expressions ont en commun ? D’abord d’être profondément ridicules. Ridicule voulu dans le roman de YB, involontaire (on l’espère) pour les partis politiques qui, en grande unanimité, ont fait venir sur leurs affiches de campagne celles et ceux qui, auparavant, étaient cantonnés à la noble tâche de les coller. Mais quel est donc cet étrange pays, « La Diversité », qui compte tant de ressortissants ? Ou bien s’agit-il d’une ville de banlieue qui a brûlé pendant les émeutes ? D’un Département d’Outre-Mer ? D’une Grande École pour élèves issus des ZEP ?

« Noirs » et « Arabes » : des gros mots ?

Non : les « issus de la diversité » sont tout simplement des Noirs et des Arabes – et parfois des femmes, elles aussi supposées « d’origine diverse ». Mais ces mots ne sont jamais prononcés, et cela pour une raison très simple : parler de candidats « noirs » et « arabes », ce serait forcément parler, « en creux », des « blancs »... Ce serait donc poser la question de la distribution des places de chacun dans les lieux de pouvoir et de décision. On serait alors obligé de constater que la « diversité » qu’incarnent ces « nouveaux » candidats n’est rien d’autre que la diversité de la société française, une diversité qui existe depuis longtemps tandis que nos élites politiques sont demeurées, elles, très uniformes : masculines, aisées, quadra-quinqua-sexagénaires et blanches.

Bref, parler de candidats arabes et noirs, c’est faire ressortir trop ostensiblement la « blancheur » des sortants, et par là même révéler trop brutalement le profond « communautarisme » d’une classe politique qui pourtant nous refait le coup de « l’universel » à chaque fois que des minorités pointent une situation d’inégalité de fait et revendiquent leurs droits.

« L’immigration » : pas assez glamour !

Fautes de « Noirs » ou d’ « Arabes », on aurait pu parler, suivant une expression plus consacrée, de candidats « issus de l’immigration ». L’appellation est certes critiquable, surtout lorsqu’elle s’applique à des Français noirs ou arabes autochtones, « issus » d’une immigration qui remonte à la génération des parents, des grands parents, ou au-delà... Mais cela n’avait jusqu’à présent pas empêché cette appellation de devenir canonique au sein de la classe politique française. C’est ainsi que l’on parlait, hier encore, de ces Français pas comme les autres dont on ne savait que faire. C’est ainsi qu’on parlait, du moins, jusqu’à ce mois de juin 2007 qui vit des « jeunes » issus de « l’immigration » se métamorphoser soudain en « candidats » issus de « la Diversité ».

Quant à la raison de cette transformation lexicale, est-il bien nécessaire de l’expliquer ? Le mot « diversité », connoté très positivement, constitue un excellent argument électoral. Il rime avec « variété » et se rattache au champ sémantique de la richesse, du dépaysement, de l’exotisme et de l’agrément – ce qui, convenons-en, n’est pas vraiment le cas du mot « immigration ».

Dans la France de 2007 telle que l’ont façonnée des décennies de campagnes idéologiques et de politiques publiques dites, précisément, « d’immigration », ce mot rime avec « invasion », « excision », « lapidation » et « manque d’intégration », et il renvoie, de manière quasi-pavlovienne, à toute une chaînes de signifiants comme « chômage », « fraude », « clandestinité », « délinquance », « violence », « insécurité », « communautarisme », « islamisme », « terrorisme », « polygamie », « tournantes », « judéophobie », sans oublier, bien sûr, « le bruit et l’odeur » [1]. Bref : rien de très glamour !

Nous touchons ici au fond du problème : si des Français « issus de l’immigration » n’ont pu se présenter aux élections qu’en cachant cette origine immigrée qu’on ne saurait voir, ou du moins en la rebaptisant « diversité », c’est précisément parce que les généreux promoteurs de diversité qui les parrainent aujourd’hui s’employaient hier encore à les dénigrer, au point de rendre repoussant le mot « immigration » lui-même.

Bref : parler de « diversité » permet à notre classe politique de se dédouaner à bon compte, en affichant sa bonne volonté anti-raciste tout en occultant sa propre responsabilité dans la situation de discrimination systémique qui est à l’origine du problème ! Car enfin, s’il est nécessaire de nommer, pour la promouvoir, une fraction particulière de la population française, c’est que cette population se trouve de fait exclue de la représentation politique. Et s’il y a des exclus, c’est qu’il y a des gens – notamment dans la classe dirigeante – qui excluent, ou qui tolèrent voire attisent les logiques d’exclusion.

« Origine difficile » !

Si le romancier YB frappe si juste avec l’expression « jeunes d’origine difficile », c’est qu’il désigne, en s’en moquant, tout le vocabulaire né autour de la Politique de la ville à la fin des années 1980. Derrière ces discours affichant bienveillance et bonnes intentions s’est développée et institutionnalisée une vision profondément misérabiliste et paternaliste du « problème des quartiers sensibles ». Une vision dans laquelle les problèmes sont toujours psychologiques et jamais politiques, les autorités publiques porteuses de solutions et jamais sources des problèmes.

Dans ces discours, qui précèdent le tournant sécuritaire du milieu des années 1990, il faut reconnaître que les fameuses « origines » sont présentées comme des problèmes auxquels il faut porter remède, et pas encore comme des menaces à part entière. Toujours est-il que se trouvent alors invisibilisés et pathologisés des individus (jeunes, émeutiers) qui pourtant ne sont pas « malades », qui ne souffrent pas d’un vague « mal-vivre » ou « mal-être », mais sont tout simplement victimes d’une oppression très réelle : une oppression sociale, économique et raciste [2].

C’est un processus analogue auquel on assiste aujourd’hui avec la notion de « diversité ». Certes, si elle trouve sa place aujourd’hui dans les débats publics, c’est suite à l’émergence, bien tardive mais réelle, de la question des discriminations. Des mouvements sociaux (comme la révolte de novembre 2005), des groupes politiques (comme le Mouvement Immigration Banlieue, les Indigènes de la République ou même le CRAN) ainsi que les travaux de certains chercheurs ont enfin permis de dissiper le voile républicain (« France, pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ») qui recouvre une réalité foncièrement inégalitaire.

Nul ne peut plus ignorer que si le chômage des « jeunes issus de l’immigration » est supérieur d’au moins 20 points à la moyenne nationale, ce n’est pas seulement parce que ces « jeunes » ne sont pas assez « intégrés ». Nul ne peut plus ignorer que si Noirs et Arabes ont plus de difficultés à accéder au logement social, ce n’est pas parce qu’ils freinent la « mixité sociale », mais bien parce que les entreprises et les organismes HLM, comme bien d’autres institutions, fonctionnent sur la base de représentations et de catégories qui opèrent un tri entre les méritants et les fautifs, les désirables et les indésirables, et que la couleur de peau, le patronyme et l’origine, réelle ou supposée, font partie intégrante de ces opérations de classement.

La discrimination est désormais reconnue comme une question politique légitime, et les partis politiques ont bien été obligés d’y répondre. Les affiches plus « colorées » qui ont décoré les murs de nos villes ces dernières semaines (et qui sont pour une fois apparues un peu plus en rapport avec le multiculturalisme de notre société) en sont le résultat. Il y a donc bien là une réponse politique à la question posée par les discriminé-e-s, mais cette réponse opère un recadrage redoutablement efficace. Comme le dit Christine Delphy  :« En tant que féministe, je sais que la révolte des dominées prend rarementla forme qui plairait aux dominants. Je peux même dire : elle ne prend jamais une forme qui leur convient. Et aller plus loin : ce que les dominants attendent, c’est qu’on demande ses droits poliment, et que si on ne les obtient toujours pas, quarante ans après, on fasse comme si de rien n’était » [3]

Et de fait, comment ne pas voir dans l’imposition du lexique de la « diversité » une injonction à lutter plus poliment contre les discriminations en général, et en particulier contre la quasi-absence des minorités dites ethniques dans le système politique français ?

Car réclamer poliment ses droits, c’est d’abord, comme le dit Christine Delphy, savoir attendre. Ensuite, et surtout, c’est demander des mesures qui fassent un peu de place aux dominé-e-s sans pour autant les redistribuer de manière équitable. Qui aménagent le système sans le questionner. Qui parlent de discriminations comme de fâcheuses entorses à un modèle français porteur d’égalité, et non comme le résultat d’un système.

L’oubli de l’égalité

La promotion de la « diversité » dit tout cela merveilleusement bien. Elle permet de faire silence sur un autre mot d’ordre : celui d’égalité, qui est pourtant celui des mouvements sociaux de l’immigration et de la banlieue depuis fort longtemps – et qui était notamment au coeur de la Marche pour l’égalité de 1983 et de Convergence 84. Dans ce dernier mouvement, le discours était clair : il ne s’agissait pas de prêcher, de vanter ou de promouvoir la diversité, la pluralité ou la multi-culturalité, mais de la constater, d’en prendre acte, et d’exiger son corollaire : l’égalité juridique, sociale et politique [4].

C’est ce même principe que l’on retrouve dans Mississippi Goddam, la chanson de Nina Simone, qui se moque des appels au « vivre ensemble » et autres « mixités » quand ils permettent de faire l’impasse sur la simple revendication d’égalité.

La promotion de la « diversité » a donc permis à notre classe dirigeante de verrouiller le débat sur l’égalité et la lutte contre la discrimination, tout en sauvant les apparences. Elle a permis la reproduction de l’inégalité raciste, non seulement sur le plan théorique, en viciant les termes du débat, mais aussi sur le plan pratique, en assurant la reconduction d’un Parlement blanc à 99%.

On a en effet pu le constater dimanche 17 juin lors du deuxième tour des élections législatives : le système n’a que très peu été perturbé. Les places accordées à « la diversité » étaient généralement celles de suppléants, ou de candidats engagés dans des circonscriptions ingagnables – et au bout du compte, une seule candidate noire a été élue députée en métropole : George Pau-Langevin, dans le vingtième arrondissement de Paris. Une seule élue, donc, pour des centaines de « candidats issus de la diversité », qu’il serait en vérité plus juste – et moins hypocrite – d’appeler candidats issus des groupes discriminés.

Ou bien, en s’inspirant du sociologue Abdelmalek Sayad, candidats issus de la colonisation.

Ou encore, plus cyniquement, candidats inéligibles.

NOTES :

[1] Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Esprit frappeur, 2002

[2] Sur les effets de dépolitisation des catégories utilisées pour parler des jeunes et des émeutes, voir Sylvie Tissot, Retour sur une émeute. À propos de la construction politique et médiatique du « problème des quartiers sensibles »

[3] Intervention de Christine Delphy au Meeting " Une école pour toutes et pour tous", qui s’est tenu au Trianon, le 4 février 2004, texte disponible sur LMSI.

[4] Cf. Saïd Bouamama, Dix ans de Marche des beurs, Editions Declée de Brouwer, 1994, et Mogniss Abdallah, J’y suis j’y reste. Les luttes del’immigration depuis les années soixante, Editions Reflex, 1999

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Auteur : Sylvie Tissot

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