Décès du grand intellectuel Edward W. Saïd

Edward W. Saïd est mort jeudi 24 septembre des suites d’une leucémie. Né en 1936 à Jérusalem, Edward W.

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jeudi 25 septembre 2003

Edward W. Saïd est mort jeudi 24 septembre des suites d’une leucémie. Né en 1936 à Jérusalem, Edward W. Saïd était enseignant à la Columbia University de New York.. Grand défenseur de la cause palestinienne, il était notamment opposé aux accords d’Oslo et à la politique d’Arafat.

Nous reviendrons ultérieurement sur le parcours de cet universitaire hors normes.

En hommage à cet intellectuel exceptionnel, nous publions un article paru le 7 août 2003 sur le site protection-palestine.org.

L’humanisme contre les bâtisseurs d’empires

Par Edward W. Saïd

Il y a neuf ans, j’ai écrit une post-face à " L’orientalisme " qui, en tentant de clarifier ce que je pensais avoir dit et non dit, insistait non seulement sur les nombreuses discussions qui étaient apparues depuis la publication de mon livre en 1978, mais aussi sur la manière dont une œuvre traitant des représentations de " l’Orient " se prêtait de plus en plus à de mauvaises interprétations.
Alors que j’avance en âge , je me trouve maintenant plus ironique qu’en colère sur le même sujet .La mort récente de mes deux principaux mentors intellectuels , politiques , et personnels , Eqbal Ahmad et Ibrahim Abou Loughod ,ont apporté tristesse et perte ainsi que résignation et une certaine volonté têtue de continuer.

Dans mon mémoire " Out of Place " (pas à sa place ?ndt), j’ai décrit les mondes étranges et contradictoires où j’ai grandi, décrivant pour moi-même et pour mes lecteurs le décor de ce que je pense m’a formé, en Palestine, en Egypte, et au Liban. Mais ce récit était très personnel et s’arrêtait avant toutes mes années d’engagement politique qui ont débuté après la guerre israélo-arabe de 1967.

L’orientalisme est un livre baignant dans la dynamique tourmentée de l’histoire contemporaine .La première page commence par une description de 1975 de la guerre civile libanaise qui s’est achevée en 1990, mais la violence et le sang continuent aujourd’hui de couler. Nous avons eu l’échec du processus de paix d’Oslo, le commencement de la seconde Intifada, et l’épouvantable souffrance des Palestiniens en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Le phénomène des attentats-suicides a fait son apparition, et avec lui tout le mal qu’ils peuvent commettre, aucun d’entre eux plus sinistre et plus apocalyptique que les évènements du 11 septembre et leurs conséquences, les guerres contre l’Afghanistan et l’Iraq. Au moment où j’écris ces lignes, les USA et la GB continuent d’occuper illégalement l’Iraq. Les conséquences envisageables sont terrifiantes. On parle de conflit de civilisations, sans fin, implacable, irrémédiable. Je ne suis pas d’accord.

J’aimerais pouvoir dire qu’aux USA, la compréhension générale du Moyen-Orient, des Arabes et de l’Islam s’est quelque peu améliorée, mais hélas, ce n’est pas le cas. Pour toutes sortes de raisons, la situation semble considérablement meilleure en Europe. Aux USA, le durcissement des attitudes, le resserrement de l’étau des généralisations péjoratives et des stéréotypes triomphalistes, la domination de la puissance pure, alliée à un mépris simpliste pour les dissidents et " autres ", ont trouvé un corollaire adéquat dans le pillage et la destruction des bibliothèques et des musées de Bagdad. Ce que nos leaders et leurs intellectuels de service semblent incapables de comprendre,c’est qu’on ne peut pas effacer l’Histoire comme une ardoise, pour pouvoir y inscrire son propre avenir, et imposer sa propre forme de vie pour que ces " inférieurs " s’y conforment. On entend souvent de hautes autorités à Washington et ailleurs parler de changer la carte du Moyen-Orient, comme si d’anciennes sociétés et des myriades de peuples pouvaient se faire secouer comme autant de cacahuètes dans un pot .Mais cela a souvent été le cas avec " l’Orient ", cette construction semi mythique qui a été faite et re-faite un nombre de fois incalculable depuis que Napoléon envahit l’Egypte à la fin du 18ème siècle. Dans le processus, les innombrables sédiments de l’Histoire, comprenant de multiples Histoires et une incroyable variété de peuples, de langues, d’expériences et de cultures, tout a été balayé sur le côté, ou ignoré, relégué au tas de sable en compagnie des trésors volés à Baghdad, dénués de sens et réduits en poudre.
Mon idée est que l’Histoire est faite par les hommes et les femmes, et peut aussi être défaite et ré-écrite, pour que " notre "Orient devienne " notre " propriété. Et je tiens en haute estime les pouvoirs et les dons des peuples de la région pour continuer à lutter pour leur propre vision de ce qu’ils sont, et veulent être. Les sociétés arabes et musulmanes ont été attaquées d’une manière si massive et volontairement agressive, pour leur retard, leur manque de démocratie,
les problèmes des droits de la femme, que nous oublions tout simplement que des notions telles que la modernité, les lumières, et la démocratie ne sont aucunement des concepts simples et sur lesquels tout le monde est d’accord, que l’on trouve, ou l’on ne trouve pas, comme des œufs de Pâques au salon. L’insouciance incroyable de publicistes chauvins qui parlent au nom de notre politique étrangère, et qui n’ont aucune connaissance de la langue que les gens " réels " parlent, a fabriqué un paysage aride prêt à se voir imposer un ersatz de modèle de " démocratie " et de libre entreprise .Il n’est pas nécessaire de parler arabe, ou persan ou même français pour pontifier sur l’effet domino de la démocratie et sur ses bienfaits évidents pour le monde arabe.

Mais il y a une différence entre connaître d’autres peuples et d’autres époques par la compréhension et la compassion, l’étude et l’analyse minutieuses, et, d’autre part les connaître pour mener à bien une grande campagne d’affirmation de soi. Il y a, après tout, une profonde différence entre le désir de comprendre dans un but de co-existence et d’un élargissement de ses horizons, et la volonté de dominer et de contrôler. C’est sans doute une des grandes catastrophes intellectuelles de l’Histoire qu’une guerre impérialiste confectionnée par un petit groupe d’officiels américains non élus soit menée contre une dictature du Tiers Monde ravagée, pour des raisons entièrement idéologiques qui signifient en vérité domination mondiale, contrôle et sécurité, et le manque de ressources, mais dont le but réel est caché, précipité et argumenté par des orientalistes qui ont trahi leur vocation d’intellectuels.

Ceux qui ont le plus influencé le Pentagone de GW Bush et le Conseil National de Sécurité étaient des hommes tels que Bernard Lewis et Fouad Adjami, deux experts sur les mondes arabes et islamiques, qui ont aidé les faucons de Washington à se pencher sur des phénomènes aussi ridicules que la mentalité arabe, et le déclin islamique qui dure depuis des siècles, et que seule la puissance américaine pouvait redresser. Les librairies sont ici pleines de minables tirades aux titres accrocheurs parlant d’Islam et de terrorisme, l’Islam dénoncé, la menace arabe et musulmane, tous écrits par des polémistes politiques qui prétendent détenir une connaissance reçue d’experts qui ont soit disant pénétré dans le cœur de ces étranges peuples orientaux. CNN et Fox TV ont trompeté cette expertise guerrière, ainsi qu’une myriade d’évangélistes et d’animateurs radio de droite, d’innombrables tabloïdes et même des publications relativement sérieuses, recyclant tous les mêmes fictions invérifiables et généralisations abusives, pour que " l’Amérique " s’inquiète du mal venu de l’étranger.

Sans l’idée bien organisée que ces gens là-bas ne sont pas comme " nous " et n’aiment pas " nos " valeurs-le noyau même du dogme traditionnel orientaliste—, il n’y aurait pas eu de guerre. Alors, nés du même groupe d’intellectuels professionnels que ceux qui furent engagés par les conquérants hollandais de la Malaisie et de l’Indonésie, par les armées britanniques de l’Inde, de la Mésopotamie, de l’Egypte, de l’Afrique de l’Ouest, par les armées françaises d’Indochine et d’Afrique du Nord, sont arrivés les conseillers américains au Pentagone et à la Maison Blanche, utilisant les mêmes clichés, les mêmes stéréotypes péjoratifs, les mêmes justifications pour l’emploi de la puissance et de la violence (après tout, dit le refrain, c’est la seule langue qu’ils connaissent), dans ce cas comme dans les précédents. Ils ont maintenant été rejoints en Iraq par toute une armée d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs privés impatients, à qui tout va être confié, de l’écriture des livres de classe et de la constitution, à la refondation de la vie politique et de l’industrie pétrolière iraquiennes.

Dans tous leurs discours officiels, les empires ont toujours affirmé être différents des autres, que les circonstances sont spéciales, qu’ils ont une mission à accomplir, éclairer, civiliser, amener l’ordre et la démocratie, et qu’ils n’emploient la force qu’en dernier ressort. De plus, et c’est encore plus triste, il y a toujours un chœur d’intellectuels prêts à prononcer des paroles apaisantes sur les empires bénins ou altruistes.

Vingt-cinq ans après la publication de mon livre L’orientalisme, la question de savoir
si l’impérialisme moderne a jamais cessé, ou s’il a continué en Orient depuis l’entrée de Napoléon en Egypte il y a deux siècles. On a dit aux arabes et aux musulmans que la victimologie et l’insistance sur les déprédations causées par l’empire ne sont qu’une manière d’échapper à leurs responsabilités dans le présent. Vous avez échoué, vous vous êtes trompés, dit l’orientaliste moderne. Bien sûr, c’est aussi la contribution de V.S.Naipaul à la littérature, dire que les victimes de l’empire ne cessent de pleurnicher alors que leur pays va à vau-l’eau.
Mais c’est un calcul bien creux que celui de l’intrusion, comme il manque de perspectives à long terme, les longues années passant, la manière dont l’empire fait son chemin dans les vies, disons, des Palestiniens, ou des Congolais , des Algériens ou des Iraquiens. Pensez à cette longue ligne qui commence avec Napoléon, continue dans les Etudes Orientales puis l’invasion de l’Afrique du Nord, et se poursuit en entreprises du même type, au Vietnam, en Egypte, en Palestine, et, pendant tout le 20ème siècle, dans la lutte pour le pétrole et le contrôle stratégique du Golfe, en Iraq, Syrie, Palestine, et en Afghanistan. Puis, rappelez-vous l’émergence du nationalisme anti-colonialiste, la courte période d’accession à l’indépendance, la période des coups d’état militaires, les soulèvements, les guerres civiles, le fanatisme religieux, la lutte irrationnelle et la plus extrême brutalité contre les tous derniers " indigènes ". Chacune de ces phases, ou périodes, produit sa propre connaissance tordue de l’autre, avec chacune ses images réductrices et ses propres polémiques.


Mon idée principale dans l’orientalisme est de me servir de la critique humaniste pour ouvrir les domaines de lutte, pour introduire une plus longue séquence de pensée et d’analyse pour remplacer les courts éclats de furie polémique et bornée qui nous emprisonnent tant. J’appelle ce que j’essaie de faire de l’ " humanisme ", un mot auquel je m’accroche malgré le mépris des critiques post-modernes d’avant-garde. Par humanisme, j’entends avant tout une tentative de briser les " chaînes forgées par nos esprits " de Blake, de manière à pouvoir utiliser notre esprit historiquement et rationnellement, dans le but d’une compréhension réflective. De plus, l’humanisme est soutenu par un certain sens de communauté avec d’autres interprètes, d’autres sociétés et d’autres époques : par définition donc, il n’y a pas d’humaniste isolé.

Cela signifie que chaque domaine est relié à tous les autres, et que rien de ce qui se passe dans notre monde n’a jamais été isolé et indemne de toute influence extérieure. Nous devons parler des problèmes d’injustice et de souffrance dans un contexte qui est largement situé dans l’Histoire, la culture, et la réalité socio-économique. Notre rôle est d’élargir le champ de la discussion. Pendant les 30 dernières années, j’ai passé une grande partie de mon existence à défendre les droits des Palestiniens à l’autodétermination, mais j’ai toujours essayé de le faire sans oublier la réalité du peuple juif et de ses souffrances, ses persécutions, et le génocide.
Le point capital est que la lutte pour l’égalité en Palestine/Israël devrait tendre vers un but humain/ humaniste, c’est-à-dire la coexistence, et non pas vers davantage de suppression et de déni. Ce n’est pas par hasard si j’indique que l’orientalisme et l’anti-sémitisme moderne ont des racines communes. Il semblerait donc qu’il soit vital pour des intellectuels indépendants
de toujours fournir des modèles alternatifs aux conceptions simplificatrices et diminutives, basées sur une hostilité mutuelle, qui règnent sur le Moyen Orient et ailleurs depuis si longtemps.

En tant qu’humaniste dont le champ d’étude est la littérature, je suis assez vieux pour avoir été formé il y a quarante ans dans le domaine de la littérature comparée, dont les idées dominantes remontent à l’Allemagne de la fin du 18ème siècle et du début du 19ème .Plus loin en arrière, je dois mentionner la participation suprêmement créative de Giambattista Vico, philosophe et philologue napolitain , dont les idées anticipent celles des penseurs allemands tels que Herder et Wolf, suivis plus tard par Goethe, Humboldt, Dilthey, Nietzsche, Gadamer, et enfin les grands philologues des langues romanes Erich Auerbach, Leo Spitzer, et Ernst Robert Curtius.

Pour les jeunes de la génération d’aujourd’hui, l’idée même de philologie suggère quelque chose d’incroyablement vieux et poussiéreux, mais, en fait, la philologie est le plus fondamental et le plus créatif des arts de l’interprétation. Pour moi, son exemple le plus admirable se rencontre dans l’intérêt de Goethe pour l’Islam en général, et dans le poète persan Hafiz en particulier, une passion dévorante qui lui fit écrire Le divan occidental-oriental, et qui infléchit les idées postérieures de Goethe sur la Weltliteratur, l’étude de toutes les littératures du monde, envisagée comme un Tout symphonique, que l’on pouvait théoriquement appréhender en ayant préservé l’individualité de chaque œuvre, sans perdre de vue l’image globale.

Il est alors considérablement ironique de se dire que, comme avec la globalisation actuelle, qui rassemble le monde en certains aspects mentionnés ici, nous approchons peut-être de la sorte de standardisation et d’homogénéité que les idées formulées spécifiquement par Goethe essayaient de prévenir. Erich Auerbach, dans un essai publié en 1951 et intitulé Philologie de la Weltliteratur, disait précisément cela au début de l’après-guerre, qui fut aussi celui du début de la Guerre Froide. Mimesis, son œuvre majeure, publiée à Berne en 1946 mais écrite alors qu’Auerbach était en exil à Istanbul, enseignant les langues romanes, se voulait un testament à la diversité et au concret de la réalité représentée dans la littérature occidentale, de Homère à Virginia Woolf. Mais quand on lit l’essai de 1951, on sent que pour Auerbach le grand livre qu’il écrivait était une élégie à une période où les gens pouvaient interpréter des textes philologiquement, concrètement, d’une manière sensible et intuitive, se servant de leur érudition et d’une excellente connaissance de plusieurs langues pour soutenir la sorte de compréhension que Goethe recommandait pour sa compréhension de la littérature islamique.

Une connaissance suffisante des langues et de l’Histoire était nécessaire, mais ce ne fut jamais assez, pas plus qu’une accumulation de faits ne constituerait une méthode adéquate pour bien saisir un auteur tel que Dante. La première chose à faire pour la sorte de compréhension philologique dont Auerbach et ses prédécesseurs parlaient est d’entrer en sympathie subjective dans la vie d’un texte écrit, considéré à partir de la perspective de son époque et de son auteur (einfülung) (sensibilité ndt). Plutôt qu’aliénation et hostilité envers une autre époque et une culture différente, la philologie appliquée à la Weltliteratur impliquait un esprit profondément humaniste déployé avec générosité et, si je peux employer le terme, avec un sens de l’hospitalité. Ainsi, l’esprit de l’interprète fait activement une place à l’étranger. Et c’est l’aspect le plus important de la mission de l’interprète pour des œuvres qui sont, sinon, trop distantes et étrangères.

Tout cela fut naturellement sapé, puis détruit en Allemagne par le National Socialisme. Auerbach note tristement qu’après la guerre, la standardisation des idées et la spécialisation de plus en plus avancée de la connaissance ont graduellement rétréci le champ d’opportunités offertes à la sorte de travail philologique investigateur et pour toujours curieux qu’il avait représenté, et, hélas, c’est encore plus déprimant puisque depuis la mort d’Auerbach en 1957, l’idée même et la pratique de la recherche humaniste ont diminué à la fois dans leur vision et dans leur centralité. Au lieu de lire au vrai sens du terme, nos étudiants d’aujourd’hui sont souvent distraits par la connaissance fragmentée que l’on trouve sur internet et dans les mass médias.

Ce qui est encore pire est que l’éducation est menacée par les orthodoxies nationalistes et religieuses que propagent souvent les mass médias, montrant de distantes guerres électroniques, sans références historiques , et dans une tonalité hautement sensationnaliste, qui fait croire aux téléspectateurs à une précision " chirurgicale ", obscurcissant en fait les terribles souffrances et la destruction qu’apporte une guerre moderne. Dans la diabolisation d’un ennemi inconnu pour qui l’étiquette de " terroriste " sert bien le but général de garder la population agitée et en colère, les images médiatiques ont trop d’importance, et peuvent être exploitées en période de crise et d’insécurité comme après le 11 Septembre.

En tant qu’Américain et en tant qu’Arabe, je dois demander à mon lecteur de ne pas sous-estimer la vision simpliste du monde qu’une poignée (relativement) de membres de l’élite du Pentagone ont formulé, déterminant la politique états-unienne dans tout les mondes arabes et islamiques, une vision dans laquelle la terreur, la guerre préemptive, et un changement de régime imposé unilatéralement-soutenus par le budget militaire le plus boursouflé de toute l’Histoire - sont les idées principales débattues sans fin et sans la moindre profondeur par les médias, qui s’attribuent le rôle de dégotter de soi-disant " experts " qui ne font que valider la ligne générale du gouvernement. La réflexion, le débat, l’argumentation rationnelle , les principes moraux basés sur la notion séculaire que les êtres humains doivent écrire leur propre Histoire, ont été remplacés par des idées abstraites qui célèbrent l’exceptionnalité américaine , ou occidentale, dénigrent l’importance du contexte, et considèrent les autres cultures avec mépris.

Peut-être direz-vous que je fais des rapprochements trop brutaux entre l’interprétation humaniste d’un côté et la politique étrangère de l’autre, et qu’une société de technologie avancée qui, en plus d’avoir un pouvoir sans précédent, possède l’Internet et des avions de combat F16 doit en fin de compte être commandée par de redoutables experts de politique technique comme Donald Rumsfeld et Richard Perle. Mais ce qui a vraiment été perdu est un sens de la densité et de l’interdépendance de la vie humaine, que l’on ne peut, ni réduire à une formule, ni balayer comme étant sans importance.

Ceci est un côté du débat mondial. La situation n’est guère meilleure dans les pays arabes et musulmans. Comme Roula Khalaf l’a montré, cette région a glissé dans un anti-américanisme facile, qui montre bien peu de compréhension de ce que sont vraiment les USA en tant que société. Parce que leurs gouvernements n’ont pratiquement aucun pouvoir pour influencer la politique américaine à leur égard, ils retournent leurs énergies vers la répression de leurs propres populations, et en résultent ressentiment, colère, et imprécations impuissantes qui ne font rien pour ouvrir des sociétés où les idées séculaires sur l’Histoire et le développement humains ont été dépassés par l’échec et la frustration, ainsi que par un islamisme bâti sur l’apprentissage par cœur et l’oblitération de ce qui est perçu comme étant des formes autres et ennemies de connaissance séculaire. La disparition graduelle de l’extraordinaire tradition de l’ijtihad, ou interprétation personnelle, a été un des plus importants désastres culturels de notre temps, et il en résulte que la pensée critique et la lutte personnelle avec les problèmes du monde moderne ont pratiquement disparu.

Cela ne veut pas dire que le monde culturel a simplement régressé, d’un côté jusqu’à un néo-orientalisme belliciste, et de l’autre à un rejet total. Malgré ses limites, le Sommet Mondial des Nations Unies qui a eu lieu à Johannesburg l’an dernier a, en fait, mis à jour un large domaine de commune préoccupation pour le monde, qui suggère l’émergence bienvenue d’une nouvelle citoyenneté collective qui pousse en avant la notion souvent galvaudée d’" un seul monde " .Cependant, dans tout cela, il nous faut admettre que personne ne peut connaître l’unité extraordinairement complexe de notre monde globalisé, en dépit du fait que toutes ses parties sont interdépendantes, ne laissant aucune authentique opportunité d’isolement.

Les conflits terribles où l’on classe les gens sous des rubriques faussement unificatrices comme l’ " Amérique ", l’ " Occident ", ou l’ " Islam ", et où l’on invente des identités collectives pour d’énormes quantités d’individus qui, en réalité, sont tout à fait divers, ne peuvent garder leur pouvoir pour toujours et doivent être combattus. A notre disposition, nous avons encore les outils d’interprétation rationnels que nous a légué l’éducation humaniste, non par nostalgie des valeurs traditionnelles ou des Classiques , mais comme pratique active de discours rationnel séculaire. Le monde séculaire est celui de l’Histoire faite par les humains. La pensée critique n’obéit pas aux ordres, marcher contre tel ou tel ennemi désigné. Plutôt qu’un conflit de civilisation fabriqué, il nous faut nous concentrer sur une synergie des cultures qui se chevauchent, empruntent les unes des autres, et vivent ensemble suivant des modes bien plus intéressants qu’aucune méthode de compréhension rapide ou inauthentique ne peut le permettre. Mais pour cette sorte de perception, plus large, il nous faut du temps, une recherche patiente et sceptique, soutenue par la foi dans une communauté d’interprétation difficile à garder dans un monde qui exige action et réaction immédiate.

L’humanisme est centré sur l’action de l’individualité et de l’intuition subjective, plutôt que sur des idées reçues et sur l’autorité. . On doit lire les textes en sachant qu’ils ont été écrits, et
qu’ils continuent de vivre dans l’Histoire, de toutes sortes de manières que j’ai appelées matérielles. Mais cela n’exclut en aucune façon le pouvoir, puisque, au contraire, j’ai essayé de montrer les insinuations, les imbrications du pouvoir même dans l’étude la plus absconse.

Finalement, et c’est le plus important, l’humanisme est le seul acte et j’irai jusqu’à dire l’acte final de résistance que nous ayons pour nous battre contre les pratiques et les injustices inhumaines qui défigurent l’Histoire de l’humanité. Aujourd’hui, nous sommes grandement encouragés par le champ de démocratie du cyber-espace, ouvert à tous ses utilisateurs de manières dont n’avaient jamais rêvé les générations précédentes, que ce soit de tyrans ou d’orthodoxies. Les protestations mondiales d’avant le début de la guerre d’Iraq n’auraient pas été possibles sans l’existence de communautés alternatives à travers le monde entier, informées par des moyens d’information alternatifs, et profondément conscientes des droits humains et environnementaux, et des forces libertaires qui nous unissent sur cette minuscule planète.

Edward W. Saïd

7 août 2003 - traduction de Jean-Luc M., CCIPPP

Sources :protection-palestine.org

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Auteur : la rédaction

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