Samedi 11 février 2012

Débat sur le colonialisme : question mémorielle ou question politique ?

« Civiliser » les peuples conquis, c’était tout simplement leur imposer une civilisation étrangère. En définitive, « conquête militaire » et « domination blanche », voilà donc bien en quoi, et en quoi seulement, pouvait consister la « mission civilisatrice » de la colonisation française. Nulle schizophrénie de l’empire, nulle contradiction là dedans.

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On débat doctement de savoir s’il y
a ou non lieu de parler des « aspects positifs » de l’abominable
entreprise criminelle qu’a été la colonisation. Autant prévenir d’entrée de jeu
que le présent article n’entend pas contribuer à ce débat. Qui cherche, soit à
approfondir sa réflexion, soit à conforter son propre point de vue sur ce sujet
n’a donc aucune raison d’en entreprendre la lecture.

Son propos est, pour les autres,
d’interroger le débat lui-même, les termes dans lesquels il est posé, ses
enjeux, ou à tout le moins sa signification.

Dans le dossier proposé par le
journal Le Monde, en date du 21 janvier 2006, sous le titre général : La
colonisation française - mémoires, histoire, lobbies
, Gérard Courtois
évoque ce qu’il appelle la « contradiction » d’un « empire
colonial schizophrène, drapé dans sa mission civilisatrice pour mieux faire
oublier son origine (la conquête militaire) et sa réalité (la domination blanche
et le refus de la pleine citoyenneté) »
title=""> style=';'>[1]. Or, rien n’est moins certain que la présence ici d’une véritable contradiction,
ou d’un quelconque clivage « schizophrénique ».

Il faut bien en effet interroger le
sens même de l’expression « mission civilisatrice » : en quoi la
« mission » que la France s’assignait ainsi à elle-même pouvait-elle
être qualifiée de « civilisatrice » ?

C’est un lieu commun que les
milliers de peuples que la terre a connus depuis les origines de l’humanité ont
eu chacun sa culture, sa civilisation. L’idée d’une « mission
civilisatrice » est à cet égard dépourvue de sens : quelles que
soient les caractéristiques de leurs civilisations matérielles, il n’existe pas
de peuples à l’état sauvage class=MsoFootnoteReference> style=';'>[2].
Il ne s’agissait donc pas d’apporter aux peuples dont on faisait la conquête
« la » civilisation en général, mais « une » civilisation
bien particulière : qu’on l’appelle française, occidentale ou chrétienne,
qu’on la caractérise comme capitaliste, industrielle ou technicienne, n’y
change rien ; elle était d’ailleurs tout cela à la fois. Civiliser les
peuples conquis, c’était en toute hypothèse leur « apporter » la
civilisation du conquérant, non la civilisation en général.

Il est de bon ton d’objecter à la
posture théorique et politique ainsi adoptée qu’elle relèverait d’un
« relativisme » de mauvais aloi title=""> style=';'>[3].
La civilisation occidentale (ou française, ou chrétienne, ou capitaliste, ou
industrielle ou technicienne), répète-t-on, possède une supériorité intrinsèque
sur les autres ; elle est porteuse de « valeurs universelles ».

L’idée - caractéristique de
l’idéologie coloniale class=MsoFootnoteReference> style=';'>[4]

  •  qu’il y aurait des civilisations, des races, des peuples,
    « supérieurs » ayant vocation à apporter leurs « lumières »
    aux civilisations, races, peuples « inférieurs » n’a pourtant rien
    qui aille de soi. La civilisation technicienne est certes, quant à la
    technique, supérieure à celles qui ne le sont pas ; que ce soit là une
    échelle de valeurs pertinente n’a rien de certain, sauf à s’en tenir au critère
    très objectif, et, il est vrai, historiquement décisif, de la supériorité
    militaire. À l’aune des critères occidentaux (ou français, ou chrétiens), la
    civilisation occidentale (ou française, ou chrétienne) est à l’évidence
    supérieure à toutes les autres. Que ces critères doivent être considérés comme
    universels est une autre histoire, et l’affirmer conduit à cet étonnant
    paradoxe que les occidentaux (ou les français, ou les chrétiens) seraient, de
    tout l’univers, les seuls à être vraiment universels. Mais rien n’oblige à
    considérer que la supériorité d’une civilisation se juge à son aptitude à
    construire des chemins de fer, et à faire en sorte que les trains arrivent à
    l’heure à Auschwitz.

    « Civiliser » les peuples
    conquis, c’était tout simplement leur imposer une civilisation étrangère. En
    définitive, « conquête militaire » et « domination
    blanche », voilà donc bien en quoi, et en quoi seulement, pouvait
    consister la « mission civilisatrice » de la colonisation française.
    Nulle schizophrénie de l’empire, nulle contradiction là dedans.

    L’un des mérites du débat dans le
    fond bien consensuel suscité par la loi du 23 février 2005 aura été
    d’apparaître comme ayant en son cœur la question de la
    « colonisation ». Cela n’allait pas de soi : le mot est en effet
    absent de cette loi.

    Ce qu’elle évoque, c’est « l’œuvre
    accomplie par la France dans les anciens départements d’Algérie, au Maroc, en
    Tunisie, ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la
    souveraineté française »
    . Ah qu’en termes galants ces choses là sont
    dites ! Le cynisme des parlementaires n’est pas allé jusque nommer la
    colonisation par son nom. Celle-ci se donne plus noblement comme
    « œuvre ».

    Ce n’est pas, soit dit en passant,
    le seul mot que le texte de cette loi remplace par un élégant euphémisme. On se
    rappelle que longtemps, dans le vocabulaire officiel de la République, il n’y a pas eu de « guerre » d’Algérie. On parlait d’opérations de
    maintien de l’ordre, on évoquait des « évènements ». Puis, une loi
    avait explicité que la décolonisation de l’Algérie n’avait été arrachée à la France que par une « guerre » class=MsoFootnoteReference> style=';'>[5].
    Or, la loi du 23 février ne parle pas de guerre ; elle ne parle pas même
    d’évènements. Ses victimes civiles et militaires sont celles d’un simple
    « processus ».

    D’une loi toute entière traversée
    par la réduction de la colonisation à une « œuvre » et de la guerre à
    un « processus », on n’a fait scandale que du quatrième article, qui
    impose aux professeurs d’histoire d’expliquer à leurs élèves le rôle
    « positif » de la présence française outre mer (« présence »
    étant ici un nouvel euphémisme pour « domination coloniale »). Cela
    mérite qu’on s’y arrête.

    La rébellion des historiens, qui a
    retenu toutes les attentions, est dans le fond un simple mouvement
    corporatiste. Énonçant à juste titre que, spécialistes d’une discipline
    relevant des sciences sociales, ils n’avaient pas de consignes à recevoir du
    législateur, et devaient conserver leur indépendance intellectuelle et leur
    liberté de recherche, ils ont fait porter le débat sur le refus d’une
    « histoire officielle ».

    Ce débat a permis de mêler dans une
    même critique - et, partant, dans la plus grande confusion - diverses lois
    rapidement qualifiées de « mémorielles », qui n’avaient pourtant
    entre elles pas grand chose à voir : une loi mettant au nombre des délits
    de presse passibles de sanctions pénales, outre la diffamation et l’injure
    raciale, la contestation de la destruction des Juifs d’Europe par les nazis au
    cours de la seconde guerre mondiale ; une loi affirmant que les massacres
    perpétrés en 1915 contre les Arméniens de Turquie constituaient un
    génocide ; une loi affirmant que la traite transatlantique avait constitué
    un crime contre l’humanité ; et notre loi du 23 février 2005, portant « reconnaissance
    de la Nation aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre »

    coloniale.

    Le seul point commun à toutes ces
    lois, le reproche qui leur est fait, est d’empiéter sur le travail des
    historiens : notons toutefois que cela ne change pourtant en réalité rien
    au travail de la recherche historique d’appeler « crime contre
    l’humanité », ou « monstruosité » la traite négrière, voire de
    ne pas la qualifier, d’appeler « génocide » ou « tentative
    d’extermination » le massacre des Arméniens, ou d’appeler « processus »
    ou « guerre » le combat du peuple algérien pour son indépendance et
    la résistance militaire à ce combat ; et que personne, de toutes manières,
    n’interdit d’appeler extermination le génocide, d’appeler monstruosité ou de ne
    pas qualifier la traite, ou d’appeler guerre le processus visé par la loi du 23
    février 2005.

    Dans le fond, si toutes ces lois -
    plus d’ailleurs par le débat qu’elles ont suscité que par elles-mêmes - ont à
    voir avec la manière dont l’histoire prend place dans les consciences, elles
    ont peu à voir avec l’histoire elle-même. Le « mémoriel » est ici un
    paravent du politique.

    Si l’on cherche à comprendre
    pourquoi c’est sur la question de l’histoire, et non sur la question de la
    colonisation que s’est focalisé le débat, on comprend vite que c’est pour les
    mêmes raison qui ont conduit à la loi elle-même : la colonisation, c’est
    ce que la loi recouvre d’un voile pudique, en refusant de l’appeler par son
    nom.

    Plutôt que de faire porter le débat
    sur ses mécanismes, on a discuté le droit des historiens de le faire en toute
    liberté. Et plutôt que de s’interroger sur sa réalité comme système de
    domination, d’exploitation et d’oppression, on s’est penché sur l’existence ou
    non, pour cette « œuvre », d’un rôle historiquement positif. Une
    comptabilité d’apothicaire entre les massacres et les centres de soin, entre
    les travaux forcés et les routes, entre l’oppression culturelle et les écoles,
    a tenu lieu de réflexion. Il s’est trouvé un homme, chargé d’une mission de
    réflexion, pour dire qu’à l’évidence, un tel rôle positif existait, ne
    serait-ce que par l’apport fait aux peuples colonisés de « la
    culture » et de « l’administration » name="_ftnref6" title=""> class=MsoFootnoteReference>[6].
    Qu’on en sourit ou qu’on s’en alarme n’y change rien : tel est l’état du
    débat.

    La comparaison proposée à cet égard
    par Christophe Gaudier class=MsoFootnoteReference> style=';'>[7]
    illustre la médiocrité de cette vision des choses : il ne viendrait à
    l’idée de personne, évoquant les progrès considérables qu’elle a fait accomplir
    à la chirurgie et à la médecine, aux sciences et aux techniques, à la
    géographie et à l’industrie, aux arts et aux sports, de parler du « rôle
    positif » de la guerre. Faire les comptes des méfaits et des prétendus
    bienfaits class=MsoFootnoteReference> style=';'>[8]
    de la colonisation, c’est éviter de la considérer en elle même ; la loi et
    le débat qui l’ont suivi reposent sur l’idée que la page est tournée : de
    la colonisation elle-même, il n’y a rien à dire.

    C’est ce qui conduit au paradoxe
    d’analyses comme celle proposée dans le dossier du journal Le Monde, et
    que l’on évoquait plus haut : pour justifier qu’on parle de « rôle
    positif » de la colonisation, on classe conquête militaire et domination
    blanche au rang des dégâts collatéraux, des accessoires dont la condamnation
    pourrait laisser intact le satisfecit que l’on donne au « reste ». On
    se prive de comprendre l’aventure coloniale dans sa globalité.

    Ce faisant, ce n’est pas, ou pas
    seulement du passé que l’on parle. La colonisation, conquête violente suivie
    d’une domination non moins violente, par l’occident chrétien, du reste du
    monde, est une réalité qui n’appartient pas au passé, mais se poursuit
    aujourd’hui. On pense bien sûr à la Françafrique, à l’Irak ou à la Palestine class=MsoFootnoteReference>[9].
    Mais on n’aurait garde d’oublier, en France, ce prolongement des politiques
    coloniales que sont, d’un côté les « politiques de la ville », et de
    l’autre les thématiques de « l’intégration » name="_ftnref10" title=""> class=MsoFootnoteReference>[10].
    Transformer en « œuvre » ou en « mission civilisatrice »
    l’entreprise coloniale, transformer son histoire en bilan des « aspects
    positifs » et des « aspects négatifs », c’est aussi fermer la
    voie à une approche des réalités du colonialisme postcolonial qui caractérisent
    aujourd’hui tant le monde que la société française.

    C’est ainsi, avec la loi du 23
    février 2005, de politique, et de politique seulement qu’il s’agit. En un sens,
    il est naturel qu’il en aille ainsi : une loi est faite par des
    parlementaires, femmes et surtout hommes politiques, dont le souci, plus que le
    passé lointain du monde, est l’avenir immédiat de leur assiette électorale href="#_ftn11" name="_ftnref11" title=""> class=MsoFootnoteReference>[11].

    La coïncidence des dates est tout un
    symbole : la loi a été adoptée alors que venait d’être lancé l’appel des
    Indigènes de la République. Elle a été confirmée alors que les banlieues de
    France vivaient une révolte qui constitue l’un des épisodes historiques majeurs
    de ces dernières années dans ce pays. Deux évènements qui secouent, chacun à sa
    façon, le paysage idéologique et politique de la France postcoloniale. Comment ne pas la voir comme l’élément d’une vaste contre offensive,
    par laquelle les dominants entendent consolider leur domination, et préserver
    les structures idéologiques et sociales postcoloniales de la société française ?

    Dans un séminaire de formation des
    maîtres tenus à l’École Normale Supérieure, Claude Liauzu, historien assurément
    anticolonialiste de la colonisation, renvoyait dos à dos, comme
    « également blâmables », la loi du 23 février (contre laquelle il venait,
    avec d’autres historiens, de lancer une pétition) et l’appel des Indigènes. Son
    mot d’ordre, en somme, était « touche pas à ma colonisation ».
    Domaine réservé. L’histoire ne serait dans cette perspective qu’un sujet
    d’étude, pas une réalité de la vie.

    En le disant ou
    sans le dire, c’est cette conception des rapports entre la mémoire, l’histoire
    et la politique que la jeunesse des quartiers populaires aura contribué à
    bouleverser.
    En le sachant ou sans le savoir, elle aura confirmé dans
    toutes ses dimensions l’analyse des Indigènes de la République.



    name="_ftn1" title=""> class=MsoFootnoteReference>[1] Le Monde, samedi 21
    janvier 2006. « Occulter cette contradiction, poursuit Gérard Courtois,
    reviendrait à vider de leur sens les principes fondateurs de liberté et
    d’égalité, sans même parler de fraternité »
    . Sur le mythe républicain
    ainsi mis à contribution, voir Laurent Lévy, Le spectre du communautarisme,
    ed. Amsterdam, 2005.

    name="_ftn2" title=""> class=MsoFootnoteReference>[2] L’anthropologue
    Annamaria Rivera développe une critique de l’usage dominant du mot
    « civilisation » dans le dernier chapitre de son livre La guerra
    dei simboli
    (Dedalo, Bari, 2005).

    name="_ftn3" title=""> class=MsoFootnoteReference>[3] Voir sur cette question,
    voir Annamaria Rivera, Le relativisme culturel, href="http://www.lmsi.net/">www.lmsi.net.

    name="_ftn4" title=""> class=MsoFootnoteReference>[4] On se rappelle la
    célèbre formule de Jules Ferry, père fondateur de « l’école
    républicaine », selon lequel les « races supérieures » avaient
    « le devoir de civiliser les races inférieures ». Le même ironisait
    sur le fait que les « droits de l’homme » n’étaient pas faits
    « pour les Noirs d’Afrique équatoriale ».

    name="_ftn5" title=""> class=MsoFootnoteReference>[5] Il est vrai qu’il
    s’agissait là moins d’identifier la nature des violences commises contre le
    peuple algérien que de reconnaître aux militaires français qui avaient
    participé à ces « évènements » un statut d’anciens combattants.

    name="_ftn6" title=""> class=MsoFootnoteReference>[6] Arno Klarsfeld semble
    ignorer ce que, même dans l’optique bornée de la « haute culture »
    occidentale, on doit bien appeler les chefs d’œuvres de la culture
    « arabo-musulmane » ou la complexité administrative de l’empire
    ottoman.

    name="_ftn7" title=""> class=MsoFootnoteReference>[7] Voir Une loi, href="http://www.indigenes37.org/">www.indigenes37.org.

    name="_ftn8" title=""> class=MsoFootnoteReference>[8] L’asymétrie de la
    formule se justifie, dans la mesure où s’il est aisé de comprendre que les
    méfaits de la colonisation n’auraient pu avoir lieu sans elle, il n’en va pas
    de même de ce que certains appellent ses « bienfaits ». D’aucun des
    évènements ou phénomènes que l’on qualifie ainsi, il n’est possible de dire
    qu’ils n’auraient pas pu avoir lieu hors du contexte criminel de la
    colonisation.

    name="_ftn9" title=""> class=MsoFootnoteReference>[9] Quelque paradoxe qu’on
    puisse y voir, et qu’il faudrait sans doute approfondir et développer, c’est
    délibérément que l’on évoque ici le colonialisme israélien comme élément du
    colonialisme de « l’occident chrétien », même si, dans ce cas précis,
    l’emploi de ces mots pourrait prêter à controverse.

    name="_ftn10" title=""> class=MsoFootnoteReference>[10] Sur ce dernier point,
    voir Le spectre du communautarisme, op. cit.

    name="_ftn11" title=""> class=MsoFootnoteReference>[11] Il n’est pas anodin que
    les principaux artisans de cette loi aient été des parlementaires de
    circonscriptions où agissent d’importants « lobbies » de
    « rapatriés » d’Algérie.

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