Débat sur le colonialisme : question mémorielle ou question politique ?

« Civiliser » les peuples conquis, c’était tout simplement leur imposer une civilisation étrangère. E

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lundi 30 janvier 2006

On débat doctement de savoir s’il y a ou non lieu de parler des « aspects positifs » de l’abominable entreprise criminelle qu’a été la colonisation. Autant prévenir d’entrée de jeu que le présent article n’entend pas contribuer à ce débat. Qui cherche, soit à approfondir sa réflexion, soit à conforter son propre point de vue sur ce sujet n’a donc aucune raison d’en entreprendre la lecture.

Son propos est, pour les autres, d’interroger le débat lui-même, les termes dans lesquels il est posé, ses enjeux, ou à tout le moins sa signification.

Dans le dossier proposé par le journal Le Monde, en date du 21 janvier 2006, sous le titre général : La colonisation française - mémoires, histoire, lobbies, Gérard Courtois évoque ce qu’il appelle la « contradiction » d’un « empire colonial schizophrène, drapé dans sa mission civilisatrice pour mieux faire oublier son origine (la conquête militaire) et sa réalité (la domination blanche et le refus de la pleine citoyenneté) »[1]. Or, rien n’est moins certain que la présence ici d’une véritable contradiction, ou d’un quelconque clivage « schizophrénique ».

Il faut bien en effet interroger le sens même de l’expression « mission civilisatrice » : en quoi la « mission » que la France s’assignait ainsi à elle-même pouvait-elle être qualifiée de « civilisatrice » ?

C’est un lieu commun que les milliers de peuples que la terre a connus depuis les origines de l’humanité ont eu chacun sa culture, sa civilisation. L’idée d’une « mission civilisatrice » est à cet égard dépourvue de sens : quelles que soient les caractéristiques de leurs civilisations matérielles, il n’existe pas de peuples à l’état sauvage[2]. Il ne s’agissait donc pas d’apporter aux peuples dont on faisait la conquête « la » civilisation en général, mais « une » civilisation bien particulière : qu’on l’appelle française, occidentale ou chrétienne, qu’on la caractérise comme capitaliste, industrielle ou technicienne, n’y change rien ; elle était d’ailleurs tout cela à la fois. Civiliser les peuples conquis, c’était en toute hypothèse leur « apporter » la civilisation du conquérant, non la civilisation en général.

Il est de bon ton d’objecter à la posture théorique et politique ainsi adoptée qu’elle relèverait d’un « relativisme » de mauvais aloi[3]. La civilisation occidentale (ou française, ou chrétienne, ou capitaliste, ou industrielle ou technicienne), répète-t-on, possède une supériorité intrinsèque sur les autres ; elle est porteuse de « valeurs universelles ».

L’idée - caractéristique de l’idéologie coloniale[4]

  •  qu’il y aurait des civilisations, des races, des peuples, « supérieurs » ayant vocation à apporter leurs « lumières » aux civilisations, races, peuples « inférieurs » n’a pourtant rien qui aille de soi. La civilisation technicienne est certes, quant à la technique, supérieure à celles qui ne le sont pas ; que ce soit là une échelle de valeurs pertinente n’a rien de certain, sauf à s’en tenir au critère très objectif, et, il est vrai, historiquement décisif, de la supériorité militaire. À l’aune des critères occidentaux (ou français, ou chrétiens), la civilisation occidentale (ou française, ou chrétienne) est à l’évidence supérieure à toutes les autres. Que ces critères doivent être considérés comme universels est une autre histoire, et l’affirmer conduit à cet étonnant paradoxe que les occidentaux (ou les français, ou les chrétiens) seraient, de tout l’univers, les seuls à être vraiment universels. Mais rien n’oblige à considérer que la supériorité d’une civilisation se juge à son aptitude à construire des chemins de fer, et à faire en sorte que les trains arrivent à l’heure à Auschwitz.

    « Civiliser » les peuples conquis, c’était tout simplement leur imposer une civilisation étrangère. En définitive, « conquête militaire » et « domination blanche », voilà donc bien en quoi, et en quoi seulement, pouvait consister la « mission civilisatrice » de la colonisation française. Nulle schizophrénie de l’empire, nulle contradiction là dedans.

    L’un des mérites du débat dans le fond bien consensuel suscité par la loi du 23 février 2005 aura été d’apparaître comme ayant en son cœur la question de la « colonisation ». Cela n’allait pas de soi : le mot est en effet absent de cette loi.

    Ce qu’elle évoque, c’est « l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements d’Algérie, au Maroc, en Tunisie, ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française ». Ah qu’en termes galants ces choses là sont dites ! Le cynisme des parlementaires n’est pas allé jusque nommer la colonisation par son nom. Celle-ci se donne plus noblement comme « œuvre ».

    Ce n’est pas, soit dit en passant, le seul mot que le texte de cette loi remplace par un élégant euphémisme. On se rappelle que longtemps, dans le vocabulaire officiel de la République, il n’y a pas eu de « guerre » d’Algérie. On parlait d’opérations de maintien de l’ordre, on évoquait des « évènements ». Puis, une loi avait explicité que la décolonisation de l’Algérie n’avait été arrachée à la France que par une « guerre »[5]. Or, la loi du 23 février ne parle pas de guerre ; elle ne parle pas même d’évènements. Ses victimes civiles et militaires sont celles d’un simple « processus ».

    D’une loi toute entière traversée par la réduction de la colonisation à une « œuvre » et de la guerre à un « processus », on n’a fait scandale que du quatrième article, qui impose aux professeurs d’histoire d’expliquer à leurs élèves le rôle « positif » de la présence française outre mer (« présence » étant ici un nouvel euphémisme pour « domination coloniale »). Cela mérite qu’on s’y arrête.

    La rébellion des historiens, qui a retenu toutes les attentions, est dans le fond un simple mouvement corporatiste. Énonçant à juste titre que, spécialistes d’une discipline relevant des sciences sociales, ils n’avaient pas de consignes à recevoir du législateur, et devaient conserver leur indépendance intellectuelle et leur liberté de recherche, ils ont fait porter le débat sur le refus d’une « histoire officielle ».

    Ce débat a permis de mêler dans une même critique - et, partant, dans la plus grande confusion - diverses lois rapidement qualifiées de « mémorielles », qui n’avaient pourtant entre elles pas grand chose à voir : une loi mettant au nombre des délits de presse passibles de sanctions pénales, outre la diffamation et l’injure raciale, la contestation de la destruction des Juifs d’Europe par les nazis au cours de la seconde guerre mondiale ; une loi affirmant que les massacres perpétrés en 1915 contre les Arméniens de Turquie constituaient un génocide ; une loi affirmant que la traite transatlantique avait constitué un crime contre l’humanité ; et notre loi du 23 février 2005, portant « reconnaissance de la Nation aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre » coloniale.

    Le seul point commun à toutes ces lois, le reproche qui leur est fait, est d’empiéter sur le travail des historiens : notons toutefois que cela ne change pourtant en réalité rien au travail de la recherche historique d’appeler « crime contre l’humanité », ou « monstruosité » la traite négrière, voire de ne pas la qualifier, d’appeler « génocide » ou « tentative d’extermination » le massacre des Arméniens, ou d’appeler « processus » ou « guerre » le combat du peuple algérien pour son indépendance et la résistance militaire à ce combat ; et que personne, de toutes manières, n’interdit d’appeler extermination le génocide, d’appeler monstruosité ou de ne pas qualifier la traite, ou d’appeler guerre le processus visé par la loi du 23 février 2005.

    Dans le fond, si toutes ces lois - plus d’ailleurs par le débat qu’elles ont suscité que par elles-mêmes - ont à voir avec la manière dont l’histoire prend place dans les consciences, elles ont peu à voir avec l’histoire elle-même. Le « mémoriel » est ici un paravent du politique.

    Si l’on cherche à comprendre pourquoi c’est sur la question de l’histoire, et non sur la question de la colonisation que s’est focalisé le débat, on comprend vite que c’est pour les mêmes raison qui ont conduit à la loi elle-même : la colonisation, c’est ce que la loi recouvre d’un voile pudique, en refusant de l’appeler par son nom.

    Plutôt que de faire porter le débat sur ses mécanismes, on a discuté le droit des historiens de le faire en toute liberté. Et plutôt que de s’interroger sur sa réalité comme système de domination, d’exploitation et d’oppression, on s’est penché sur l’existence ou non, pour cette « œuvre », d’un rôle historiquement positif. Une comptabilité d’apothicaire entre les massacres et les centres de soin, entre les travaux forcés et les routes, entre l’oppression culturelle et les écoles, a tenu lieu de réflexion. Il s’est trouvé un homme, chargé d’une mission de réflexion, pour dire qu’à l’évidence, un tel rôle positif existait, ne serait-ce que par l’apport fait aux peuples colonisés de « la culture » et de « l’administration »[6]. Qu’on en sourit ou qu’on s’en alarme n’y change rien : tel est l’état du débat.

    La comparaison proposée à cet égard par Christophe Gaudier[7] illustre la médiocrité de cette vision des choses : il ne viendrait à l’idée de personne, évoquant les progrès considérables qu’elle a fait accomplir à la chirurgie et à la médecine, aux sciences et aux techniques, à la géographie et à l’industrie, aux arts et aux sports, de parler du « rôle positif » de la guerre. Faire les comptes des méfaits et des prétendus bienfaits[8] de la colonisation, c’est éviter de la considérer en elle même ; la loi et le débat qui l’ont suivi reposent sur l’idée que la page est tournée : de la colonisation elle-même, il n’y a rien à dire.

    C’est ce qui conduit au paradoxe d’analyses comme celle proposée dans le dossier du journal Le Monde, et que l’on évoquait plus haut : pour justifier qu’on parle de « rôle positif » de la colonisation, on classe conquête militaire et domination blanche au rang des dégâts collatéraux, des accessoires dont la condamnation pourrait laisser intact le satisfecit que l’on donne au « reste ». On se prive de comprendre l’aventure coloniale dans sa globalité.

    Ce faisant, ce n’est pas, ou pas seulement du passé que l’on parle. La colonisation, conquête violente suivie d’une domination non moins violente, par l’occident chrétien, du reste du monde, est une réalité qui n’appartient pas au passé, mais se poursuit aujourd’hui. On pense bien sûr à la Françafrique, à l’Irak ou à la Palestine[9]. Mais on n’aurait garde d’oublier, en France, ce prolongement des politiques coloniales que sont, d’un côté les « politiques de la ville », et de l’autre les thématiques de « l’intégration »[10]. Transformer en « œuvre » ou en « mission civilisatrice » l’entreprise coloniale, transformer son histoire en bilan des « aspects positifs » et des « aspects négatifs », c’est aussi fermer la voie à une approche des réalités du colonialisme postcolonial qui caractérisent aujourd’hui tant le monde que la société française.

    C’est ainsi, avec la loi du 23 février 2005, de politique, et de politique seulement qu’il s’agit. En un sens, il est naturel qu’il en aille ainsi : une loi est faite par des parlementaires, femmes et surtout hommes politiques, dont le souci, plus que le passé lointain du monde, est l’avenir immédiat de leur assiette électorale[11].

    La coïncidence des dates est tout un symbole : la loi a été adoptée alors que venait d’être lancé l’appel des Indigènes de la République. Elle a été confirmée alors que les banlieues de France vivaient une révolte qui constitue l’un des épisodes historiques majeurs de ces dernières années dans ce pays. Deux évènements qui secouent, chacun à sa façon, le paysage idéologique et politique de la France postcoloniale. Comment ne pas la voir comme l’élément d’une vaste contre offensive, par laquelle les dominants entendent consolider leur domination, et préserver les structures idéologiques et sociales postcoloniales de la société française ?

    Dans un séminaire de formation des maîtres tenus à l’École Normale Supérieure, Claude Liauzu, historien assurément anticolonialiste de la colonisation, renvoyait dos à dos, comme « également blâmables », la loi du 23 février (contre laquelle il venait, avec d’autres historiens, de lancer une pétition) et l’appel des Indigènes. Son mot d’ordre, en somme, était « touche pas à ma colonisation ». Domaine réservé. L’histoire ne serait dans cette perspective qu’un sujet d’étude, pas une réalité de la vie.

    En le disant ou sans le dire, c’est cette conception des rapports entre la mémoire, l’histoire et la politique que la jeunesse des quartiers populaires aura contribué à bouleverser. En le sachant ou sans le savoir, elle aura confirmé dans toutes ses dimensions l’analyse des Indigènes de la République.



    [1] Le Monde, samedi 21 janvier 2006. « Occulter cette contradiction, poursuit Gérard Courtois, reviendrait à vider de leur sens les principes fondateurs de liberté et d’égalité, sans même parler de fraternité ». Sur le mythe républicain ainsi mis à contribution, voir Laurent Lévy, Le spectre du communautarisme, ed. Amsterdam, 2005.

    [2] L’anthropologue Annamaria Rivera développe une critique de l’usage dominant du mot « civilisation » dans le dernier chapitre de son livre La guerra dei simboli (Dedalo, Bari, 2005).

    [3] Voir sur cette question, voir Annamaria Rivera, Le relativisme culturel, www.lmsi.net.

    [4] On se rappelle la célèbre formule de Jules Ferry, père fondateur de « l’école républicaine », selon lequel les « races supérieures » avaient « le devoir de civiliser les races inférieures ». Le même ironisait sur le fait que les « droits de l’homme » n’étaient pas faits « pour les Noirs d’Afrique équatoriale ».

    [5] Il est vrai qu’il s’agissait là moins d’identifier la nature des violences commises contre le peuple algérien que de reconnaître aux militaires français qui avaient participé à ces « évènements » un statut d’anciens combattants.

    [6] Arno Klarsfeld semble ignorer ce que, même dans l’optique bornée de la « haute culture » occidentale, on doit bien appeler les chefs d’œuvres de la culture « arabo-musulmane » ou la complexité administrative de l’empire ottoman.

    [7] Voir Une loi, www.indigenes37.org.

    [8] L’asymétrie de la formule se justifie, dans la mesure où s’il est aisé de comprendre que les méfaits de la colonisation n’auraient pu avoir lieu sans elle, il n’en va pas de même de ce que certains appellent ses « bienfaits ». D’aucun des évènements ou phénomènes que l’on qualifie ainsi, il n’est possible de dire qu’ils n’auraient pas pu avoir lieu hors du contexte criminel de la colonisation.

    [9] Quelque paradoxe qu’on puisse y voir, et qu’il faudrait sans doute approfondir et développer, c’est délibérément que l’on évoque ici le colonialisme israélien comme élément du colonialisme de « l’occident chrétien », même si, dans ce cas précis, l’emploi de ces mots pourrait prêter à controverse.

    [10] Sur ce dernier point, voir Le spectre du communautarisme, op. cit.

    [11] Il n’est pas anodin que les principaux artisans de cette loi aient été des parlementaires de circonscriptions où agissent d’importants « lobbies » de « rapatriés » d’Algérie.

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    Auteur : Laurent Lévy

    Auteur du livre " Le spectre du communautarisme" aux éditions Amsterdam

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