De l’utilité du « choc » des valeurs

L’actualité du procès engagé par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et la Grande Mos

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mercredi 14 février 2007

Billet d’humeur

L’actualité du procès engagé par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et la Grande Mosquée de Paris (GMP) contre l’Hebdomadaire satirique Charlie Hebdo pour avoir publié des caricatures de Mahomet en février 2006, semble, une fois encore, devoir renvoyer tout un chacun à des positions bipolaires : liberté d’expression de la démocratie contre dogmatisme des religions, exigences de la libre opinion contre respect des convictions religieuses, fondamentaux de la pensée moderne occidentale contre principes musulmans.

Dans ce nouvel affrontement des convictions, amplifié par le « haut-parleur » médiatique -car il est probable que la réalité des opinions « de la rue » ne se réduit pas à cette bi- polarité- chacun est sommé de choisir son camp, à grands renforts d’arguments. D’un côté, on brandit le droit à toute critique - y compris de la sphère religieuse- comme une démonstration nécessaire du credo hérité des Lumières ; de l’autre, on se dit agressés, injuriés, victimes de l’irrespect, de l’intolérance, voire du racisme des premiers. Occasion supplémentaire d’évaluer ce qui peut séparer ceux qui, se référant à des principes fortement ancrés, s’estiment respectivement dans leur bon droit absolu.

Qu’on soit ou non naturellement porté vers l’un ou l’autre « camp », on a le devoir de les entendre attentivement. L’Occident a bataillé ferme au cours de son Histoire pour conquérir un droit d’expression et de conscience que bien des pays –arabes ou non- peuvent lui envier. Il est légitime qu’il défende cet acquis bec et ongles et qu’il estime que les interdits religieux ne valent que pour les croyants. De leur côté, les Musulmans considèrent que l’Occident les a suffisamment agressés –certains diront humiliés- politiquement et humainement et tiennent à préserver l’inviolabilité de tout ce qui les concerne en propre et ressortit au périmètre de la sacralité de leur religion. Bien des facteurs, notamment historiques, expliquent également la violence et l’irrationalité apparente de leur réaction.

Par delà l’instrumentalisation politique dont elle a pu faire l’objet, cette opposition de principe, qui semble irréductible, constitue-t-elle un nouvel épisode du « Choc des cultures » régulièrement diagnostiqué par les médias et l’opinion ? C’est en tout cas ainsi que beaucoup ne manqueront pas de l’interpréter. Peut- être y a-t-il lieu en effet de s’inquiéter de ce raidissement des postures, de cette montée en charge indiscutable des occurrences conflictuelles…Mais peut- être, plus subtilement, est-ce là l’occasion –finalement positive- de mettre à jour certaines problématiques, d’en débattre publiquement et d’obliger les uns et les autres à poursuivre leur réflexion, par-delà les faits.

A l’issue de cette « affaire », les tenants de la liberté d’expression pourront ainsi s’interroger utilement non sur le bien-fondé de la publication des caricatures, non sur la sincérité de leurs intentions concernant la dénonciation des Islamistes, mais sur son opportunité, dans un contexte international tendu et de plus en plus propice aux confusions entre Islam et Islamisme. Il arrive que le message reçu diffère du message émis, surtout lorsque l’opinion publique est partout gagnée par la confusion des idées. La responsabilité des médias devrait s’en trouver une nouvelle fois questionnée.

Leurs opposants pourront quant à eux en tirer quelques réflexions édifiantes quant au bon usage du concept de pensée critique et au danger qu’il peut y avoir aujourd’hui, pour l’ensemble des Musulmans, à refuser toute condamnation ferme, massive et officielle –fut-elle satirique ou irrévérencieuse- des positions intégristes. Il y a des silences finalement bien plus choquants et plus redoutables que quelques caricatures du Prophète…Ou comment, par delà les violences physiques ou verbales qu’elle a suscitées, l’affaire des caricatures, si chacun prenait la peine de s’y pencher, pourrait bien receler des vertus insoupçonnables….

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Journaliste et poète, est l’auteur de « Si Mahmoud ou la renaissance d’Isabelle Eberhardt » ; Editions Emina Soleil (en France) et Alpha éditions (en Algérie). De la rupture ontologique avec l’Occident à l’immersion dans le monde arabo-musulman, en passant par les étapes d’évolution intérieur menant vers l’Islam, cet essai, qui comprend également un cahier de photos, explore de l’intérieur la métamorphose d’ Isabelle l’Occidentale en Si Mahmoud, l’arabo- musulman...

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