De l’instrumentalisation de l’Islam comme arme de combat politique

La géostratégie tectonique impulsée par les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 et la collusion

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lundi 15 octobre 2007

Au terme de dix ans d’exil, Benazir Bhutto, l’enfant chérie des Américains et artisan de l’arrivée au pouvoir des Taliban à Kaboul, rentre le 18 octobre au Pakistan en vue de participer à une bataille électorale destinée à renflouer un président, le general pervez Muscharraf, discrédité par la corruption et en butte à l’hostilité des islamistes.

La géostratégie tectonique impulsée par les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 et la collusion frontale qui s’est ensuivie en Afghanistan et en Irak contre les deux plus importants foyers de percussion de la stratégie régionale de l’axe saoudo américain dans la sphère arabo musulmane a constitué un acte fondateur d’une nouvelle forme de subversion transnationale anti-occidentale tout autant qu’un acte de rupture avec l’ordre arabe ancien,

Mais cette stratégie cathartique entre d’anciens partenaires essentiels de l’époque de la guerre froide soviéto-américaine, -les islamistes de la mouvance saoudienne anti-soviétique et leur parrain américain- a surtout révélé la corrosivité de l’instrumentalisation abusive de la religion comme arme du combat politique, en même temps qu’elle mettait à nu la cécité politique américaine, la vulnérabilité de l’espace national des Etats-Unis, l’impéritie des dirigeants arabes, la vacuité intellectuelle de leurs élites et l’inanité d’un ravalement de façade d’édifices lézardés du système politique arabe tel qu’il a fonctionné depuis l’indépendance des pays arabes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945).

L’incendie de la Mosquée d’Al-Aqsa, acte de naissance de l’islamisme politique.

L’incendie de la Mosquée d’« Al-Aqsa », survenue deux ans après la défaite arabe de juin 1967, dans un climat exacerbé par une ambiance de catastrophisme et d’humiliation, va servir de détonateur à la résurgence du sentiment religieux dans l’espace arabo-musulman avec pour inéluctable conséquence la marginalisation progressive du nationalisme arabe, le fer de lance de la revendication indépendantiste de la période post-coloniale qui a suivi la II me Guerre mondiale (1939-1945).

La mise à feu du Dôme de la Mosquée, le 21 Août 1969, a été d’emblée perçue comme le prélude à la judaïsation rampante du secteur arabe de la Ville Sainte de Jérusalem. Elle mettra en ébullition le monde arabe et musulman et favorisera leur jonction symbolique en donnant lieu à la tenue du premier sommet islamique contemporain, le 1er septembre 1969, à Rabat, sous l’égide des monarques arabes proaméricains, Fayçal d’Arabie et Hassan II du Maroc, épaulés en la circonstance par le Chah d’Iran Reza Pahlévi, et le Pakistan, le plus grand état islamique après l’Indonésie et une des grandes puissances militaires d’Asie.

A ce titre, l’incendie du troisième Haut Lieu Saint de l’Islam apparaît rétrospectivement comme l’acte de naissance de l’islamisme politique, une date fondatrice de l’histoire de la sphère arabo-musulmane, devenu au fil des jours un des défis majeurs de l’histoire contemporaine.

Au départ, cela devait être l’arme absolue, à double détente, à l’effet, d’une part, de marginaliser, puis de neutraliser le nationalisme arabe ainsi que son chef charismatique, Gamal Abdel Nasser, déstabilisé par la défaite de 1967, servir, d’autre part, de levier au combat anti-communiste, sous couvert de la lutte contre l’athéisme, au plus fort de la guerre froide soviéto-américaine.

Mais trente huit ans après sa mise en oeuvre à l’occasion de l’incendie d’Al-Aqsa, dont la commémoration est célébrée le 21 Août dans une indifférence quasi-générale qui frise l’oubli, l’islamisme politique, c’est à dire l’instrumentalisation de la religion musulmane en tant qu’arme de guerre contre les ennemis de l’Amérique et des pétromonarchies du Golfe, paraît, à en juger par son bilan, s’être retourné contre ses promoteurs, tel un magistral effet de boomerang.

Israël, puissance occupante, s’est empressé d’imputer la responsabilité de cet acte sacrilège à un illuminé, un australien de confession juive, Michael Rosen, diagnostiqué comme atteint de troubles mentaux.

Le même diagnostic sera porté, 24 ans plus tard, à l’encontre d’un autre illuminé, Baruch Goldstein, militant intégriste juif, auteur d’une fusillade contre la Mosquée d’Hébron, en 1994, faisant plusieurs dizaines de victimes. A croire que la démence est un argument commode pour s’exonérer de toute responsabilité et se dispenser de toute remise en cause de sa propre politique.

L’homme, Michael Rosen, son forfait accompli, est tombé depuis lors dans l’oubli, mais les conséquences de son acte se font sentir encore de nos jours, confirmant non seulement le rôle détonateur de Jérusalem, comme en témoigne la provocation d’Ariel Sharon sur l’esplanade de la Mosquée en septembre 2000 déclenchant la seconde Intifada palestinienne, mais également la prépondérance prise par l’équation islamique dans la radicalisation du conflit israélo-arabe.

Le Forum islamique de Rabat qui avait regroupé alors 35 pays devenus depuis 55, débouche sur une mutation sémantique qui masque un réel bouleversement géostratégique : Le mot d’ordre d’unité arabe, moteur de la revendication nationaliste pendant un quart de siècle, cède le pas à la solidarité islamique et, au niveau politique, Nasser, qui succombera un an plus tard de crise cardiaque, cède la prééminence au gardien des Lieux Saints de l’Islam, le Roi Faysal d’Arabie saoudite.

Sous couvert de solidarité islamique, un basculement s’opère. Le centre de gravité du Monde arabe se déplace vers le Golfe, des Républiques prosoviétiques vers les pétromonarchies proaméricaines, des zones de pénurie contestataires de la Méditerranée vers les zones de prospérité léthargique du Golfe désertique, accentuant les clivages et la rivalité entre les deux versants du monde arabe désormais dilué dans un ensemble plus vaste solidement encadré, face à Israël, par l’Islam asiatique, supérieur numériquement aux musulmans arabes et constitué des puissances militaires régionales musulmanes non arabes (Pakistan, Turquie, Iran).

La nomination d’un asiatique, le Tunku Abdul Rahman, ancien premier ministre de Malaisie, au poste de premier secrétaire général de la Conférence Islamique entérine cette évolution.

Alors qu’en Amérique Latine, les Etats-Unis combattaient avec fermeté le clergé se réclamant de la « théologie de libération », qu’ils accusaient d’infecter le Christianisme du marxisme, ils vont, sur le théâtre d’opération du Moyen-Orient, tourné résolument le dos à la stratégie adoptée sur le continent sud américain.

Sans craindre la contradiction, ils vont parrainer la montée en puissance de la Monarchie wahhabite, représentant la tendance la plus rigoriste de l’Islam sunnite, « l’interprétation la plus pauvre qu’ait jamais connue l’histoire théologique et doctrinale de l’Islam », selon l’expression de l’universitaire franco-tunisien Abdel Wahhab Meddeb, professeur de littérature comparée Islam Europe à l’Université Paris X-Nanterre .

Alors que 277 membres religieux ou laïcs se réclamant de la « théologie de Libération » tombaient sous les balles des militaires latino-américains encadrés par les instructeurs nord-américains, -faisant du martyrologue chrétien en Amérique latine l’un des plus élevés de l’époque contemporaine -, Washington propulsait sur la scène diplomatique internationale un des régimes les plus totalitaires du Monde sous couvert du combat contre le totalitarisme.

Sous couvert d’oecuménisme et de solidarité religieuse, le Forum islamique constituait en fait une structure politique d’obédience strictement américaine. Ainsi l’Inde, le plus grand pays musulman avec trois cent millions de fidèles soit autant que la totalité des pays arabes réunis, sera interdit d’accès pour cause de neutralisme, de même que pour cause de communisme, l’Union soviétique, dont la population des Républiques musulmanes d’Asie centrale dépassait largement celle de bon nombre de pays arabes, ainsi que la Chine qui n’était même pas reconnue à l’époque par les Etats-Unis.

En revanche, tous les anciens membres du CENTO (le pacte central) regroupant les grands pays musulmans non arabes (Pakistan, Iran, Turquie) étaient fortement présents, notamment la Turquie, officiellement laïque, mais qui servait de bouclier au flanc oriental de l’OTAN et qui poussera la complaisance jusqu’à dénier de surcroît à l’Algérie la qualité de « Guerre d’indépendance » qu’elle livrait contre la France et votera en ce sens à l’ONU.

Conclu en 1955 à Bagdad, à l’époque fief britannique, le Pacte de Bagdad ou le Pacte du CENTO assurait la jonction militaire entre l’OTAN (le front atlantique) à l’OTASE (le front pacifique. Il a été neutralisé lors de la destitution de la Monarchie irakienne en 1958. Le Forum islamique le réactivait indirectement avec l’entrée en force de tous ses anciens membres et la marginalisation progressive des tenants du Nationalisme arabe.

L’Iran impériale, gendarme du Golfe et principal ravitailleur énergétique d’Israël, le Pakistan, dont les pilotes assuraient la protection de l’espace aérien saoudien ainsi que l’Indonésie, dont le président Ahmad Suharto venait de noyer près d’un million de communistes dans un bain de sang d’une terrible répression, assistaient la Turquie dans sa fonction de gardien des intérêts occidentaux au sein du forum islamique.

Au sein de cette architecture, l’ordre américain et pétrolier, pensait-on alors, pouvait devoir régner sans partage, sans souci majeur, permettant à l’Amérique de concilier des intérêts contradictoires, qui déboucheront un quart de siècle plus tard sur un choc frontal : son ravitaillement énergétique à bas prix des pétromonarchies tout en conservant sa fonction de principal protecteur d’Israël, le principal ennemi des Arabes.

Trois évènements -l’éviction du Chah d’Iran et l’assaut la même année contre le sanctuaire de La Mecque par des opposants saoudiens en 1979 ainsi que le spectaculaire assassinat télévisé du président égyptien Anouar El-Sadate, le 6 octobre 1981, vont retentir comme des coups de semonce, galvanisant et amplifiant le combat islamiste, sans pour autant dissiper l’euphorie saoudo américaine.

Dans la foulée du sommet islamique et du premier choc pétrolier consécutif à la guerre d’octobre 1973, une période prodigieuse d’expansion politico-religieuse verra fleurir partout en Europe occidentale et les autres continents, souvent avec le consentement des pays d’accueil, des mosquées de rite wahhabite, culminant avec la troisième guerre israélo-arabe « la guerre du Ramadan » et la guerre d’Afghanistan (1980-1990).

Il était de bon ton à l’époque pour chaque pays européen d’avoir son « islamiste ». Soixante dirigeants islamistes résidaient alors en Europe occidentale dont quatorze disposant du statut de « réfugié politique » notamment Talaat Fouad Kassem (Danemark), ancien conjuré du complot anti-Sadate pour lequel il a été condamné à sept ans de prison, promu par la suite porte-parole du mouvement islamiste en Europe.

L’homme a dû mettre en veilleuse les activités de son bureau de Copenhague à la suite de l’attentat anti-Moubarak en 1995, de même que Aymane Al-Zawahri, bras droit d’Oussama Ben Laden, qui résidait à l’époque en Suisse en sa qualité de « commandeur des croyants des groupements islamistes en Europe », ainsi que ses deux plus proches collaborateurs Hani Al-Sibaï (Norvège), Adel Abdel Majid (Grande-Bretagne).

A cette époque, Londres était la capitale mondiale de l’Islam contestataire, puisqu’elle comptait parmi ses hôtes les principaux opposants islamistes tels le Tunisien Rachid Ghannouchi, le Soudanais Moubarak Fadel Al-Mahdi, le Pakistanais Attaf Hussein, Chef du parti d’opposition Muhajir Qawmi Movement (MQM) ainsi que l’Algérien Kamar Eddine Katbane, vice-président du comité du FIS (Front Islamique du Salut).

Depuis sa participation à l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, le Royaume Uni, notamment Londres a été touché, à son tour, par un attentat faisant 50 morts le 7 juillet 2005, le jour de la tenue du Sommet du G8 sur son territoire, au lendemain de la décision du Comité Olympique Internationale de lui attribuer l’organisation des Jeux Olympiques de 2012.

Un prosélytisme tous azimut se met en route. C’est l’époque où la Ligue du Monde Islamique prend son envol et où l’Arabie saoudite, pour briser la prééminence égyptienne dans les affaires arabes, propulse « le Conseil de coopération du Golfe », sorte de « syndicat de défense des intérêts des émirs pétroliers du golfe proaméricain », selon l’expression en vigueur à l’époque au sein de l’opposition anti-monarchique.

Seront exclus de cette instance tant l’Irak que l’Iran pourtant d’importants pays pétroliers de surcroît riverains de la voie d’eau. Si le « Conseil de Coopération du Golfe » devient l’instrument de la diplomatie régionale de l’Arabie, la Ligue du Monde islamique sera l’instrument d’encadrement par excellence des communautés musulmanes de la diaspora.

Siégeant à La Mecque, dirigée statutairement par un saoudien, ayant la haute main sur la formation des Imams et des prédicateurs, l’attribution des bourses d’études, le développement des instruments de communication à vocation pédagogique (diffusion du Coran et de documents audio-visuels), elle supervisera aussi la mission du « Conseil Supérieur des Mosquées » qui lui est affilié et dont la tâche exclusive est la promotion des lieux de culte dans le monde.

En Europe, la Ligue disposera de représentations dans la plupart des métropoles (Londres, Bruxelles, Rome, Genève, Vienne, Copenhague, Lisbonne et Madrid). La pénétration des populations musulmanes se fera de manière stratégique par la multiplication des centres culturels et religieux et d’institutions spécialisées.

L‘Arabie Saoudite répartira ses principales institutions entre les grandes capitales européennes dans le souci d’impliquer le plus grand nombre des pays de l’Union à sa politique de sensibilisation islamique et de prévenir toute vacuité institutionnelle qui profiterait à ses rivaux.

Si le Conseil Continental des Mosquées d’Europe choisira Bruxelles pour siège, l’Académie Européenne de Jurisprudence Islamique sera basée à Londres. Ces deux instances seront doublées d’une organisation internationale “World Assembly of Muslim Youth” dont la vocation sera de faire contrepoint à l’organisation correspondante des “Frères Musulmans”, The “International Islamic Fédération of students Organization”.

L’existence de la Ligue du Monde Islamique traduisait alors le souci constant des dirigeants wahhabites de s’assurer la supervision de la gestion de la sphère spirituelle au sein du Monde Musulman. Véritable structure de diplomatie parallèle, la Ligue Islamique sera le précurseur et la matrice de l’Organisation de la Conférence Islamique, vaste rassemblement d’une cinquantaine de pays représentant près d’un milliard de personnes, devenu l’un des plus importants forums du Monde non occidental. Il n’était pas question à l’époque de « péril islamiste » ou de « chocs de civilisations », mais d’alliance contre l’athéisme anti-totalitaire sur fonds de recyclage de pétrodollars.

Pour répondre à la demande, au plus fort du Djihad Afghan, l’Arabie allouera une subvention annuelle de près de 750.000 (sept cent cinquante mille) dollars à l’Université islamique d’Islamabad dirigée à l’époque par un Recteur à sa dévotion lui permettant ainsi de superviser la production de la jurisprudence islamique de cette institution qui constituait avec le Centre Islamique de Lahore (Pakistan) l’une des plus fécondes sources de jurisprudence du monde musulman, loin devant l’Université égyptienne d’« Al Azhar ».

Le Royaume se dotera même en 1984 d’une imprimerie spéciale « le complexe du Roi Fahd pour l’impression du Livre sacré », éditant annuellement huit millions d’exemplaires dans les principales langues de la sphère musulmane (français, anglais, arabe, espagnol, haoussa, urdu, turc), se hissant au rang de principal pourvoyeur du Livre Saint dans le monde. Au total durant la décennie 1980, l’Arabie éditera cinquante trois (53) millions d’exemplaires du Coran offrant gracieusement trente six (36) millions d’exemplaires aux fidèles de 78 pays à l’occasion du Ramadan. Vingt six millions d’exemplaires ont été offerts aux fidèles des pays d’Asie, cinq millions pour l’Afrique, un million pour l’Europe, autant pour l’Australie et pour l’Amérique et le reliquat aux pèlerins à l’occasion du pèlerinage de La Mecque.

L’Arabie Saoudite qui a consacré durant la décennie 1980 près d’un milliard de dollars (10 milliards de FF au taux de l’époque) à l’entretien des lieux de culte, compte trente mille (30.000) mosquées, 90 Universités et Facultés théologiques, record mondial absolu par rapport à la densité de la population.

Durant cette même décennie, le Roi Fahd va également procéder à l’expansion des sites situés dans l’enceinte du périmètre sacré des lieux Saints de l’Islam, décuplant leur superficie et leur capacité d’accueil, respectivement de 730.000 fidèles pour La Mecque et 650.000 pour Médine, alors que simultanément l’effort se portait sur l’enseignement religieux à l’aide des deux grandes universités islamiques du Royaume : l’Université de l’Iman Mohamad Ben Saoud de Riyad qui a procédé à la formation de 23.000 étudiants d’une quarantaine de nationalités et l’Université Oum Al Qorah à La Mecque, (16.000 étudiants de 47 nationalités), se muant en autant de zélés propagateurs d’une conception saoudienne de l’Islam au sein de la communauté des pays musulmans.

Certes, l’usage par l’Arabie saoudite, le plus gros détenteur des réserves énergétiques du monde, de l’arme du pétrole, en appui aux Egyptiens et aux Syriens, dans leur combat pour la reconquête de leurs territoires occupés par Israël en 1967 a placé Fayçal au Zénith de la popularité et propulsé la monarchie wahhabite à la faveur de la manne pétrolière au rôle de référence spirituelle et économique du monde arabo-musulman.

Certes aussi, en Afghanistan, l’alliance saoudo américaine dans la guerre contre l’URSS, par combattants islamistes interposés (1980-1989), a précipité la chute de l’Empire soviétique et l’implosion du bloc communiste, entraînant un bouleversement en profondeur de la donne planétaire en faveur des deux grands dogmes de la diplomatie américaine, l’unilatéralisme et le libre accès aux ressources énergétiques.

Mais, à l’exception de ces deux faits d’armes, le bilan trente huit ans après le lancement de l’Islamisme politique apparaît toutefois globalement calamiteux pour ses promoteurs, comme si la dynamique initiée par les Saoudiens et les Américains avait échappé à ses tuteurs, les commandités se retournant contre leurs commanditaires dans un classique exercice d’apprenti sorcier.

Certes, l’Arabie saoudite et ses alliés monarchiques tireront profit, à tout le moins indirectement, de la neutralisation du Liban et de l’Algérie, les deux plates-formes territoriales des mouvements de libération du tiers monde dans les années 1960-70, qui imploseront dans la guerre civile dans le dernier quart du XX me siècle, le premier au Machreq (1975-1990), le second au Maghreb (1990).

Mais le triomphe de Faysal et de ses alliés aura été de courte durée. Le Monarque wahabite ne survivra pas longtemps à son rival égyptien. Cinq ans après Nasser, le Roi Faysal tombait sous le feu d’un de ses neveux, en mars 1975 dans un acte de vengeance relevant de la grande tradition de la vendetta des systèmes claniques.

Son collègue iranien, le Chah d’Iran, perdra, lui, son trône, quatre ans plus tard, en 1979, remplacé par des islamistes d’un genre nouveau, instaurant, sous la conduite de leur chef spirituel, l’Ayatollah Ruhollah Khomeiny, une « République islamique », premier état ouvertement théocratique du monde, de surcroît, résolument anti-américain.

Leur compère égyptien, Anouar El-Sadate, qui représentait l’Egypte en tant que vice-président de Nasser au premier sommet islamique de Rabat, tombera, lui, deux ans plus tard sous les balles des islamistes égyptiens au cours d’un attentat hautement médiatisé, le jour anniversaire de la destruction de la ligne de défense israélienne sur le Canal de Suez, « la ligne Bar Lev ».

Quant au Maroc, durablement affligé par les conséquences désastreuses du règne calamiteux de Hassan II, il est désormais le principal foyer d’exportation des volontaires islamistes à destination de l’Europe occidentale, le plus gros pourvoyeur de drogue aussi vers cette destination, de l’ordre de douze milliards de dollars par an .

L’Afghanistan, libéré, coup sur coup, du joug communiste et de l’obscurantisme des wahhabites afghans, les Talibans, sert désormais de poste de commandement virtuel à la plus grande organisation clandestine islamiste trans-nationale aux ramifications planétaires, « Al-Qaîda », dirigée symboliquement par un ancien protégé des Saoudiens et des Américains, leur intermédiaire auprès des Taliban, Oussama Ben Laden, coexistant avec un pouvoir proaméricain exercé par Hamid Karzai sur une portion congrue du territoire.

L’Irak, fer de lance de la guerre contre l’Iran et sa « Révolution islamique », s’est transformé en principal champ de confrontation entre Islamistes et Américains, le principal champ de bataille contre l’hégémonie militaire américaine.

Saddam Hussein, son président d’alors, l’allié souterrain des Américains et des Saoudiens dans la guerre contre l’expansionnisme iranien, destitué par ses anciens mentors, a été pendu au terme d’une cérémonie odieusement macabre, terme ultime d’une mascarade de procès qui aura durablement terni la justice américaine et la Justice internationale.

Le Liban, destiné à devenir le cimetière du mouvement national palestinien à l’occasion de l’invasion israélienne de Beyrouth, en juin 1982, a brisé le mythe de l’invincibilité de l’armée israélienne, donnant naissance à la plus importante organisation religieuse politico-militaire libanaise, le Hezbollah, fer de lance du combat anti-israélien.

Forcé à se retirer du Liban sous les coups de butoir de ce mouvement chiite libanais, Israël, subit, de plein fouet, avec 960 victimes en quatre ans d’Intifada (2000-2004), les retombées de la flambée islamiste dont il avait favorisé la montée en puissance en vue de faire pièce à Yasser Arafat, le chef historique du mouvement national palestinien.

Un revers réitéré, en 2006, avec la guerre menée contre le Liban avec, pour la première fois dans l’histoire du conflit israélo-arabe, le bombardement balistique des agglomérations israéliennes du nord d’Israël, notamment de Haïfa. L’Arabie saoudite, enfin, profondément déstabilisée par des attentats meurtriers périodiques, révélant de nombreuses complicités au sein même des cercles du pouvoir monarchique, se pose désormais à son égard la question de la pérennité de la dynastie wahhabite.

L’Amérique, doublement victorieuse tant en Afghanistan (2001) qu’en Irak (2003), mais discréditée moralement par ses abus et ses mensonges sur les buts de guerre d’Irak, fait l’objet d’une détestation quasi-générale dans le monde arabo-musulman, en butte à une guérilla permanente et sanglante, qui suscite, même au sein des alliés occidentaux, une suspicion quant à l’efficacité de la politique de la première puissance planétaire.

Sur les débris du colonialisme français et anglais, l’Amérique, soutenant les indépendances du Maroc et de l’Algérie dans la foulée de l’ équipée de Suez, en 1956, a été accueillie en héros par les peuples arabes, mais, au mépris des leçons de l’histoire, elle a fondé son hégémonie sur une connivence avec les forces arabes les plus conservatrices et des alliances contre-nature avec les principaux ennemis du monde arabe, dilapidant son capital de sympathie par une politique erratique illustrée par le combat implacable qu’elle a menée contre le nationalisme arabe renaissant, faisant ainsi le lit de l’intégrisme islamique.

Une diplomatie de la canonnière et la négation des profondes aspirations des peuples autochtones, dans la plus pure tradition coloniale européenne, ont fini par générer une réplique matérialisée par l’usage de l’arme de la terreur dans un combat asymétrique développant à son paroxysme une culture de la mort avec pour objectif, tant à New York, qu’à Washington, qu’en Israël Palestine, qu’à Ryad, à Kaboul, Ankara, Casablanca, Madrid, Londres, Falloujah, Nadjaf, ou ailleurs, une déstructuration de l’adversaire à défaut de sa destruction.

La géostratégie tectonique impulsée par les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 et la collusion frontale qui s’est ensuivie en Afghanistan et en Irak contre les deux plus importants foyers de percussion de la stratégie régionale de l’axe saoudo américain dans la sphère arabo musulmane a constitué un acte fondateur d’une nouvelle forme de subversion transnationale anti-occidentale tout autant qu’un acte de rupture avec l’ordre arabe ancien,

Le « Mardi Noir » américain- l’implosion de bombes humaines volantes contre les symboles économiques et militaires de la puissance américaine, le Pentagone à Washington et les tours jumelles du World Trade Center de New York- a modifié radicalement les formes du combat politico-militaire.

Cette première irruption brutale en temps de paix sur le territoire d’un état occidental de crimes de masses indifférents à la qualité sociopolitique des victimes (5) constitue la première illustration à l’échelle planétaire des guerres asymétriques de l’ère post-communiste.

Mais cette stratégie cathartique entre d’anciens partenaires essentiels de l’époque de la guerre froide soviéto-américaine, -les islamistes de la mouvance saoudienne anti-soviétique et leur parrain américain- a surtout révélé la corrosivité de l’instrumentalisation abusive de la religion comme arme du combat politique, en même temps qu’elle mettait à nu la cécité politique américaine, la vulnérabilité de l’espace national des Etats-Unis, l’impéritie des dirigeants arabes, la vacuité intellectuelle de leurs élites et l’inanité d’un ravalement de façade d’édifices lézardés du système politique arabe tel qu’il a fonctionné depuis l’indépendance des pays arabes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945).

L’Amérique, embourbée en Afghanistan et en Irak, devrait songer à se reformer elle même, réformer sa conception du monde et son approche des relations internationales, parallèlement aux réformes qu’elle recommande au monde arabe. Au vu du bilan de la stratégie saoudo américaine, la réforme ne saurait être à sens unique. Tel pourrait être le principal enseignement d’une diplomatie à la cohérence problématique menée tout au long de ses trente huit dernières années, si préjudiciable à l’Amérique elle même autant qu’aux autres peuples jadis se considérant comme ses amis.

Notes :

1- « La période la plus noire de l’histoire des Arabes » par Abdel Wahhab Meddeb, in N°272 « l’Histoire » : « Les Arabes de La Mecque aux Banlieues de l’Islam ».

2- Le martyrologue chrétien en Amérique latine, de 1966 à 1992, s’élève à quatre évêques, 85 prêtres, 19 religieuses catholiques, 10 religieux non prêtres, 9 pasteurs et 150 laïcs membres du mouvement catholique et coopérants étrangers, tués pour motif politique, alors que plusieurs théologiens seront réduits au silence, notamment Hans Kung (Suisse) et le prêtre brésilien franciscain Leonardo Boff), in « Guerre froide et Eglise catholique en Amérique Latine » Editions du Cerf 1999-Charles Antoine.

3- Un membre de la confrérie saoudienne d’« Al-Ikhwane » Jouneib Al-Oteiba, soutiendra un siège de 18 jours dans les sous-sol et les étages supérieurs du sanctuaire de La Mecque avant d’être délogé par le GIGN (groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) les troupes d’élite de la gendarmerie française, une intervention qui marquera la première présence chrétienne dans ce haut lieu saint de l’Islam et considéré à ce titre par le tenants d’un islam rigoriste comme une profanation.

4- Déclaration de M. Mohamad Ben Abdel Rahman Ben Salman, vice-ministre saoudien des biens religieux lors de la première guerre contre l’Irak à la revue saoudienne « AL-Majallah » N° 593, en date du 19-25 juin 1991.

5- Le Roi Fayçal a été assassiné par Fahd Ben Massaede, frère d‘un prince tué par la police saoudienne dix ans plus tôt, en 1965, lors d’une manifestation contre la mise en route du système audiovisuel dans le royaume.

6- Rapport du Drug Enforcement Administration (DEA) daté de 2002 cité dans « Comment la France a perdu l’Afrique » Antoine Glaser et Stephen Smith (Ed. Calmann-Lévy) Mai 2005-Paris.

7- Laurent Bonelli, chercheur en science politique à l’Université Paris X (Nanterre), in le Monde diplomatique N° Avril 2005 « Quand les services de renseignement construisent un nouvel ennemi ».

http://renenaba.blog.fr

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Auteur : René Naba

 Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information, est l’auteur notamment des ouvrages suivants: "Média et Démocraitie, La captation de l'imaginaire un enjeu du XXI me siècle", Golias Novembre 2012 -"Erhal (dégage), La  France face aux rebelles arabes" Golias Novembre 2011- "Les révolutions arabes ou la malédiction de Camp David" Editions Bachari Mai 2011- "Hariri de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres" - Harmattan Janvier 2011 -«Liban: Chroniques d’un pays en sursis » (Éditions du Cygne) - «Aux origines de la tragédie arabe”, Editions Bachari 2006 - ”Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002. «Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen» (Harmattan 1998)- “De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde”, Editions l’Harmattan Mai 2009 - L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres; L'Islam otage du wahhabisme" Golias Automne 2013: www.renenaba.com

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