De Guantanamo à Digne : les « jihadistes-takfiris » à nos portes

Salah Karker, le « prisonnier des deux rives », celle de la Tunisie « laïque et moderne » et celle de

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lundi 21 février 2005

Salah Karker, le « prisonnier des deux rives1 », celle de la Tunisie « laïque et moderne » et celle de la « patrie des droits de l’homme », a été frappé d’une grave attaque cérébrale dont il est difficile de croire qu’elle est sans rapport avec le triste sort que nous lui avons infligé. Pour avoir lutté contre le régime du président Bourguiba dans les rangs d’un « Mouvement de la Tendance Islamique » dont il fut l’un des fondateurs, il est tombé en 1993, poussé par Charles Pasqua, dans la trappe de notre coopération sécuritaire avec le président Ben Ali. Les vrais motifs de la lettre de cachet ne sont pas longtemps demeurés secrets : la mesure avait été réclamée par le président tunisien « à vie », ou presque, comme une faveur personnelle, à son homologue français. Et l’Etat français n’a jamais eu grand-chose, sur ce terrain, à refuser à l’exemplaire « modernisateur » de la Tunisie. Les défenseurs de tous bords de l’exilé tunisien se sont vite accordés sur une argumentation très simple : si Karker a commis un crime, qu’on nous dise lequel, qu’il soit jugé et en paye le prix. A défaut, qu’il soit relâché. Peine perdue. Peine éternelle. Envers et contre tous recours administratifs, Salah Karker, de procès inaboutis en promesses policières mensongères, de pétitions impuissantes en vrai silence politique, à Brest d’abord, à Digne ensuite, est maintenu en résidence surveillée, loin des siens, depuis plus de ...onze années.

On reproche à très juste titre à la frange extrémiste des courants islamistes de recourir au redoutable raccourci anti-humaniste du raisonnement « takfiri ». Le takfir, équivalent approximatif de l’excommunication en droit canon, consiste à dénier à son adversaire sa qualité de membre d’une collectivité légitime et à se croire autorisé de ce fait à le priver de tous les droits, protections et garanties inhérentes à cette appartenance. Ce vilain procédé, dont, grâce à nos « Lumières », nous nous étions, en principe, débarrassés, aboutit en fait à nier l’existence d’une appartenance humaniste universelle.

La déshumanisation « takfiriste » n’est semble t-il malheureusement plus l’apanage de la frange extrémiste des courants islamistes. Le président Bush, adepte du « hard power » presque autant que les « jihadistes » de nos cauchemars, est sans doute en train d’en écrire une nouvelle page, particulièrement sombre : celle d’une sorte de « guantanamisation » de l’autre qui ressemble à s’y méprendre au pire de ce qu’il reproche à ses adversaires. Le sort réservé le plus officiellement du monde aux prisonniers de sa « war against terror », exclus, par la seule magie du verbe du plus fort, de la sphère d’application des conventions de Genève, humiliés ou torturés sur les consignes très officielles du Pentagone, livrés à des tortionnaires privés ou transférés sans trace dans des pays de non-droit, a fait faire aux lois humaines de la guerre un très sinistre bond en arrière. Certains militaires américains ne s’y sont pas trompés, qui ont pris peur en réalisant que c’est à leurs filles ou à leurs fils, ou à eux-mêmes, que ces nouvelles normes du traitement de l’autre, fortes de ce formidable précédent, seront un jour appliquées. La « patrie des droits de l’homme » est-elle demeurée à l’abri de cette vilaine dérive ? Rien n’est moins sûr. Digne n’est certes pas Guantanamo. C’est vrai. Mais, chez nous, la même dérive perverse de ce début de siècle semble bien être à l’oeuvre. De « prise de position courageuse » en autre « pensée enfin affranchie de l’islamiquement correct », elle ronge irrésistiblement le socle humaniste d’une génération qui semble incapable de côtoyer des adeptes d’un autre lexique que le sien. Qualifiez votre opposant d’ « islamiste » et, dans la France des « droits de l’homme non barbu », voleront en éclat cent années de garanties légales et deux siècles de philosophie politique.

Partis de Guantanamo, les « jihadistes-takfiris » sont à nos portes. L’une de leurs premières victimes lutte pour la vie à Digne-les-bains, dans les Alpes françaises de Haute Provence.

Notes :

1. « Le prisonnier des deux rives » Rebonds, Libération 2001

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Auteur : François Burgat

Politologue.

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