Crise civilisationnelle en terre d’Islam (partie 2 et fin)

Bien qu’il ait joué un rôle crucial, décisif dans l’histoire contemporaine des peuples arabo-musulmans,

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jeudi 4 novembre 2004

L’enjeu nationaliste

Bien qu’il ait joué un rôle crucial, décisif dans l’histoire contemporaine des peuples arabo- musulmans, en mettant un terme à la décadence civilisationnelle, en chassant les puissances coloniales et en proposant des modèles d’accès à la modernité, le nationalisme arabe en général et algérien en particulier n’en a pas moins véhiculé quelques sérieuses ambiguïtés.

Historiquement, et ce jusqu’au 19°siècle,le concept de Nation arabe était étranger au monde arabo-musulman. Les Arabes de la péninsule arabique ont certes eu le mérite d’avoir porté le message islamique aux quatre coins de la planète, mais ils n’ont jamais aspiré à se distinguer en tant qu’entité spécifique au sein de la Oumma, même si des frictions entre Arabes et non Arabes ont existé à l’état latent, au moins jusqu’aux Abassides.

Du reste en qualité de musulmans, un Hadith du Prophète (b.d.s.l) les en aurait dissuadés. On rapporte en effet, qu’assistant à une altercation entre un « mouhadjer » (12) et un « ansari » (13) et entendant chacun des protagonistes appeler à la rescousse les gens de son clan, le Prophète (b.d.s.l) a été très peiné de voir les premiers musulmans recourir aux pratiques de la « djahilia » alors que son Message appelait à l’unité des croyants. Par suites les jurisconsultes ont inféré de ce Hadith, que « tous ceux qui se prévalent de leur ethnie, de leur cité, de leur généalogie, de leur confrérie, de leur « madhab »... en dehors de l’esprit unificateur de l’Islam, se targuent en réalité de valeurs de la « djahilia ».

Alors que dans l’histoire européenne le concept a été une étape dans le progrès quand il a défini une Nation comme cadre géographique, politique, socio-économique et culturel d’un Etat, pour former les Etat-Nations modernes, les agresseurs de la « Oumma » s’en sont servis pour la dépecer et la désarticuler, en dressant les Arabes contre les Turcs détenteurs du « Califat », en isolant l’Afrique du Nord du Moyen-Orient, en exacerbant les particularismes ethniques et religieux, et pour couronner l’œuvre, en greffant une entité mythologique au cœur du dispositif.

Cependant, après que le mouvement de la « Nahdha » a échoué, les élites qui ont vécu cette véritable tentative d’anéantissement de la « Oumma », ont su exploiter ce concept d’Etat-Nation ainsi que les valeurs de liberté, de droits individuels et collectifs qu’il véhiculait en arrière plan, pour les retourner contre leurs promoteurs. Ils s’en servirent pour organiser et mener à bien la lutte contre l’occupation étrangère et les restrictions de souveraineté édictées par les divers statuts octroyés.

Les besoins de cette lutte ont conduit la plupart des dirigeants à s’allier au camp socialiste qui montait alors en puissance, obtenait des succès remarquables dans tous les domaines et se faisait le chantre des libertés et du progrès.

Ainsi des pays comme la Syrie, l’Egypte, l’Iraq, l’Algérie... leur véritable souveraineté retrouvée, ont été conduits tout naturellement à adopter le modèle de développement du bloc idéologique qui avait soutenu leur combat. Ce modèle imposé aux peuples -tacitement consentants- au nom de la légitimité révolutionnaire, engageait ces pays sur une voie dont personne à l’époque ne pouvait raisonnablement prévoir d’aussi dramatiques conséquences.

Evacuant sans état d’âme la nécessité de renouer avec la période précoloniale dans laquelle se trouvait mentalement et affectivement la majeure partie de leurs peuples, les dirigeants nationalistes entreprirent de faire le forcing pour tenter de propulser leurs sociétés dans l’ère industrielle et dans la modernité. C’est ainsi par exemple que dans un Maghreb acculturé, on observe que vingt ans après les déclarations d’indépendance, il y avait dix fois plus de francophones pénétrés de culture étrangère que sous le régime colonial, que Habib Bourguiba a osé fermer les portes de la célèbre université Zitouna, et encourager son peuple à transgresser l’obligation canonique du jeûne de Ramadhan.

L’élite au pouvoir transposa posément les schémas européens, sans trop prendre garde aux ruptures et aux saccages qu’elle provoquait dans le tissu culturel ainsi que dans les sensibilités religieuses de leurs peuples qui sont restés très attachés à leur passé.

Beaucoup de cadres, formés à l’école française laïque ou dans les universités européennes et autres instituts de partis progressistes pensaient que l’Islam à l’instar d’autres religions avait fait son temps et que ses enseignements ne pouvaient intervenir dans la gestion moderne des sociétés.

Ce hiatus entre les dirigeants et leurs administrés allait se nourrir des conséquences de la mauvaise gestion et constituer le terreau d’une sourde contestation qui éclatera au grand jour au moment propice.

Dans notre pays ce moment se présenta à la suite de l’effondrement du système socialiste et de l’instauration des premières dispositions démocratiques.

L’Algérie révolutionnaire se trouva confrontée à une grave crise économique, avec un secteur public prépondérant mais budgétivore et tournant à vide, des institutions bloquées, une législation caduque, une élite neutralisée, une population désemparée.

La légitimité historique du mouvement national et le projet de société qui avait été mis en œuvre enregistraient un grave échec.

Le système se trouve contesté par le courant islamiste qui se prévaut de la légitimité coranique et du soutien de la majorité populaire pour instaurer l’Etat islamique ; par ailleurs il subit la pression d’une nébuleuse qui se veut élitiste et moderniste, se réclamant d’une hypothétique légitimité démocratique pour « refonder la Nation ». Coincé entre deux projets antithétiques et confronté à une situation qui tend à privilégier les problèmes de sécurité publique mobilisant pour cela beaucoup de moyens et biaisant toute les analyses, il se trouve incapable d’imaginer une sortie de crise en dehors de la préservation de ses intérêts de système, s’épuisant et épuisant le pays dans une politique à courte vue basée sur des replâtrages et des demi-mesures qui n’ont aucune prise sur la réalité.

L’enjeu moderniste.

Comme ce fut le cas pour le mouvement nationaliste, les modernistes démocrates des sociétés musulmanes se sont contentés de transposer des modèles étrangers, privilégiant pour le cas algérien le modèle laïc français.

En l’occurrence cela revenait à faire fi de 130 années de lutte contre des occupants venus nous « civiliser » au nom de la modernité et de la chrétienté ; à passer par pertes et profits huit années d’une sanglante guerre de libération avec l’air de nous excuser d’avoir fait massacrer un million et demi des nôtres par étourderie ou bien encore à admettre implicitement que l’épopée du premier novembre 1954 pour le recouvrement de notre souveraineté, mais aussi de nos valeurs civilisationnelles n’était qu’un mirage.

Au fait, cette modernité occidentale, de quoi s’agit-il ?

Elle est le résultat de l’accumulation de plusieurs faits historiques qui se sont déroulés sur environ cinq siècles.

L’événement historique majeur pour l’Europe qui vivait dans un état de régression et de barbarie obscurantiste depuis l’effondrement au Vème siècle de l’ordre romain, est sa rencontre avec l’Islam. Dès le VIIIème siècle, dans l’Espagne musulmane et en France méridionale, puis un peu plus tard en Sicile et dans l’Italie du Sud se sont diffusées progressivement les connaissances scientifiques et les méthodes de leurs acquisitions, portées par ce que l’on a appelé « la philosophie arabe » et cela en dépit des obstructions faites par l’Eglise de Rome. Ces connaissances s’imposaient comme une rupture épistémologique caractérisée par l’approche rationnelle de toute activité humaine, y compris dans le domaine religieux.

A partir du XIIIème - XIVème siècle, passant outre aux interdictions, procès et excommunications du Pape, des disciples d’Avéroës, dIbn Sina, d’El Farabi, débordant de toutes parts les imprécations des théologiens chrétiens, entreprennent de libérer le savoir scientifique du carcan scolastique du clergé.

Le « maître ès arts » Siger de Brabant inventant une nouvelle forme d’existence -la vie philosophique- ,le penseur poète Dante Alighieri donnant une expression politique à l’avérroïsme, le dominicain allemand Maître Eckhart franchissant le « seuil de l’hérésie » en même temps que celui de l’inculture, ont fait surgir entre le XIIIème et le XIVème siècle « l’intellectuel moderne », événement considéré comme l’influence la plus profonde que les penseurs de l’Islam ont exercée sur le moyen âge (14).

Au XVIème siècle, le protestantisme, courant réformateur chrétien, vient remettre en cause l’autorité absolue du Vatican qui justifiait l’archaïsme politico social ainsi que la misère humaine par la sanctification de la mystique du renoncement au confort terrestre.

De nouveaux théologiens comme Luther ou Calvin, élaborèrent des préceptes pour libérer le chrétien de la tutelle abusive de la hiérarchie cléricale, en privilégiant la relation plus directe avec la Divinité. Ils donnèrent un sens plus terrestre aux activités des croyants en mettant au point un comportement sacerdotal (Béruf) basé sur le travail et l’épanouissement social.

Max Weber (15) a souligné cet aspect de la pensée réformiste de Calvin qui soutenait que l’on peut découvrir les signes de son « élection » -certitudo salutatis- dans la réussite par le travail. L’auteur en déduit que le protestantisme a contribué à forger le profil psychologique du capitaliste qui animera la révolution industrielle.

Le terrain était ainsi préparé aux théories rationalistes élaborées tout au long de la période appelée « siècle des lumières » que certains auteurs situent entre 1670 et 1800.

Des philosophes, des penseurs, des juristes, des naturalistes s’attachent à donner un soubassement scientifique, une explication rationnelle à tout ce qui concerne la nature, les origines de l’homme, son évolution biologique et sociale, la nature du pouvoir etc...

Au 16° siècle déjà Nicolas Machiavel provoqua un retournement dans la philosophie politique en développant une théorie qui privilégie les intérêts objectifs des Etats et qui incite les gouvernants à s’affranchir de la législation papale.

Descartes au 17° siècle dans ses Discours de la méthode, grand moment de la pensée occidentale, élabore un véritable mode d’emploi de la raison à la recherche de la vérité.

Des penseurs comme John Locke, Jean Bodin ou Thomas Hobbes, proposèrent des voies rationnelles à la conception de l’Etat, à la définition de la souveraineté, à la nécessité de la loi formelle en tant que règle immanente de régulation des rapports sociaux.

Une théorie du droit naturel conçu comme « un ensemble d’idées et de principes juridiques préexistants à toute situation particulière et même à l’existence de Dieu »,fût mise au point par Hugo de Groot, dans le plus pur style platonicien, selon lequel le droit comme les mathématiques relève de l’entière abstraction.

Toujours en quête de l’élargissement du domaine de la raison ainsi que de sa libération des limites imposées par la religion, l’arbitraire J.J.Rousseau publia au XVIIIème siècle ses idées sur « l’homme né libre », sur l’ éducation ;mais c’est son « contrat social » qui eut le plus de retentissement historique avec notamment la conception d’une souveraineté du peuple fondée sur la « volonté générale » définie comme la somme des volontés individuelles et équivalentes, exprimées par les habitants d’un territoire donné.

Montesquieu quant à lui, élaborera la théorie de la séparation des pouvoirs pour une bonne gouvernance, « l’esprit des lois » devant être dégagé des conditions d’existence et des rapports sociaux qui en résultent.

Tous ces penseurs et bien d’autres encore, notamment tous ceux connus sous le nom d’encyclopédistes furent tout au long de cette période, à l’origine d’un vaste mouvement d’idées qui allait changer la face du monde sur la base d’une nouvelle conception de l’homme, d’une nouvelle organisation de la société.

On fit table rase du passé, des croyances religieuses, des coutumes et traditions qui ne pouvaient se justifier rationnellement. La raison seule présidait à « l’administration des choses et au gouvernement des hommes » ; même les critères moraux et les vertus civiques lui étaient soumis.

Ainsi se construisit une idéologie, le rationalisme, qui dériva un certain moment vers le « scientisme », extrémisme idéologique qui consistait à ne prendre pour réel, pour vrai, que ce était mesurable et quantifiable.

Toute une littérature venait soutenir l’idée que l’homme se suffisait à lui-même, qu’il n’avait besoin ni de révélation ni de prophète pour gérer son existence.

Christopher Marlowe rapportant la légende du docteur Faustus (16) qui a vendu son âme au diable pour avoir le pouvoir sur la nature et les lois qui la régissaient, écrit : « homme, par ton cerveau puissant, deviens un Dieu, le maître et le seigneur de tous les éléments ». Reprise au 19° siècle dans des pièces théâtrale et des Opéras, cette légende a inspiré ce que l’on a appelé « l’humanisme faustien »

Nietzsche, autre référence philosophique de l’Europe de la fin du 19° siècle, écrivait dans Le Gai Savoir (1882) : Dieu est mort...nous l’avons tué... ce que le monde avait possédé jusqu’alors de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous nos couteaux... la grandeur de cette action n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne faut-il pas devenir nous-même des Dieux pour paraître dignes de cette action ?... !

Ainsi s’est dégagée progressivement l’idée inédite de la construction d’un monde sans Dieu, Celui-ci étant relégué dans des lieux de culte en marge de la gestion de la cité, où il est tout de même loisible au croyant d’aller le retrouver.

Dans son livre « Entrez dans l’espérance » publié en 1995, le Pape Jean Paul II écrit à propos du rationalisme des « lumières » : « ...l’homme devait vivre en se laissant guider exclusivement par sa raison, comme si Dieu n’existait pas. Il ne fallait pas seulement chasser Dieu du champ de la connaissance objective puisque le principe de monde l’existence du Créateur ou de la Providence était étranger à la science. Mais il fallait encore agir comme si Dieu n’existait pas, c’est-à-dire comme s’Il ne s’intéressait pas au monde. Le rationalisme a situé Dieu en dehors du monde sous prétexte que c’était une hypothèse invérifiable ; ce qui paraissait en revanche indispensable, c’était que Dieu fût éliminé du monde ».

Commentant les grands modèles de représentation de la vie sociale élaborés par Hobbes, Rousseau et plus tard Durkheim, Alain Touraine (17) estime que pour les penseurs modernistes « l’être humain n’était plus une créature faite par Dieu à son image, mais un acteur social défini par des rôles, c’est-à-dire par des conduites attachées à des statuts et qui doivent contribuer au bon fonctionnement du système social. C’est parce que l’être humain est ce qu’il fait, qu’il ne doit plus regarder au-delà de la société, vers Dieu, sa propre individualité ou ses origines, et qu’il doit chercher la définition du bien et du mal dans ce qui est utile ou nuisible à la survie et au fonctionnement du corps social. »

Tels furent quelques événements représentatifs d’une longue période d’effervescence intellectuelle dont l’aboutissement sera marqué par le Bill of Right anglais de 1689 la « Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique », la révolution française et la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » du 26 Août 1789.

Une rupture radicale et quasi-générale va s’opérer par rapport au passé et à des conceptions dont certaines étaient reconduites par l’humanité depuis les premiers âges. L’homme devenu un simple produit de l’évolution de la matière ne devait rien à personne, son destin étant déterminé en conformité avec la théorie de l’évolution des espèces.

Dopée par le progrès technique, affranchi des interdits religieux et des traditions, libérée du système féodal et de toutes sortes de frontières internes, disposant du marché unique et protégé des Etats Nations, l’économie allait connaître avec le capitalisme libéral naissant, un grand essor.

La souveraineté du peuple et la démocratie parlementaire garantissaient les libertés individuelles et collectives et permettaient une gestion moins injuste, plus égalitaire de la société.

Toutes ces innovations -scientifiques, politiques, économiques et sociales- vont assurer à l’occident un progrès matériel extraordinaire, d’où vont découler la puissance et l’hégémonie. Cependant des failles sont apparues dès le XXème siècle. De plus en plus nombreuses ces dernières décades, certaines s’approfondissent de manière irréversible, mettant sérieusement en doute la crédibilité et la pérennité de cette vision civilisationnelle : perte de sens de l’existence humaine, emballement et dérives des applications scientifiques, menace sur le biotope de notre espèce, dysfonctionnement du système démocratique causé par la crise de la représentativité et par de véritables apories entre le normatif et le positif, entre le général et le particulier, entre l’absolu et le relatif ou encore cette conception du capitalisme libéral qui s’est condamné à l’impasse par le postulat de la croissance à l’infini dans un monde fini...

Voici donc, présentés succinctement, le contenu et l’aspect historique des enjeux les plus marquants qui structurent de nos jours notre société.

Les relations complexes et conflictuelles qui se sont établies entre ces enjeux ainsi que les implications positives et négatives qui en découlent, dépassent largement le contenu étriqué des programmes politiques des uns et des autres, comme elles relèguent au second plan les causes économiques souvent invoquées dans les analyses ; elles déterminent clairement l’énoncé véritable de la problématique qui s’avère être d’ordre civilisationnel.

L’examen attentif de ces enjeux et de leur projection sur le terrain nous fait prendre conscience du fait, qu’émergeant d’une longue période de décadence, nous nous retrouvions aussitôt dans un système de valeurs qui n’est plus le notre, qui domine le monde certes, mais où apparaissent nettement les signes du déclin. Un contexte mouvant et instable, où les postulants au pouvoir s’organisent pour accéder à ce pouvoir singeant peu ou prou les méthodes occidentales sans se soucier du fait que ce pouvoir serait mis au service de légitimités antagonistes, voir polémogènes ; la légitimité révolutionnaire des nationalistes, la légitimité coranique des islamistes, la légitimité « démocratique » des modernistes.

Dans l’un de ses ouvrages l’éminent constitutionaliste Maurice Duverger (18) estime que lorsque deux systèmes de croyances relatives à la légitimité coexistent dans un même pays, il s’en suit des crises très graves, allant souvent jusqu’à la guerre civile. Il cite le cas de la France d’après 1789 où pour trancher entre la souveraineté de droit divin et la souveraineté du peuple, il a fallu quatre-vingt années au cours desquelles on a dénombré quinze régimes politiques différents, quatre autres révolutions, deux coups d’Etat et trois interventions étrangères

Un certain nombre de pays de notre sphère culturelle, et le nôtre en particulier se trouvent depuis plusieurs années tout à fait dans cette situation là. L’erreur pour tous serait de mésestimer la dimension de la problématique et de se persuader que l’on pourrait faire l’économie d’une réévaluation totale de notre système de valeurs. Une réévaluation qui devrait constituer le fondement rénové sur lequel les peuples musulmans construiraient, chacun selon sa spécificité, le modèle social qui conduirait à la double insertion dans la Oumma et dans la modernité.

La responsabilité de chacun aujourd’hui est d’apporter sa contribution à cette ambitieuse oeuvre commune, et la responsabilité de nos dirigeants est d’y atteler particulièrement notre jeunesse qui trouvera là d’exaltantes raisons de vivre et de s’épanouir au service de son peuple.

Dans sa perspective civilisationnelle, ce projet se situe naturellement dans le long terme. Mais d’ores et déjà, doivent être organisés à tous les niveaux du savoir, une réflexion approfondie et des débats théoriques sur la remise à niveau de la pensée arabo-islamique et sur la pertinence des dispositions juridiques de nos « madhahib » par rapport aux exigences de notre temps.

L’initiative dépasse bien entendu les frontières nationales pour impliquer tous les peuples frères qui vivent les mêmes épreuves ou qui pourraient les vivre tôt ou tard.

Les Européens l’ont bien fait, eux qui, se massacrant les uns les autres pendant des siècles, ont fini par élaborer le système de valeurs communes qui leur permet de résorber pacifiquement leurs divergences d’intérêt, d’avoir des positions semblables à l’égard des tiers et de constituer un pôle de puissance dissuasif.

Ainsi pour une sortie définitive de la crise algérienne, il est essentiel que tous les protagonistes soient porteurs de cette vision globale et qu’il soient convaincus que l’avenir du pays dépend, au delà de la réconciliation des personnes, bien plus de la réconciliation des idées, des doctrines, des légitimités, dans un effort de dépassement des séquelles charriées par notre histoire tourmentée.

Ayons la naïveté de croire que chacune des parties prenantes aux conflits soit animée de suffisamment d’amour pour le pays et de bonne foi dans ses convictions pour accepter de renoncer à ce qui ne serait pas de l’intérêt majeur du peuple au regard des besoins matériels et spirituels susceptibles de l’aider dans cette vie et dans l’autre.

Ceci étant, des dispositions seraient prises pour que, soutenu par tout ce qu’il y’a de saint dans l’appareil de l’Etat, ce peuple s‘engageât dans un débat général et adapté à tous les niveaux sur les enjeux évoqués ici ou ailleurs. Un débat nécessitant que tous les moyens de la Nation soient mis à la disposition de tous pour parvenir à la « conscientisation » des aspirations, à leur expression et à leur formalisation dans le cadre de structures adéquates.

Après avoir eu toutes les possibilités d’évaluation des différentes thèses et de ceux qui les ont défendues, les Algériens en l’occurrence, se trouveraient en mesure d’élire valablement des constituants qui auraient la charge d’élaborer et d’adopter le cadre juridique fondamental définissant le projet de société pour l’avenir.

Le terrain serait alors prêt pour la mise en place de nouvelles institutions et pour le fonctionnement du jeu politique assaini des antagonismes irréductibles et dépouillé des messianismes idéologiques.

 

Notes :

12. Compagnons du Prophète immigrés de la Mecque.

13. Compagnons du Prophète l’ayant accueilli à Médine.

14. Alain de Libéra : Penser au moyen âge ed . Seuil.

15. Max Weber : Essai sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme 

16. Chritopher Marlow : La tragique histoire du Dr Faustus 

17. Alain Touraine : Crise de la modernité ed .Fayard.

18. Maurice Duverger : Institutions politiques et droit constitutionnel ed . Puf.

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Membre du bureau de la Fondation Emir Abdelkader (section d'Oran/Algérie)

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