Conscience opacifiante, mémoire torturée : Pour une justice historique

Nicolas Sarkozy passé maître en double voire multiples langages, ivre sans doute de son électoralisme à fl

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dimanche 18 mars 2007

A propos de l’enquête de Marcel Reggui sur les massacres et la furie des milices coloniales de Guelma en Algérie en mai 1945

On se souvient que trop de la polémique suscitée parmi les élites et surtout la population d’origine immigrée en France, en Outre-Mer (les Antilles) ainsi que dans certaines anciennes colonies françaises d’Afrique du Nord (Algérie), lors du vote de la très controversée loi du 23/02/2005. Etait visé par le gros de la critique, principalement l’article 4 alinéa 2 qui stipulait que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et remettent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. »

Cette initiative réglementaire et le vote qui s’ensuivit, était essentiellement à mettre au crédit des députés de la majorité UMP, sans être, durant de longs mois, démentie ou même contestée par les socialistes et les membres de la classe politique plus globalement. A cet égard, des élus de gauche l’ont même par la suite votée nonobstant des protestations bien tardives dans les rangs du PS !

Il y eut alors une vague d’indignation, surtout au sein des minorités ( ex-colonisés et descendants d’indigènes) que compte sur son territoire l’ancien Empire colonial ; à telle enseigne que Jacques Chirac ne put faire autrement qu’en appeler au Conseil Constitutionnel en vue d’abroger le passage mis en cause.

Le fait que des élus de la nation française aient voulu cette loi reconnaissant « le rôle positif de la présence » française (passant ainsi sous silence, par une espèce d’artifice rhétorique, les méfaits considérables de la colonisation) est finalement tout à fait symptomatique, puisqu’il traduit le climat de discrimination notoire régnant depuis des décennies dans le paysage social français, en dépit de la création de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) dont on ne perçoit pas vraiment l’efficacité. A-t-elle seulement un avenir si l’on ne s’attaque pas aux racines profondes du Mal ?

Outre le fait de se substituer au travail scientifique des historiens, cette loi, de façon générale, trahit et viole la mémoire de celles et ceux qui ont eu affaire, personnellement ou non, aux atrocités des milices et de l’armée coloniale. Mais ce n’est pas tout ; cette bévue politique instaura une rupture supplémentaire (la crise des banlieues de novembre 2005 le confirmera très nettement ; la proclamation de l’état d’urgence nous rappellera immanquablement la guerre d’Algérie) entre les citoyens de la communauté nationale, compte tenu de la situation déjà pénible vécue par nombre d’enfants de couleur de peau différente, jugés différemment des autres Français en raison de leurs origines ou appartenance religieuse.

C’est comme si les descendants des colonisés subissaient une seconde colonisation ; plus larvée, plus voilée et donc beaucoup plus insidieuse : celle de l’esprit. Les artisans de la loi et leurs différents soutiens, reproduisent sciemment ou non, la domination coloniale d’hier ; ce qui dénote au minimum l’amnésie déconcertante de nos élites par rapport à ce qu’a produit de pire la colonisation et la présence françaises. Conscients ou non, des paroles, des actes ou des gestes trahissent le refus d’assumer et reconnaître son passé. Les colons ne traitaient-ils pas déjà de « racailles, les indigènes turbulents (1) » ?

Nicolas Sarkozy passé maître en double voire multiples langages, ivre sans doute de son électoralisme à fleur de peau, est de ceux qui déplorent « la repentance » (une majorité des concitoyens aux origines maghrébines et/ou noirs n’en demandent pas tant), au nom d’un prétendu refus de s’excuser d’être français. Mais qui a demandé une telle chose ? Depuis quand est-ce que reconnaître les massacres perpétrés et couverts par les représentants de la République française est un acte dégradant et attentatoire à l’identité française ? Ne serait-ce pas plutôt là tout l’honneur de la nation que de rendre justice à l’histoire, aux victimes de la barbarie, ainsi qu’à tous ses enfants, d’origine immigrée ou non, vivant aujourd’hui sur son sol ? Apaiser la mémoire, c’est commencer à pacifier les relations entre co-sociétaires.

Aussi l’enquête de Marcel Reggui, assimilé (converti au christianisme) et amoureux fou de la patrie française, a beaucoup de mérites. Rédigé au cours de l’été 1946, ce témoignage poignant fait état des massacres atroces de Guelma et une campagne de violence inouïe (au cours desquels trois des membres de sa famille furent lâchement assassinés), mettant clairement au jour les responsabilités et les effets pervers de la présence coloniale, que nombre de représentants politiques et autres intellectuels français minimisent aujourd’hui ou feignent d’ignorer à tout le moins. Certaines de leurs déclarations franchement insultantes (taire équivaut souvent à insulter) à l’endroit de la mémoire des victimes et de leurs familles, sont à ce titre indignes des Lumières. D’où l’importance d’exhumer pareils faits qui ne sont pas des récits isolés, tant s’en faut.

Cette enquête rend compte avec douleur mais sans haine, de la barbarie d’Européens, de milices coloniales et de pouvoirs locaux complices, qui se sont livrés durant près de dix jours à d’effroyables tortures, suivant une méthodologie qui n’avait rien à envier aux nazis. C’est-à-dire à toutes sortes d’assassinats répétés, de pratiques barbares (les descriptions font parfois froid dans le dos) avec un blanc-seing de la plus haute administration, faisant entre 1500 et 2000 victimes, essentiellement parmi les musulmans. Le visage consternant de la haine, de l’arabophobie et de l’islamophobie, porte les noms de fonctionnaires, tels que Achiary (sous-préfet à Guelma), Lestrade-Carbonnel (préfet de Constantine), du commissaire de police Toquard et bien d’autres encore. Ce qui est autrement plus scandaleux, c’est également la manière dont les plus hautes instances de la République ont voulu minimiser et dissimuler à l’époque les conséquences de ce drame et le rôle inavouable de quelques-uns de ses fonctionnaires.

Pour donner une idée des ressorts haineux des exactions, Marcel Reggui relate, en plus du récit des événements, les causes profondes du drame. Il explique, outre la haine viscérale et raciste contre l’arabe ou « le raton » (le musulman), que c’est la jalousie des Européens de Guelma vis-à-vis de la réussite économique grandissante des Algériens qui était à l’oeuvre. Les Algériens même assimilés (Marcel Reggui en est un parfait exemple) étaient considérés comme des citoyens de seconde zone qu’il fallait maintenir à tout prix sous la botte du colon.

Pour que jamais ne s’éteigne la mémoire de celles et ceux qui ont souffert, il est indispensable de la garder à tout jamais vivante, afin que vole en éclats aujourd’hui sous nos latitudes, l’inacceptable citoyenneté à géométrie variable dont sont en premier lieu victimes les filles et fils d’immigrés. A ce titre, l’enquête de Marcel Reggui fourmille d’enseignements que chacun de nous devrait sérieusement méditer.

(1) : ADDI, Lahouari, « Les émeutes de l’intégration » dans Libération, 17/11/2005.

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Auteur : Haoues Seniguer

Chercheur au groupe de recherches sur la Méditerranée et le Moyen-Orient

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