Confidences d’un blédard de Montréal

« Ça fait dix ans que je suis ici, a lancé l’homme en se retournant un peu, dévoilant un visage rugueux

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jeudi 17 avril 2008

C’était il y a quelques semaines, à Montréal, rue Saint-Denis, non loin d’un bistrot appelé « Les Gâteries », ce qui fait sourire les Parisiens à l’esprit taquin... De gros nuages blancs s’étaient réinstallés au-dessus de l’île, annonçant de nouvelles chutes de neige. J’ai hésité à héler le taxi, une grosse berline japonaise qui m’a parue un peu trop brinquebalante, mais j’étais pressé, obligé d’aller du plateau Mont-Royal à l’autre bout de la ville. Après le bonjour et l’annonce de la destination, petit regard latéral, juste à l’arrière de la tête grisonnante du conducteur. Un badge glissé dans un étui en ferraille, un nom bien de chez nous.

Présentations réciproques et presque immédiatement, vinrent les propos au sujet du bled. J’ai expliqué que j’arrivais d’un peu plus au nord qu’Alger. J’ai récité de mémoire les titres du Quotidien d’Oran de la veille, nous avons parlé des attentats de décembre dernier puis j’ai évoqué la révision annoncée de la Constitution et la perspective d’un troisième mandat présidentiel. Silence du taxieur, soupirs puis confessions irritées.

« Ça fait dix ans que je suis ici, a lancé l’homme en se retournant un peu, dévoilant un visage rugueux et un front traversé par plusieurs sillons. Et ça fait huit ans que je fais le taxi. Mon seul regret, c’est de ne pas avoir préparé mon arrivée. Pour le reste, je n’ai rien à me reprocher. Ici, je ne suis personne mais ce n’est pas gênant parce que ça ne m’empêche pas de vivre comme j’ai envie de le faire, vous comprenez ? »

Quand on parle de l’immigration au Québec et des obstacles que rencontrent ceux qui s’y installent, notamment quand ils sont originaires du Maghreb, on évoque leurs difficultés à trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences. Pourtant, le chômage y est au plus bas depuis trente ans et les employeurs ne cessent de se plaindre des problèmes qu’ils ont à recruter. La raison de ce décalage réside, entre autres, dans le refus de certains ordres professionnels de reconnaître des équivalences aux diplômes étrangers. Du coup, il n’est pas rare que l’on dise au journaliste dubitatif et sur ses gardes qu’il est fréquent de tomber sur un chauffeur de taxi maghrébin dont le véritable métier est architecte, médecin ou comptable.

J’ai constaté que cette affirmation n’est ni un cliché ni une légende urbaine. Ce jour-là, mon conducteur n’était pas le premier d’une longue liste d’Algériens obligés de tenir le volant pour vivre. Au pays, du côté de Sétif, il était professeur de philosophie dans un lycée. « J’ai cru qu’il me serait facile de m’adapter, m’a-t-il précisé. C’est de ma faute, j’aurais dû mieux me renseigner, mieux réfléchir. Mais, à l’époque, je savais à peine qu’internet existait. Au début, j’avais un peu honte vis-à-vis des gens de chez nous. J’avais peur qu’on se moque de moi en disant ’il est parti pour faire le taxi’ mais, aujourd’hui, moi qui n’ai jamais eu droit à un logement en Algérie, j’ai une maison à deux étages et j’emmène ma famille en vacances tous les étés aux Etats-Unis ».

En bout de course, j’ai demandé à cet homme son téléphone et nous nous sommes retrouvés le lendemain au café Cherrier, un endroit branché du quartier du plateau. J’avais envie de l’entendre parler, non pas du pays mais de celui qui l’avait accueilli. A l’extérieur, pendant que nous devisions autour de deux macchiato, de gros flocons s’abattaient sur le sol boueux. C’était à la tombée du jour, l’heure où le décalage horaire est le plus difficile à supporter.

Je lui ai demandé si lui aussi était « tanné » de cette hiver historique où il est tombé plus de cinq cents centimètres de neige sur le Québec. Il a éclaté de rire en secouant la tête. « Je ne suis pas encore un vrai Québécois, m’a-t-il dit. Ici, dès la mi-janvier, les gens fatiguent et commencent à rêver du soleil et de leurs vacances de printemps à Cuba ou en Jamaïque. Moi, j’aime cet hiver. Il me faudrait plus d’une nuit de veille pour vous le raconter. Je pourrais vous parler de la manière dont il creuse la peau ou de comment il peut rendre fou quelqu’un qui le sous-estimerait mais le plus important c’est de vous dire que le grand froid n’est supportable que parce qu’il nous rend tous égaux. Il n’y a pas de piston possible, de « ma’rifa » ou de général pour faire face à ce qui nous vient de la nature ».

Il m’a parlé ensuite de ses collègues algériens bien incapables de s’entendre et de se regrouper en lobby dans un pays qui, pourtant, n’interdit pas le communautarisme même si le Québec préfère parler d’interculturalisme. Il m’a raconté les aventures d’un certain Fateh de Tizi-Ouzou, qui, à peine arrivé, est parti s’installer dans l’extrême nord, « pour être sûr de ne pas rencontrer des gens de chez nous ». Après plusieurs années d’isolement volontaire, l’homme serait en train de redescendre par paliers vers le Sud « mais il ne viendra jamais à Montréal, on est trop nombreux ».

Il m’a beaucoup parlé des Algériens. Pas de tous, mais de ceux dont l’activité préférée est de parler sur le mode nostalgique du bled tout en passant leur temps à débiner leur nouvelle terre. De ceux qui ont transformé la rue Jean-Talon et ses alentours en petit Barbès d’Amérique du Nord. Cafés aux couleurs de la JSK ou du Mouloudia d’Alger, passeport canadien dans la poche, allocation chômage dans l’autre et fins de mois arrondies grâce au travail au noir et au « bebsbess », mot qui désigne non pas notre bon vieux fenouil - qui lorsqu’il est cuit en gratin peut parfois se transformer en matériau de construction - mais le « Bien-être social » qui correspond à l’aide versée par le Québec à ses ressortissants les plus démunis.

« Quand je suis au volant et que je repense à mes ambitions de jeunesse, je me console en me disant que je fais ça pour mes enfants, a-t-il ajouté d’un ton grave. Il y a quelque chose en moi qui m’oblige à leur interdire d’aller traîner du côté de la rue Jean-Talon. Mais en même temps, je me rends compte que ce n’est pas aussi simple que ça et que des choses de l’extérieur peuvent les pousser à y aller ». Il n’a rien dit de plus sur le sujet et je n’avais pas envie d’insister. A l’extérieur, l’hiver continuait de triompher et j’ai soudain réalisé que j’étais à des distances sidérales de chez moi.

Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 avril 2008

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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