Comprendre qu’il existe en France une « sacralité républicaine »

L’article du 16 juin 2003 intitulé « Le Sénat interdit l’entrée de son hémicycle à une jeune fill

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mardi 24 juin 2003

L’article du 16 juin 2003 intitulé « Le Sénat interdit l’entrée de son hémicycle à une jeune fille voilée »- et signé de Kada Tarik dénonçait, sous la forme d’un témoignage et de la façon la plus véhémente, le refus opposé par les services de sécurité du Sénat à l’entrée d’une jeune femme musulmane voilée pour raison de « respect de la laïcité » . Au delà de la révolte compréhensible des protagonistes de cette affaire, je pense qu’il est nécessaire de remettre en perspective un certain nombre de faits, afin, d’une part, de dépassionner le débat, d’autre part de tenter de rendre compréhensible à certains croyants ce que signifie véritablement le règlement du Sénat, qui est tout autre chose qu’une simple discrimination religieuse.

A cet effet, j’utiliserai le néologisme de sacralité qui peut être la passerelle entre des conceptions de la chose publique et de la liberté que l’on a coutume d’opposer, à savoir, la conception « musulmane » et la conception « républicaine laïque », ces deux concepts restant d’ailleurs à définir précisément.

La sacralité pourrait se définir comme « le caractère de ce qui a été sacralisé », c’est à dire « rendu sacré ». Pour un croyant, et à condition de ne pas entrer dans les détail, la frontière entre sacré et profane est globalement bien déterminée et induit toute une série de comportements de respect en rapport avec cette distinction : il sait qu’il doit se déchausser au seuil d’une mosquée et avoir un comportement décent ; tandis qu’une attitude plus « relâchée » lui est permise chez lui quand il est seul, par exemple.

Pour l’athée absolu, il n’y a en principe pas de sacré s’incarnant dans des lieux précis : une mosquée, une église ou un cabaret ne font, pour lui pas de différence et s’il adopte un comportement correct à l’entrée d’un oratoire, c’est par respect à l’égard de ceux pour qui il signifie quelque chose, et non par sentiment de sacré. Ceci ne veut évidemment pas dire que « pour l’athée rien n’est sacré », puisqu’il peut considérer comme « sacré » la vie de ses enfants, par exemple.

 

La République française est dite laïque, c’est à dire qu’elle ne reconnaît ni ne subventionne aucune religion : la neutralité totale est donc affichée clairement, même si elle reste théorique en de nombreux cas. Il semble donc qu’il n’y ait aucune place pour le « sacré » dans les institutions de la République. Or, une étude de l’histoire de la république française nous apprend tout autre chose et notamment que cet « athéisme » institutionnel est en quelque sorte factice. En effet, les républiques, jusqu’à la Troisième incluse1, se sont bâties en opposition à l’Eglise catholique : l’anticléricalisme2 de la Troisième république est bien connu, ainsi que ses promoteurs, de Léon Gambetta à Emiles Combes en passant par Jules Ferry. Cette opposition à l’Eglise recouvrait souvent une prise de distance avec la religion catholique elle-même : un certain nombre des hommes politiques de cette époque étaient soit protestants soit libre-penseurs, soit athées. Mais les hommes de la Troisième République n’étaient pas inconscients : ils savaient qu’ils ne pouvaient faire table rase de plus d’un millénaire de catholicisme et que le pays était encore très majoritairement croyant, malgré une certaine déchristianisation, surtout en milieu urbain. C’est pourquoi, afin d’enraciner l’adhésion au nouveau régime dans les mentalités et les pratiques, ils mirent en place en place une série de rites et de symboles réputés « républicains » mais qui, d’une part empruntaient souvent au catholicisme certaines formes extérieures et qui d’autre part faisaient partie du même outillage mental : celui du sacré.

C’est ainsi qu’apparurent de nombreuses représentations exaltant la République, personnifiée sous les traits de Marianne : affiches de propagandes, très nombreuses3, statues (comme celle de Jules Dalou, Place de la Nation, à Paris). Sur un certain nombre de ces représentation, on retrouve des symboles empruntés au registre religieux : Marianne est nimbée d’une auréole, comme le Christ, une lumière céleste l’éclaire, elle est entourée d’angelots portant des Tables de pierre, où la loi de Moïse est remplacée par la Déclaration des Droits de l’Homme, elle a des ailes (comme un ange), elle terrasse ses adversaires (monarchistes, bonapartistes) comme Saint Michel terrasse le démon, etc. etc. Par ailleurs le baptême républicain, mis en place par la première République4, connaît un franc succès dans les années 1880, qui permet d’échapper à l’influence de l’Eglise et d’affirmer son attachement au nouveau régime.

Par conséquent, il y a eu, au cours du XIX° siècle, le développement d’une forme de « sacralité républicaine », s’incarnant en des rites (baptême républicain, cérémonie du 14 juillet, Conscription), des symboles (Marianne, les Droits de l’Homme, le Suffrage Universel), des lieux (Sénat, Assemblée Nationale, écoles). Cette « sacralité » est une sacralité sans Dieu, une forme de transcendance horizontale, puisque ce qui est ici célébré est « la République », c’est à dire « l’incarnation du peuple souverain ». Elle n’en n’est pas moins impérative au XIX° siècle et existe encore aujourd’hui, même si c’est de façon non-avouée

Ceci permet de jeter un regard neuf sur notre point de départ, à savoir le refus du service d’ordre du Sénat de laisser entrer une jeune fille voilée : si l’on considère que le Sénat, instance de représentation du peuple, comme l’Assemblée Nationale, est un de ces lieux investi de « sacralité républicaine », un tel refus peut apparaître plus compréhensible5 : comme il est obligatoire de se déchausser à l’entrée d’une mosquée, il est obligatoire de se « dévoiler », d’ôter sa croix ou sa kippa à l’entrée du Sénat, de l’Assemblée Nationale, d’une Ecole. Le malentendu vient de ce qu’on croie couramment que la République française est simplement « neutre » (ce qui est vrai légalement) alors qu’en fait elle est imprégnée historiquement de cette « religiosité laïque ».

On peut juger ces dispositions absurdes ou déplacées et c’est tout le débat sur la définition de la laïcité qui est posé. Il n’en demeure pas moins qu’être conscient de la nature historique de la République peut contribuer à amoindrir certaines oppositions de vues, bien vite exploitées par certains milieux extrémistes de tout bord pour mettre de l’huile sur le feu de « l’incompatibilité de l’islam et de la République ». La compréhension de l’autre peut ainsi réduire la divergence de fond en simple malentendu.

 

Notes :

1 / Première République : 1792-1799, Deuxième République : 1848-1852, Troisième République :1870/1875-1940

2/ les mots « anticlérical » et « anticléricalisme » apparaissent d’ailleurs dans ces années : 1852 pour le premier, vers 1875 pour le second (Encyclopaedia Universalis, article « Anticléricalisme »)

3 / On peut voir un certain nombre de ces affiches de propagande républicaine, au Musée Carnavalet, à Paris

4 / Décret du 20 Prairial an II (8 juin 1794)

5 / Ce qui ne signifie pas qu’il soit plus acceptable pour ceux qui en furent victimes...

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Auteur : Olivier Dupont

Professeur d'histoire

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