Comprendre le Coran. Historicité, littéralisme et littéralité

Quelques « actualités » nous avaient tenus éloignés de la poursuite de notre réflexion sur le thème

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jeudi 1 juillet 2010

Comprendre le Coran. Historicité, littéralisme et littéralité

Partie 4 : Application exégétique des « circonstances de révélation » : Intérêts et limites, exemples.

Quelques « actualités » nous avaient tenus éloignés de la poursuite de notre réflexion sur le thème « Comprendre le Coran ». Il ne sera pas donc peut être point inutile que nous résumions les trois précédents volets quant aux concepts d’historicité, de littéralisme et de littéralité appliqués à l’exégèse du Coran.

Nous aurons cependant compris l’indépendance de la Révélation par rapport au temps et aux évènements, et, donc, la signification et la portée exacte de ce que l’on nomme classiquement « asbâbu-n-nuzûl » ou « circonstances de révélation ». Lors du précédent article nous nous étions attaché à étudier la validité même des « circonstances de révélation ». Nous aurons retenu que l’abondance des sources d’information nuît à l’intelligence du texte, et que cette richesse apparente n’est liée qu’à la multiplication de « sources » totalement infondées et inauthentiques. Pour mémoire, nous détenons moins de 200 « circonstances de révélation » authentifiées, mais toutes ne sont pas contributives à parts égales. En cette présente étude il sera donc logique que nous envisagions les intérêts et limites de l’application des « circonstances de révélation » d’un point de vue exégétique.

Parallèlement, nous aurons rappelé que pour les musulmans, en conformité avec le Texte, le Coran est l’ultime Révélation adressée à tous les hommes : « …Muhammad est le Messager de Dieu et le sceau des Prophètes… » S33.V40. « Nous t’avons suscité afin que tu sois annonciateur et avertisseur pour l’humanité entière… » S34.V28.

De ces deux points essentiels découlent trois principes :

- Le message divin se doit d’être clair et intelligible : « Nous avons fait de ce Livre explicite une lecture arabe afin que vous puissiez le comprendre. » S43. V2-3.

-Le sens délivré doit pouvoir être accessible à toutes les cultures : « Nous avons en ce Coran donné des exemples pour tous les hommes… » S30.V58.

- Le sens vaut pour tous les temps : « Béni soit Celui qui a révélé à Son serviteur le Discernement afin qu’il soit, pour tous les mondes, avertissement. » S25.V1.1

A priori, nous serions en droit de penser qu’universalisme et intemporalité ne sont pas compatibles avec une lecture, une exégèse, établie à partir des « circonstances de révélation ». Autrement dit, comment concevoir que le sens de versets dont on a pu recueillir les circonstances dans lesquelles ils ont été révélés puisse ne pas être limité à un temps donné, un lieu précis, voire à un ou des personnages particuliers ? Une part du message coranique ne serait donc plus destinée à l’humanité, mais aurait été le privilège de quelques hommes morts il y a XIV siècles ! Nous nous en sommes précédemment expliqué théoriquement et, présentement, à titre d’illustration, nous pouvons envisager de quelle manière est traitée cette contradiction selon que l’on aborde le Coran par l’historicité, le littéralisme ou la littéralité. Ces trois approches forment un des cadres de notre réflexion sur « Comprendre le Coran » et nous en discutons les fondements et les affirmations. Ainsi :

- Les partisans de l’historicité du Coran répondent que bien des versets ne sont ni universels, ni intemporels.2 Selon cette Ecole, la connaissance des "circonstances de révélation" nous apprend que ces versets sont parfaitement circonstanciés, lieu et temps, on externalisme ainsi la Révélation. Le sens de ces versets correspond alors à la culture de l’époque de la Révélation, ils sont donc de valeur relative. De fait, selon cette approche, bon nombre de versets ne pourraient plus être pris en compte en notre réalité, ils ne seraient ni plus ni moins qu’obsolètes ; inutiles témoins d’un temps révolu. Ce faisant, en remplacement, et sans lien logique d’avec la nature de la Révélation, les chantres de l’historicité universalisent la modernité actuelle prise comme critère absolu. Logiquement, ils se regroupent aisément sous le thème : « Moderniser l’Islam »

- La lecture littéraliste stipule que tous les versets ont une portée universelle et intemporelle. Les "circonstances de révélation" permettent alors de définir avec plus de précisions le contexte historique de la Révélation. Mais, l’objectif comme les résultats, sont à l’inverse du précédent ; cette internalisation de l’histoire remplace la lecture des versets dont on s’interdira toute sollicitation qui pourrait remettre en cause les acquis passés. Ce conservatisme aboutit à une lecture figée dans le temps, une lecture morte. Les commentaires issus de pensées et cultures imposant les mœurs et coutumes d’une époque sont alors perçus comme étant des référentiels universels et intemporels. On les impose alors comme étant l’unique signification, un véritable prêt-à-penser exégétique constituant par défaut du diktat de l’orthodoxie. Ce faisant, ces adeptes du P.A.P.E, le prêt à penser exégétique, universalisent une certaine bédouinité.3 Logiquement, ils se regroupent dans le meilleur de cas sous le thème usurpé : « Islamiser la modernité ».

- L’exégèse littérale, bien évidemment, postule de même l’universalité et l’intemporalité de la totalité de la révélation coranique. Elle donne à cette fin la priorité à une lecture questionnant littéralement le Texte. C’est-à-dire, par le plus strict respect de la lettre,4 analyser linguistiquement les structures afin d’en extraire le sens voulu. Dans cette perspective, les « circonstances de révélation » ne joueront qu’un rôle connexe, et non pas annexe, d’aide à la compréhension des versets, ou fourniront un moyen de vérification a posteriori. Cette « Littéralité »5 ne saurait être réduite au temps par les dites « circonstances de révélation » et, bien au contraire, elle occasionne conformément à la vocation coranique, une lecture universelle et intemporelle. Logiquement, la littéralité, parce qu’elle recherche le sens premier et intemporel du Coran, permet, lorsqu’il s’agit de nos sociétés, de « comprendre et vivre l’Islam en la modernité » sans que cela ne soit au demeurant une fin en soi.

Il apparaît donc nécessaire de mesurer avec plus de précision l’intérêt des « circonstances de révélation » et leurs champs d’application en fonction de cette classification.

Quatre cas de figure sont à distinguer :

-1 Cas où les « circonstances de révélation » sont indispensables à la compréhension des versets.

Il s’agit d’une situation assez rare car, en général, le contexte où s’insère un verset permet d’en déterminer le sens. Toutefois, certains versets semblent en apparence échapper à cette règle simple de construction littéraire.

Un exemple : “ Ô toi, dissimulé sous un manteau, lève-toi et avertis.” S74.V1-2.

Ces deux versets introduisent ce qui est considéré comme une des toutes premières sourates révélées. De fait, si on les aborde sans aucune connaissance du contexte il parait impossible d’en comprendre le propos : De qui s’agit-il ? Pourquoi est-il caché sous un habit ? De quoi doit-il avertir ? Et qui doit-il avertir.

A leur lecture c’est donc uniquement notre acquis culturel et religieux qui donne sens à ces versets. Nous savons tous qu’il s’agit du Prophète qui après avoir aperçu l’Ange Gabriel fut terrorisé et se précipita chez Khadîja et demanda à ce qu’on le recouvre de son dithâr, sorte d’habits de dessus. De même, nous comprenons qu’il lui est ordonné par Dieu d’avertir son entourage et peut être plus. Le contenu de cet avertissement reste indéterminé. Nous savons cela du fait que de manière continue a été transmis un récit, récit par la suite authentifié par Al Bukhârî, Muslim, At-Tirmidhî et d’autres quant aux « circonstances de révélation » de ces versets. Ce même récit a largement été rapporté et agrémenté par l’ensemble des biographies du Prophète et notre imaginaire collectif en est porteur. En ce cas la notion de « circonstance de révélation » est essentielle quoique, à ce niveau, l’ampleur du phénomène en dépasse largement le cadre conceptuel.

- Du point de vue de l’historicité ces deux versets transmettent donc simplement une information sur le Prophète. Ils sont à classer en la catégorie récits historiques mais n’ont de fait aucune signification qui me concerne ou m’implique à titre personnel. Aucune portée universelle ou intemporelle.

- Du point de vue du littéralisme se profilent deux options : Premièrement ces versets ne s’appliquent qu’au Prophète puisqu’il est le dernier à avoir été prophète. Il n’ont donc aucune signification qui puisse être adoptée par les musulmans à titre personnel. Par conséquent, il nous faudrait admettre qu’ils n’ont pas été révélés pour les musulmans ou l’humanité. Ils seraient juste les témoins d’un dialogue entre Dieu et Muhammad, nous serions alors en droit de nous demander pour quelles raisons le Prophète nous les aurait transmis. Il serait à la limite, et là réside la différence d’avec l’historisation, interdit de penser qu’il puisse nous concerner à un degré quelconque. Deuxièmement, les plus stupides peuvent en déduire qu’il est nécessaire avant de se lever au matin de s’être enveloppé dans un grand manteau, il s’agit là alors d’une « Sunna », ce cas n’est pas anecdotique et a été réellement discuté par les tenants de cette Ecole.

- Du point de vue de la littéralité ce type de « circonstance de révélation » est tout aussi essentiel et illustre la réalité de toute communication, de toute langue, le sens né d’une suite de mots ; autant de symboles automatiquement « réinterprétés » en fonction d’un acquis socioculturel structurant le récepteur du discours comme l’énonciateur. Nous aurons constaté que les deux précédentes « lectures » fermaient le sens bien plus qu’elles ne l’ouvraient. Ce « contexte de révélation », en fait de nature historique et socioreligieuse, favorise cependant la compréhension globale en fournissant un cadre de perception du propos. Cependant, puisque la littéralité est d’interroger le texte révélé pour distinguer le sens voulu, l’on peut faire l’observation suivante :

En ces deux versets je note alors que, paradoxalement, l’indétermination même du propos lui permet de produire un sens général. Ainsi, le « Ô toi » m’interpelle aussi, moi qui lis le Coran, et il m’est dit alors : « lève-toi et avertis ». Le verbe qâma, se lever, se dresser, se tenir droit, me renvoie activement, selon mon éducation, à « istaqâma » notions de : loyauté, application fidèle, fidélité, sincérité, fermeté de résolution, aller droit, droiture, agir dans le bon sens. Et bien sûr je pense à la voie, de même étymologie, où je cherche à vivre et progresser, as-sirâta-l-mustaqîm, la voie de droiture. En ce sens je reçois l’intensité de cet appel qui avait été lancé à Muhammad, l’homme qui allait devenir prophète, moi l’homme qui doit seulement chercher à être musulman. Je comprends alors que je ne dois pas fuir ma responsabilité, me cacher sous un manteau.

Cet « avertis  » m’est aussi adressé ; mon islam m’engage alors à témoigner, par la droiture de la Droiture, et je pense entre autres à ce verset : “ Certes, ceux qui auront dit : " Notre Seigneur est Dieu.", puis se seront maintenus dans la Droiture, les Anges descendent doucement sur eux…”S41.V30. Je dois donc aussi « avertir » par ma présence, mes actes, mon comportement, et non pas comme un missionnaire illuminé traînant sa barbe de faux prophète dans les quartiers, me sentant par je ne sais quel orgueil et perversion le représentant du Messager exégèse Dieu SBSL. Ce : « Ô toi… lève-toi et avertis » m’interpelle directement et me dit : cherche à être un exemple, un fils de la Révélation, tu en es le dépositaire, cherche à en être un digne représentant.6

-2 Cas où les « circonstances de révélation » permettent d’orienter le sens général donné littéralement par un verset.

Un exemple : Al Bukhârî a rapporté un propos7 transmis par Abû Mulayka nous apprenant que lors de la venue d’une délégation des Banû Tamîm, Umar et Abû Bakr, en désaccord sur la nomination de leur représentant, en vinrent à se disputer en présence du Prophète, SBSL, il fut alors révélé : « Ô croyants, n’élevez pas vos voix au dessus de celle du Prophète. Lorsque vous lui parlez, ne haussez pas le ton comme vous le faites entre vous. Que ne soient pas vaines vos actions à votre propre insu. » S49.V2. Ce « sabab », « circonstance de révélation », donne donc un éclairage particulier à ce verset, il le « contextualise ». Ce texte relève alors de l’Histoire et nous raconte même une histoire, celle de deux Compagnons fort connus, Abû Bakr et Umar, et de leur écart de comportement. Nous avons là l’archétype de la fonction « circonstance de révélation » : le sens du verset devient tout à coup extrêmement précis, une scénette, certes moraliste, mais ne nous concernant pas directement. Dans ce cas, comme précédemment, la précision historique et la désignation nominale des acteurs en présence semblerait par une hyper contextualisation n’apporter rien de particulier au sens apparent, bien au contraire, elle en réduirait le champ de compréhension.

- Du point de vue de l’historicité on imagine quel parti l’on peut tirer de ce type de « sabab ». Les partisans de l’historisation mentionnent d’ailleurs régulièrement cet exemple pour illustrer leurs thèses. L’on s’en souvient, peut être, lors d’une intervention sur Oumma, un des auteurs (cf. note 2) de « Penser » le Coran, les guillemets s’imposent, avait cité ce verset en indiquant qu’il n’avait plus aucun sens actuellement car il ne concernait que le Prophète et deux Compagnons ! Pour autant que nous le sachions il n’y a pas pour le Coran de fichier poubelle ! Mais l’on comprendra, par cet exemple même, que l’historisation du Coran aboutit logiquement à un tri sélectif ! Il sera ainsi facile de se débarrasser de quelques vieilleries devenues encombrantes ou gênantes. Nous laissons à leur responsabilité ces nombreux opportunistes, pseudo néo-chantres de la disparition programmée du Coran par la méthode de l’historisation.

- Du point de vue du littéralisme, si tant est qu’il faille encore argumenter face au simplisme du procédé, il nous en est donné ici une belle démonstration. L’on peut lire, par exemple chez Ibn Kathîr, après le rappel desdites « circonstances de révélations », les commentaires, le tafsîr, lesquels se trouvent totalement limités par lesdites circonstances. Le littéraliste est alors dans l’obligation de paraphraser et dit : « Par ce verset Dieu nous enseigne de ne pas élever la voix en présence du Prophète. » ! La compréhension littéraliste est chose ancienne, Al Bukhârî, Muslim et Ibn Hanbal ne nous rapportent-ils pas que Thâbit ibn Qays ayant entendu ce verset se crût damné, il avait effectivement une voix bien plus puissante que celle du Prophète ! Lettre tuée par une lecture morte et sans application. L’absurdité de la situation amena pourtant une curieuse réaction des ulémas qui déduisirent alors de ce verset qu’il était interdit d’élever la voix auprès de la tombe du Prophète SBSL, sic. N’eut été le respect que nous avons pour sa noble mémoire nous ririons de ces forfaitures stériles !

- Du point de vue de la littéralité la lecture du verset est instructive. Plus que précédemment encore, historicité et littéralisme ont réduit le sens quasiment à néant. Ici, l’intelligence du Coran nécessitera le recours aux dites « circonstances de révélation » couplées à l’analyse littérale. Tout d’abord il est dit « Ô croyants » ce qui est déjà en soi une généralisation du cas particulier historique, le verset ne s’adresse donc pas spécialement qu’à Umar et Abû Bakr. Cet appel en forme d’injonction nous concerne encore directement en notre temps, sauf à ne pas se considérer « croyant »… Ensuite, on lit « n’élevez pas vos voix au dessus de celle du Prophète. » Or, le « sabab » ne mentionne pas que le Prophète eût élevé le ton ou même participé à la dispute entre Umar et Abû Bakr, bien au contraire ils sont les seuls acteurs de l’histoire. Ainsi, dans ce verset, le syntagme « la voix du Prophète » est sans rapport avec l’évènement circonstanciel, l’on peut donc en déduire que cette expression est nécessairement au sens figuré. Le sabab nous apprend encore en sa conclusion que : « Dès lors, Umar ne dît plus jamais rien au Prophète avant que celui-ci ne l’eût interrogé. » et non point qu’il parla désormais à vox basse en sa présence. Ainsi, la conjonction de l’analyse littérale et des informations historiques indique qu’il est ici fait allusion à la préséance de l’avis du Prophète sur nos propres opinions ce qui, au passé comme au présent, se traduit par la préséance de la Sunna. La conclusion du verset confirme cette lecture car une conséquence aussi grave que  : « Que ne soient pas vaines vos actions à votre propre insu. », ne peut concerner un simple écart de politesse mais bien l’égarement par rapport à la « voix du Prophète » c’est-à-dire ses paroles, c’est-à-dire sa Sunna, j’aurais envie de dire sa Voie.

-3 Cas où les "circonstances de révélation" permettent de déterminer entre plusieurs hypothèses interprétatives.

Un exemple : Il concerne un verset fort connu aux implications théologiques fondamentales : “Point de contrainte en religion, le droit chemin se distingue de l’égarement…”

Or ce verset peut être compris dans l’absolu de au moins trois manières :

  • L’on ne peut imposer l’Islam par la contrainte.
  • L’Islam n’est en soi pas une religion contraignante.
  • L’Islam n’est en soi pas une religion contraignante.

- Toute religion ne peut être imposée par la contrainte.

Toutes ces propositions sont théoriquement possibles. D’une part le terme « dîn », religion, est indéterminé, et le segment « le droit chemin se distingue de l’égarement » ne s’oppose pas à ces compréhensions, les deux termes « droit chemin et égarement » étant en soi de définitions toute aussi indéterminées. La suite du verset ne contient pas non plus d’indications permettant d’orienter le choix. Ce n’est donc qu’une habitude de lecture qui nous fait pencher automatiquement vers le sens commun : « L’islam ne peut être imposé par la contrainte » ce qui, selon nos codes, indique et signe la tolérance religieuse des musulmans.

Cependant, une « circonstance de révélation » authentifiée et rapportée par Abû Dâwud, An-Nasâ’î et Ibn Hibbân éclaire le propos. La version la plus brève dit en substance ceci : « Du temps du paganisme, certaines femmes médinoises, désespérant d’avoir un enfant, faisaient vœux s’il leur en advenait un de le confier aux Juifs de Médine qui alors le judaïsaient. Lorsque elles se convertirent à l’Islam l’on se demanda ce que l’on devait faire avec ces enfants, c’est-à-dire devait-on les laisser hors de l’Islam ? Et c’est à ce propos que fut révélé ce verset : “Point de contrainte en religion, le droit chemin se distingue de l’égarement…”S2.V256.

- Du point de vue de l’historicité, si l’on souhaite affirmer que l’Islam est une religion intolérante il suffit de dire que cette « circonstance de révélation » fait référence à une situation très particulière et que ce verset n’a donc pas nécessairement de portée générale. Un esprit moyennement pointu pourrait nous faire observer que ce récit ne précise d’ailleurs pas ce qui a été décidé, les a-t-on laissés avec leur famille adoptive ou pas ? Il se peut aussi que la contrainte de ce verset fut alors assimilée à celle que subissaient ces enfants, forcés en quelque sorte à être Juif, et l’argument est alors complètement retourné ! Au vue du contexte l’on peut aussi valider l’idée que « L’Islam n’est pas en soi une religion contraignante », une religion sans contrainte. “Point de contrainte en religion, le droit chemin se distingue de l’égarement…” signifiant alors que l’islam n’a pas à contraindre un musulman à pratiquer, 8 le cœur et l’intention prévalent sur les actes C’est l’hypothèse 2, très prisée des « historisants non pratiquants laïcisants ».

- Du point de vue du littéralisme les choses se compliquent car, soit ce verset dit que l’Islam est une religion sans contrainte ce que l’orthodoxie n’admet pas, soit on valide la circonstance de révélation et l’on admet que l’on ne peut contraindre les gens à se convertir à l’Islam, ce qui est contraire en partie aux faits. De plus, on assimile « le droit chemin » à l’Islam et « l’égarement » aux autres religions ; l’Islam étant la meilleure religion se « distingue » nécessaire des autres en valeur. Pour concilier ce littéralisme et cette « circonstance de révélation » l’on se retrouve alors au mieux dans l’obligation d’admettre que l’on ne peut exercer de contrainte pour convertir à l’Islam, ce qui ne sous-entend absolument pas que l’on doive admettre le principe de tolérance religieuse. Globalement le littéralisme retiendra donc, presque par défaut, l’hypothèse de lecture 1 : « L’on ne peut imposer l’Islam par la contrainte ». Mais, nous verrons qu’il a été trouvé une solution radicale pour annuler ce concept par trop libéral encore.9

- Du point de vue de la littéralité l’on peut confirmer par l’analyse du texte que le sens de ce verset ouvre à des horizons supérieurs, partiellement représentés par l’hypothèse de lecture 3 : « Toute religion ne peut être imposée par la contrainte ». En effet, le terme « dîn » est indifférencié et ne désigne pas particulièrement l’Islam. « ar-rushd », traduit généralement par « chemin droit », signifie en réalité « droiture », observations qui conjointent à d’autres éléments du verset permettent une compréhension plus profonde et plus large du sujet. Pour ne pas surcharger le présent exposé nous renvoyons cette analyse à un prochain article entièrement consacré à ce verset essentiel, S2.V256, cf. note 9.

-4 Cas où les "circonstances de révélation" n’apportent rien de particulier.

Situation beaucoup plus fréquente qu’on ne le suppose.

Un exemple : Al Bukhârî nous apprend que le dénommé Jâbir ibn Abdullah reçut la visite du Prophète, SBSL, alors qu’il était gravement malade. Le Prophète le réanima en l’aspergeant avec l’eau de ses ablutions et, Jâbir, se pensant à l’article de la mort, lui posa alors la question suivante : « Que m’ordonnes-tu au sujet de mes biens ? » Il fut alors révélé [fa nazalat] : “Voici ce à quoi Dieu vous enjoint au sujet de vos enfants : au homme une part double de celle des femmes…’’ S4.V11.

Connaître jusqu’au nom de l’intéressé n’apporte rien à la compréhension de l’énoncé coranique qui, quoique nettement circonstanciée, se suffit à lui-même. Les « circonstances de révélation » n’ont pas ici d’incidence sur le sens, la suite du verset indiquant par ailleurs clairement qu’il s’agit de recommandations générales quant à l’héritage.

- Du point de vue de l’historicité l’on connaît l’usage qu’il est fait d’un tel contexte hyper circonstanciel. La situation de Jâbir, la société patriarcale en laquelle il vit, la totale dépendance financière de la plupart des femmes, justifiaient qu’à cette époque il fut admissible et juste d’attribuer double part au descendant mâle. L’on souligne même le fait qu’une femme ait pu avoir accès à l’héritage fut alors un net progrès social car, auparavant, les femmes étaient plutôt biens héritables. Les historisants peuvent donc déclarer sans difficultés que ces mesures n’ont plus de raisons d’être, la condition sociale des femmes ayant notablement changée depuis une cinquantaine d’année dans les sociétés de type occidental.

- Du point de vue du littéralisme cette « circonstance de révélation » est non contributive. La question de Jâbir n’est qu’une occasion saisie par Dieu pour informer la Communauté des règles à suivre en matière d’héritage ad vitam aeternam. Au demeurant, d’autres versets seront plus tard révélés hors tout contexte et préciseront la répartition des parts à partir de cette règle générale. En réalité, cette « circonstance de révélation » n’apporte rien au débat car la réponse coranique, contrairement au « sabab », s’adresse collectivement aux musulmans : « Dieu vous enjoint », et non pas « Dieu lui enjoint ». Il s’agit donc d’une loi générale tirée d’un cas particulier, une jurisprudence comme disent les juristes. La sharia considère alors que ces règles sont inamovibles jusqu’à la fin des temps, rien ne venant abroger ces dispositions.

- Du point de vue de la littéralité la « circonstance de révélation » n’apporte bien évidemment rien à la compréhension du texte qui est lui-même explicite. Nous avons par ailleurs démontré que la « Parole » de Dieu ne dépendait pas d’évènements temporels pour se manifester. Il ne s’agit que de concordances, de coïncidences entre des évènements de notre réalité et la Volonté de toute éternité de Dieu (cf partie 1). Cependant, nous observons que le verbe « awsâ », forme IV de « wasâ », signifie « recommander quelque chose » et que, selon la terminologie coranique, en accord avec la langue arabe, il ne s’agit donc pas d’une obligation, indication introduite notamment par des verbes tels « farada » ou « kataba ». Notons que la traduction classique10 que nous avons volontairement suivi emploie « enjoindre » verbe signifiant en réalité « imposer, prescrire », ce qui est déjà une déformation de sens. Les traducteurs ne faisant ici qu’emboîter le pas à l’interprétation opérée par le Droit musulman et les commentateurs du Coran. La traduction littérale et exacte sera : « Dieu vous recommande… » Cette simple remarque ouvre considérablement le champ exégétique. Cependant, le sujet étant fortement sensible, et toute réflexion sur ce thème impliquant d’être exhaustif, précis et démonstratif, nous envisagerons la problématique des lois de l’héritage en fonction de l’ensemble des sources, plaise à Dieu, en un autre article spécialement consacré à cette question.

Conclusion

Nous aurons donc pu constater à partir de ces exemples standard que les informations fournies par les « circonstances de révélation », asbâbu-n-nuzûl, ne sont généralement pas indispensables à la compréhension des versets. Leur intérêt informatif est intrinsèquement variable, mais cette variabilité dépend essentiellement de l’Ecole de « lecture » ; en cette étude : historisation, littéralisme, littéralité.

1- L’historisation du Coran fait grand cas de ces « circonstances de révélation », et cela se comprend, s’agissant de vouloir se débarrasser de versets considérés comme des témoins gênants au procès du Coran versus Modernité. Conséquemment, les « circonstances de révélation » authentifiées étant fort peu nombreuses ses « non-penseurs du Coran » sont grands consommateurs de propos da’îf ou apocryphes. Le message coranique est pour eux lié et limité à ce passé, et les circonstances de révélation le prouvent. Le Message coranique n’est en ces cas ni intemporel ni universel.

-2 Le littéralisme utilise autant que faire se peut les « circonstances de révélation ». Mais, en son attachement scripturaire sans intelligence, il parvient ainsi à figer dans le temps ce que l’on prétend garder vivant. Nous aurons noté que la conjonction d’une lecture littéraliste et d’une circonstance de révélation par trop précise crée des conflits d’interprétation difficilement résolubles ne faisant que majorer la stérilisation du sens. Conséquemment, pour eux, le texte de ces « circonstances » ne permet de comprendre et mettre en application le Coran que selon et dans ce contexte. Il faut donc logiquement chercher à retrouver aujourd’hui les conditions d’il y a plus de 1000 ans. L’intemporalité et l’universalité du Message coranique sont donc réduites à un temps coranique précis et une culture particulière.

-3 La littéralité, au contraire, ne retire que peu de bénéfice des « circonstances de révélation » tout en ne les rejetant pas, elle peut donc prendre en compte le « moment coranique » mais uniquement dans la perspective d’éclairer le sens premier littéral. L’essentiel de l’information est en fait contenu dans l’énoncé coranique. Ce qui se comprend et s’admet s’agissant de la « Parole » de Dieu dont on postule la cohérence et la justesse de construction ; elle est donc porteuse et donneuse de sens. Ce faisant, en recherchant le sens premier, la littéralité court-circuite l’influence du littéralisme en redonnant vie à ce que cette Ecole tue par dessèchement. Pareillement, elle montre l’infondé du principal argument des historisants en retrouvant au Coran un sens premier, sens qui le rend parfaitement apte à être compris et mis en œuvre aujourd’hui comme à l’origine, et, naturellement à l’avenir. Elle permet de prouver, tout comme de mettre en application, l’intemporalité et l’universalité du Message coranique.


1 En ce verset à portée universelle, le Coran n’est pas désigné par son nom mais par son contenu « un Message permettant de discerner le vrai de l’erreur, un critère, al furqân, le Discernement. » Ainsi ramené à son essence, l’expression « pour tous les mondes » s’applique, à l’évidence, à tous les temps. Par ailleurs, une révélation adressée à tous les hommes a obligatoirement valeur intemporelle. L’Humanité est intrinsèquement une mais se décompose en une palette infinie s’irisant en des temps variables : « tous les mondes », jusqu’à son retour à Dieu.

2 C’est ce qu’affirme Mahmoud Hussein en son ouvrage « Penser le Coran », apologétique éhontée de l’historisation du Coran dont l’objectif avoué est d’éliminer du Coran par l’historisation, la contextualisation, tous les versets jugés a priori incompatibles avec la vision « laïcisante et moderniste » des auteurs ; il s’agit donc réellement de ne « pas penser le Coran ». Sous ce pseudonyme se cachent deux auteurs qui ne sont que les représentants caricaturaux de tout un mouvement « d’intellectuels » issus de l’islam et formés à la déprogrammation du Coran.

3 Bédouinité : à strictement parler tel n’est pas seulement le cas puisque, en réalité, le littéralisme fait le plus souvent référence aux acquis des premiers siècles de l’Islam (culturellement multiples) improprement appelés le temps des « pieux anciens », les salafs.

4 Nous en reparlerons, mais la littéralité ne fait donc pas recours au symbolisme, à la spéculation philosophique ou ésotérique, aux développements anagogiques. Elle se propose uniquement une analyse réelle du texte en fonction d’une méthodologie précise et rigoureuse en refusant a priori tout présupposé ou acquis surchargeant et induisant le texte. Seules les informations textuelles seront prises en compte. Elles seront être dégagées du signifiant par l’analyse textuelle et contextuelle, la recherche sémantique, sémiologique, grammaticale, etc.

5 Nous l’avions déjà mentionné, les dictionnaires ne font pas réellement de différence entre littéralité et littéralisme. Nous nous attachons progressivement à faire percevoir la différence entre ces deux approches toutes deux fidéistes de la lettre. La littéralité est recherche du sens intrinsèque littéral, le littéralisme est imposition au texte d’une lecture donneuse d’un sens extrinsèque acquis, généralement une stricte réduction obtenue à partir d’un certain panel de commentateurs classiques jugés « orthodoxes » et, à l’heure actuelle, salafo-compatibles.

6 Nous pourrions ici évoquer une catégorie de lecture que nous n’avons pas jusqu’à présent abordé, la lecture symbolique ou anagogique : En ce cas, par exemple, « le manteau dont est recouvert le Prophète » est une métaphore, ijâz, représentant l’investiture de Muhammad à la prophétie. Aucun marqueur dans le verset ne permet d’étayer cette spéculation, et la « circonstance de révélation » détermine au contraire un sens concret au fait que le Prophète se recouvrit d’un manteau. Signalons que cette interprétation sans fondement scripturaire et sans preuve rationnelle a été reprise par un certain nombre de tarîqa soufie comme cérémonial d’investiture prodigué par le Shaykh. Le surinvestissement du texte coranique est alors aussi rétroactif, et l’on imposera à ce verset un tel sens figuré pour justifier de tels cérémonials.

7 Il existe en réalité plusieurs asbâb mais ils ne sont que diverses versions d’un même événement circonstanciel.

8 Il ne faut pas confondre avec le principe : « la religion est facilité » quoique cette parole puisse se comprendre comme synonyme de la première. On le voit, lire et comprendre un texte n’est pas toujours chose simple.

9 Ceci sera exposé en un prochain article, plaise à Dieu, entièrement consacré à ce verset clef.

10 C’est le cas de celle de Hamidullah et du standard de l’Arabie Saoudite dit aussi mensongèrement de Hamidullah. D. Masson dit : « ordonne », M. Chiadmi ou S. Mazigh : « prescrit », R. Blachère : « commandement ». D’autres utilisent correctement le verbe « recommander » comme J. Berque, ou H. Boubakeur.

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Auteur : Dr Al 'Ajamî

Auteur de « Que dit vraiment le Coran » et de "Quarante Hadiths authentiques de Ramadan" parus aux éditions Zenith, 2009. http://editionszenith.fr

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