Samedi 11 février 2012

Commentaires sur l’affaire du sous-préfet limogé

Nous publions cette analyse très documentée sur l’affaire du limogeage du sous-préfet Bruno Guigue. L’auteur revient sur le contexte particulier de l’affaire et sur la campagne médiatique actuelle des défenseurs acharnés d’Israël. Très intéressant aussi est le rappel de la défense menée par certains intellectuels (ceux-là même qui fustigent Bruno Guigue aujourd’hui !) lesquels considéraient que Redeker n’était pas tenu de respecter un quelconque "droit de réserve" au prétexte qu’il s’exprimait dans un article de presse...qu’il signait pourtant en sa qualité d’enseignant. Sans parler du contenu injurieux de sa prose qui, incontestablement pouvait constituer un motif de trouble à l’ordre public (rappelons que, comme nous le disions dans un précédent article, cela concerne l’un des motifs retenus par l’article 10.2 de la CEDH) surtout dans le contexte hypersensible du monde scolaire. Rappelons que Redeker s’il n’a pas été sanctionné…a été promu.

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Nous publions cette analyse très documentée sur l’affaire du limogeage du sous-préfet Bruno Guigue. L’auteur revient sur le contexte particulier de l’affaire et sur la campagne médiatique actuelle des défenseurs acharnés d’Israël. Très intéressant aussi est le rappel de la défense menée par certains intellectuels (ceux-là même qui fustigent Bruno Guigue aujourd’hui !) lesquels considéraient que Redeker n’était pas tenu de respecter un quelconque "droit de réserve" au prétexte qu’il s’exprimait dans un article de presse...qu’il signait pourtant en sa qualité d’enseignant. Sans parler du contenu injurieux de sa prose qui, incontestablement pouvait constituer un motif de trouble à l’ordre public (rappelons que, comme nous le disions dans un précédent article, cela concerne l’un des motifs retenus par l’article 10.2 de la CEDH) surtout dans le contexte hypersensible du monde scolaire. Rappelons que Redeker s’il n’a pas été sanctionné…a été promu.

Vu à la télé et lu sur le Net : « Le sous-préfet de Saintes limogé après un
article "anti-israélien" ». Et, évidemment, un très obscur « Bureau national
de vigilance contre l’antisémitisme a salué dimanche la décision de la
ministre de l’Intérieur ».

Comme, à coup sûr, on va se focaliser sur d’autres sujets que ceux qui
pourraient être intéressants, je vous livre quelques commentaires. Pas
vraiment structurés, je manque toujours cruellement de temps.

Il est fait mention d’« un » article du sous-préfet Bruno Guigue sur le site
Oumma.com, et deux phrases sont mises en vedette pour justifier le
limogeage : « le seul État au monde dont les snipers abattent des fillettes à
la sortie des écoles » et les « geôles israéliennes, où grâce à la loi
religieuse, on s’interrompt de torturer pendant Shabbat ». L’article en
question est intitulé « Quand le lobby pro-israélien se déchaîne contre
l’ONU ».

Aucun journaliste ne va évidemment lire ce long texte, on se contentera des
deux phrases provocatrices (d’ailleurs, on ne se demandera pas beaucoup plus
en quoi elles seraient infondées). De l’autre côté, on se laissera entraîner
sur la « défense » de la liberté d’expression, manière de se faire promener en
dehors des sujets sur lesquels on aurait pourtant quelques chances de
pouvoir influer. Oumma publie d’ailleurs un communiqué ultra-convenu et, à
mon avis, à côté de la plaque : « Silence dans les rangs » :

La sanction qui le frappe nous montre à l’envi que l’usage d’une saine
critique ne peut s’exercer équitablement en France. En effet, si chacun a le
loisir aujourd’hui dans notre pays, fonctionnaire ou pas, de critiquer,
condamner, dénoncer à peu près n’importe quel Etat, n’importe quelle
religion, n’importe quelle personnalité, il existe une exception à cette
règle et notre ami Bruno Guigue, que nous assurons de notre total soutien,
est puni pour avoir cru à l’existence d’une véritable et totale liberté d’expression
au pays des Droits de l’Homme.
Les articles de presse rappellent que Bruno Guigue écrit des articles sur
Oumma depuis longtemps (deux ans semble-t-il) et a publié plusieurs livres à
L’Harmattan. Il me semblerait donc légitime de se demander : pourquoi
maintenant ?

Piste 1 : Israël lance sa campagne contre Durban 2

Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU organise en 2009 une seconde
conférence mondiale contre le racisme à Durban, après celle de 2001,
dénoncée par Israël et les États-Unis comme un « cirque » antisémite et
anti-israélien.

Au mois de février 2008, les milieux sionistes se passionnent pour la
préparation de cette conférence (alors que le sujet ne passionne tout de
même pas les foules) : il faut délégitimer la conférence de manière
préventive.

  •  Anecdotique (et presque rigolo) : le 23 février, un certain Oxyweb complète
    la fiche Wikipédia concernant la première conférence de Durban 1. Il écrit :

    Il est fort à craindre que la conférence dite "Durban 2" présidée par la
    Libye soit a nouveau l’occasion d’une rencontre entre dirigeants racistes et
    antisémites d’afrique et du monde arabe.

    Subtil, n’est-ce pas ? Mais la liste des contributions de cet « Oxyweb » à
    Wikipedia est éclairante. Vraiment, très éclairante.

  •  Deux jours plus tard, le 25 février, Marc Knobel, activiste multi-carte,
    publie une tribune sur le site du « Centre des Affaires publiques et de
    l’État » de Jérusalem. Il raconte la décision du Canada de se retirer des
    préparatifs de Durban 2, et espère :

    Le Canada montre l’exemple et l’Union européenne, prochainement présidée
    par la France, devrait entendre le message qui est délivré par ce pays ami.

  •  Deux jours après, le 27 février, de joyeux intellectuels publient une
    tribune dans Le Monde dénonçant « L’ONU contre les droits de l’homme ». Dès le
    deuxième paragraphe il est fait mention de Durban 1, les suivants dénoncent
    le fameux « Conseil des droits de l’homme » organisateur de l’événement. On
    est en terrain connu, donc. Parmi les signataires : Pascal Bruckner, Alain
    Finkielkraut, Claude Lanzmann, Elie Wiesel, Pierre-André Taguieff, Frédéric
    Encel...

    Je ne parlerai évidemment pas de mouvement concerté (je me ferais taxer de
    conspirationnisme), je me contente de constater que, dans cette semaine de
    février 2008, la dénonciation de la prochaine conférence de Durban, en 2009,
    passionne les foules...

  •  C’est exactement à cette dernière « tribune » que répond l’article de Bruno
    Guigue sur Oumma : un long argumentaire démontant le texte publié par Le
    Monde.

    Je vous fais le pari que, dans les prochains mois, la communication de crise
    visant à décrédibiliser la conférence de Durban sera massive. Avec la
    présidence française de l’Union (à partir de juillet), on peut craindre des
    pressions pour que les pays européens se retirent de la conférence.

    Bref, il y a là un axe très spécifique de la communication israélienne.
    Bruno Guigue s’est trouvé sur le chemin d’un des budgets-comm des services
    israéliens. De manière très caractéristique, cette communication démarre
    très en amont, sur un sujet totalement anodin à l’heure actuelle (personne
    d’autre que les mouvements sionistes ne se passionne pour cette conférence
    autant de temps à l’avance), et ce faisant parviendra à décrédibiliser
    l’événement avant même qu’il n’intéresse les médias.

    Un mouvement similaire a eu lieu pour le boycott du Salon
    du livre à Paris. Question qui n’a eu aucun écho médiatique, sauf une
    « préparation » en amont, contre le boycott. Le 16 février, au sujet du
    boycott du salon de Turin, Marek Halter titre sa tribune du Monde : « Au
    secours, on brûle les livres ! ». L’article est halluciné, ce qui fait que,
    certes, on brûle les livres, mais TF1 n’en fait pas la Une du lendemain. Le
    13 mars, journée de l’inauguration, tout est prêt pour le Monde, qui fait
    soudain du sujet que tout le monde ignorait le thème de son éditorial, « Le
    Salon en otage » (l’appel au boycott est qualifié de « fatwa » : « Boycotter les
    livres, voire récuser une langue, a toujours été l’arme des dictatures. »),
    et complète avec un article pathétique de Caroline Fourest, « Israël, le
    boycottage et la raison » (ne pas aller au Salon du Livre « rappelle le temps
    où l’on brûlait des livres et des juifs après les avoir boycottés »).

    Le soir
    même, inaugurant le Salon, Shimon Peres, sans concertation aucune avec ce
    vaste mouvement d’indignation international contre le boycott, a ce
    commentaire totalement original : « Ceux qui veulent brûler les livres,
    boycotter la sagesse, empêcher la réflexion, bloquer la liberté se
    condamnent eux-mêmes à être aveugles, à perdre la liberté ». Ce qui s’appelle
    une communication parfaitement maîtrisée.

    Piste 2 : mise au pas de l’exécutif

    Bien que perçu ou présenté comme un corps politique homogène (« le
    gouvernement »), l’exécutif français est en réalité une énorme machinerie
    humaine (en d’autres termes : un administration).

    L’arrivée d’un nouveau gouvernement doit être, pour lui, une expérience
    frustrante : bien que contrôlant théoriquement l’exécutif, il se heurte en
    fait immédiatement à la pesanteur humaine et politique de cette machinerie.

    Disons-là tout net : un exécutif hystériquement pro-israélien aura le
    sentiment de se heurter à une adminiration moins... convaincue. Sans doute
    pas totalement à tort (un Hubert Védrine aurait-il plus d’influence sur le
    Quai d’Orsay que le ministre en place ?) ; mais la « politique arabe » de la
    France relève pour beaucoup du fantasme (voir René Naba).

    Toujours est-il que, comme le mythologique « biais » des médias mondiaux en
    leur défaveur, l’orientation « pro-arabe » de l’administration française est
    au cour des préoccupations des agitateurs pro-israéliens.

  •  Février 2008 (toujours !), Marc Knobel dénonce un entrefilet du Canard
    enchaîné qui raconte qu’un « coup de balai » va avoir lieu au Quai d’Orsay.
    Knobel défend la nomination de François Zimeray, « classé "pro israélien en
    diable" par ses camarades socialistes » à la place de Michel Doucin (dont il
    n’est pas rappelé qu’il est tombé en disgrâce pour avoir abordé un autre
    thème interdit dans l’exécutif français : la « Françafrique »).
  •  Automne 2006, Dominique Strauss-Kahn (actuel directeur général du FMI
    proposé par Nicolas Sarkozy) donne une interview à la revue
    néo-conservatrice Le Meilleur des mondes :

    Sur la politique arabe de la France. « Une supercherie que le Quai d’Orsay
    réussit à vendre depuis des décennies à l’ensemble de la classe politique. »

    Pour le ministre des Affaires étrangères, le « Quai d’Orsay » sera donc doté
    d’une grande autonomie et d’une volonté propre, au point de pouvoir « vendre »
    la politique arabe à l’ensemble de la classe politique.

    Le 16 mai 2007, le Canard enchaîné publie une info faisant
    état des pressions du CRIF contre l’éventuel choix de Hubert Védrine comme
    ministre des Affaires étrangères (terreur du Jerusalem Post) :

    Dès que les dirigeants du Crif (Conseil représentatif des institutions
    juives de France) ont appris ce projet du nouveau chef de l’Etat, Roger
    Cukierman, président sortant du Crif, a appelé au téléphone Claude Guéant
    pour une violente mise en garde.

    « On a eu une réunion au Crif, aujourd’hui, et la rumeur d’une nomination
    de Védrine aux affaires étrangères a circulé. Cela a provoqué la panique
    parce que, pour nous, Védrine est pire que les anti-israéliens habituels du
    Quai d’Orsay. »

  •  En janvier 2006, le CRIF annonçait sur son site la position de François
    Hollande - propos ensuite démentis par l’intéressé :

    Il a ainsi estimé, rapporte le CRIF, « qu’il y a une tendance qui remonte
    à loin, ce que l’on appelle la politique arabe de la France et il n’est pas
    admissible qu’une administration ait une idéologie ». Il a ajouté qu’il y a
    un « problème de recrutement au Quai d’Orsay et à l’ENA » et que le
    recrutement « devrait être réorganisé ».

    À défaut de préoccuper François Hollande, au moins le « problème de
    recrutement » préoccupe-t-il le CRIF...

  •  Bref, y a-t-il actuellement une tentative de mise au pas de l’exécutif,
    via l’intimidation d’anciens énarques trop « politisés » et la nomination de
    « pro-israéliens en diable » au Quai d’Orsay ? Ce qui répondrait, en tout cas,
    à l’un des fantasmes habituels du lobby pro-israélien.

    Devoir de réserve

    [Ajout du lundi de Pâques.] Ces considérations circulent beaucoup sur le
    Web, je crois intéressant de les mettre au propre. Encore une fois, penser
    l’affaire uniquement sous l’angle de la liberté d’expression (ou la censure
    des critiques d’Israël) et du thème « Deux poids deux mesures » ne me semble
    pas tellement passionnant : surjouer la surprise outragée (« Comment !?
    Critiquer publiquement Israël n’est pas une situation confortable au pays
    des Droits de l’Homme ? Mais vous me l’apprenez, monsieur, vous me
    l’apprenez... ») ne nous mènera pas bien loin. Je note donc ce qui suit,
    essentiellement pour évacuer cette question du « devoir de réserve ».

    Qui a écrit :

    a « L’islam essaie d’imposer à l’Europe ses règles : ouverture des
    piscines à certaines heures exclusivement aux femmes, interdiction de
    caricaturer cette religion, exigence d’un traitement diététique particulier
    des enfants musulmans dans les cantines, combat pour le port du voile à l’école,
    accusation d’islamophobie contre les esprits libres. Comment expliquer l’interdiction
    du string à Paris-Plages, cet été ? » ;

    b.. « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est
    éduqué, le Coran » ;
    c.. « Exaltation de la violence : chef de guerre impitoyable, pillard,
    massacreur de juifs et polygame, tel se révèle Mahomet à travers le Coran. » ;

    d.. « Et que au contraire, si l’histoire du christianisme est entachée de
    violence, c’est quand les chrétiens s’éloignent de l’enseignement de leur
    messie, Jésus Christ ».

    Il s’agit d’extraits du célèbre pamphlet de Robert Redeker publié dans le
    Figaro du 19 septembre 2006. Alors professeur de philosophie, l’auteur n’est
    pas « limogé ». Pourtant, insulter une partie de ses élèves va évidemment à
    l’encontre du but même du « droit de réserve », qui est conçu pour que les
    déclarations d’un fonctionnaire ne perturbent pas le fonctionnement du
    service public et pour assurer l’égalité des citoyens face à
    l’administration.

    Au contraire, selon le site du Ministère de l’Éducation nationale :

    Gilles de Robien, ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement
    supérieur et de la Recherche, a reçu Robert Redeker ce jour à 16h. Le
    ministre a tenu à lui réaffirmer toute sa solidarité dans les épreuves qu’il
    a endurées, depuis la parution de sa tribune dans la presse en septembre
    2006.

    Le ministre a également rappelé que toute atteinte à la liberté d’opinion
    et d’expression est intolérable et doit être condamnée.

    Finalement, sur proposition du ministre, Robert Redeker est recruté au CNRS.

    La grande messe de soutien à laquelle participent Soheib Bencheikh, Pascal
    Bruckner, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Blandine Kriegel,
    Claude Lanzmann, Hélène Roudier de Lara, Philippe Val... donne lieu à une
    tribune dans le Figaro (tribune qui s’en prend, comme d’habitude, à la LDH
    et au MRAP). Il faut bien lire :

    « Un professeur a un devoir de réserve dans sa classe, mais nullement
    lorsqu’il s’exprime dans ses écrits publics. Il faut rappeler ici la
    distinction kantienne entre l’usage public et l’usage privé de la raison.
    Robert Redeker s’est exprimé dans le cadre d’un article de presse, en
    exerçant son « usage public » de la raison, comme tout citoyen français peut
    le faire, et non pas dans son cours, par « un usage privé » de la raison. »

    http://tokborni.blogspot.com

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